—VINGT-SIX— 13 minutes 48 à battre

13 minutes et 48 secondes.

Les minutes les plus longues et les plus courtes de ma vie.

18 h 55.

Nous sommes sur le pont qui surplombe le périphérique.

La circulation est dense à très dense, comme ils disent à la radio.

Mais ça roule.

Pas de ralentissement ni de bouchon en vue.

J’observe le flot des véhicules, sablier qui s’écoule à l’infini, tous ces gens qui rentrent chez eux.

Je m’imagine déjà en bas.

J’imagine la moto lancée à toute vitesse en remontant le temps.

Un rapide calcul m’indique qu’il faut que nous restions au-dessus de 100 km/h pour battre le record de Miquel.

—          Comment tu vois les choses ? me demande Julie.

—          On peut essayer de passer entre la deuxième et la troisième voie.

—          OK.

—          Tu fixes le compteur et tu me dis dès que je suis en dessous de 100.

—          OK.

Elle regarde sa montre.

—          C’est l’heure ! annonce-t-elle.

Nous fermons nos visières et je la sens se caler contre moi.

Je descends le pont, accélère brutalement, coupe le rond-point et m’engage sur le périf à contresens, concentré comme une balle.

Une seule obsession, tracer.

Pleins phares.

Et aussitôt, c’est le bordel.

Appels de phare, klaxon, coups de volant au dernier moment, cris, jurons, insultes, incompréhension.

Incompréhension.

Vous ne pouvez pas comprendre.

Vous êtes trop normaux.

C’est parce que vous êtes chiants à mourir que je fais ça.

Exprès pour vous emmerder.

Vous n’avez pas encore compris ?

Vous ne comprenez rien.

Julie qui me dit alors quelque chose.

Je n’entends pas tout.

Nous remontons la bretelle de sortie par la droite.

Je pense que c’est ce qui est le plus naturel, ce qui va le moins les faire flipper.

Je roule normal au début.

L’arrivée dans le torrent du périf est très compliquée, seuls face aux autres.

Je me faufile entre les voitures et les files et mets mon plan en application.

Entre la seconde et la troisième voie.

L’espace réservé aux deux roues.

La moto est très bien équilibrée, répond à la moindre impulsion de mon corps, elle se coule habilement dans la circulation.

Je prends la mesure du déplacement des véhicules.

Petit à petit, je m’oblige à porter mon regard le plus loin possible. Inutile de surveiller ce qui se passe devant, c’est à eux de m’éviter. À cette distance, je ne peux rien faire.

Le compteur indique 85 km/h.

Ce n’est pas assez rapide.

Pourtant, j’ai bien l’impression de ne pas pouvoir aller plus vite.

Il va bien falloir.

Une moto !

En face !

Elle se range entre deux voitures et nous évitons la collision.

Je sens Julie qui se recroqueville.

La pauvre.

Qu’est-ce qu’elle est venue foutre ici ?

Quel genre de mec je suis pour avoir accepté de la prendre ?

J’ai l’intuition que nous ne pouvons pas continuer sur cette voie.

Trop dangereux. Et trop lent.

Beaucoup trop lent.

Les véhicules changent de file au dernier moment, font des écarts, les deux roues font des bonds, ça va se finir en carnage.

Ce n’est pas le but.

On est là pour se marrer, par pour cartonner.

Je me déporte alors brutalement vers la droite.

Ça passe mieux.

Mais c’est pas encore terrible.

Les conducteurs m’aperçoivent au dernier moment, m’évitent.

Putain, on est coincé.

Qu’est-ce que je peux modifier ?

Mettre les gaz.

Pas d’autre choix.

Battre le record.

Pas question de prendre autant de risque si on ne pulvérise pas ce putain de chrono.

On va l’exploser.

Assez rigolé.

Feu.

J’accélère fort, très fort.

Julie se fait légère.

Putains de bagnoles.

170 km/h.

On est encore là.

200 km/h.

L’excitation me saisit alors.

Comme la foudre qui me harponnerait au milieu de la nuit.

Enfin !

Frissons de vitesse qui me galvanisent.

Super vision.

Super lucide.

Et alors que l’allure est folle, je vois tout au ralenti. J’anticipe le flot des voitures comme les rapides d’une rivière en furie. Il n’y a plus de véhicule, mais une masse mouvante que j’arrive à lire par je ne sais quelle ultra clairvoyance.

Je suis le dompteur de ce monstre grouillant, le chevalier face au dragon à mille têtes.

Je m’éclate à me jouer de la perfidie de cette marée que je remonte comme un saumon enragé.

Et puis je me lasse de la voie de droite.

On va s’amuser.

Miquel va en avoir pour son bizness.

Je me mets à slalomer entre les files, entre les bagnoles, les camions, les bus.

C’est de la folie pure.

Mais putain de sensation !

On flotte.

On vole.

On est invincible.

Un truc de malade.

Julie hurle derrière moi.

Elle n’en peut plus.

Je ne peux plus faire autrement.

Le mouvement pendulaire de la moto est assimilé à mon corps, j’ondule, trajectoires parfaites, limpides, harmonieuses.

Harmonie.

C’est ça.

L’harmonie de la vitesse et de la lenteur, du geste sublime, de la fluidité jouissive.

Et puis une vision.

Un flash.

Si je me sors de cette folie, je jure d’aller chercher Héloïse et de la ramener à la maison.

D’où ça vient ?

Le délire produit par la frénésie, la peur, l’excitation.

Peut-être.

Mais OK, tenu, ma décision est prise.

Et puis la phrase de Julie me revient. Les quelques mots prononcés avant d’attaquer le périf à l’envers. Une poignée de mots qui atteignent ma conscience seulement maintenant, dans l’onirisme de la vitesse du défi.

David, je t’aime.

Merde.

C’est tellement beau.

J’en ai les larmes aux yeux.

Ma vision se brouille, pas le moment, les larmes coulent sur mes joues.

Vraiment pas le moment.

Alors j’accélère encore.

Tout devient rouge.

Rouge sang.

Rouge.

Il est temps que ça finisse, je vire au dément.

On s’approche de la sortie Ouest.

Je reconnais l’antenne de l’émetteur.

Allez, un peu plus vite.

Je compte jusqu’à dix.

248 km/h.

Et je décélère.

Enfin.

La moto négocie la bretelle d’entrée à merveille, fin du trip, rond-point, allure normale, repères normaux, circulation normale.

Je me redresse, j’ouvre la visière.

J’inspire brusquement, violemment, comme si j’étais en apnée depuis des minutes entières.

Un vertige m’assaille.

Julie bouge dans mon dos.

Elle est vivante.

On a réussi !

Je me pose sur un parking.

Coup d’œil rapide.

Pas de flic.

Pas trop le bon plan de trainer ici.

Trop besoin d’air.

J’enlève mon casque.

Je descends et attrape Julie.

Elle est pâle, mais ses yeux brillent comme du napalm.

Elle se jette contre moi et m’embrasse et ses lèvres cherchent les miennes.

Folie pure.

Vite interrompue par la sirène d’une voiture de police.

–    C’est reparti, je glisse à Julie alors que nous redémarrons en trombe.

Les minutes les plus dingues de ma vie.

Les plus cool.

Auteur : Matthieu DESHAYES

Médecin depuis 32 ans, j'écris des histoires depuis toujours. Voyager, vivres les milles vies que j'aurais voulu découvrir, me mettre en danger, explorer, expérimenter, palpiter, mourir, aimer, partager. Écrire. Lire.

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