—TRENTE-ET-UN—



David aperçoit la femme flic près de l’entrée.

Qu’est-ce qu’elle fiche là ?
Il se crispe un moment.

Cherche une issue de secours.
Elle le regarde approcher, le visage souriant et les yeux lumineux.
Il comprend alors qu’elle n’est pas ici pour lui chercher des ennuis.
Elle s’écarte même pour les laisser passer et leur tenir la porte.
David pousse Héloïse dans son fauteuil.
La jeune fille n’a rien dit quand elle a vu David entrer dans sa chambre.
Ils se sont observés un long moment.
Puis David a simplement expliqué :
—        Je te ramène à la maison.
Héloïse n’a manifesté aucune émotion.
Et ils sont partis.
Ils n’ont croisé personne.
Sauf maintenant, dans le hall.
Et il faut que ce soit une flic!
Ça ne pouvait pas être pire !
—        Merci, dit David en passant devant elle.
—        Félicitations.
Il marque une courte pause.
Félicitations pour avoir sorti sa sœur de son institution ?
Non, pour son exploit en moto.
Elle sait.
Il ne peut pas en être autrement.
Son intuition lui indique qu’elle a deviné.
On verra bien.
Elle ne les empêche pas de passer, c’est le principal.
Pourtant, elle le rattrape par le bras et plante son regard dans le sien.
—        Pourquoi tu fais ça ?

Quelque chose de troublant dans son tutoiement.

—        Je n’ai pas le choix, répond-il.
Elle hésite.
—        Il y avait qui sur la moto avec toi ? se lance-t-elle.
—        Ça, c’est votre boulot. Ne comptez pas sur moi.
Elle sourit.

Bien entendu.

—        Bon courage !

Visiblement, il ne sait pas ce qui l’attend !

Ce qui le rend encore plus charmant.
Troublé, David quitte l’institution et descend avec sa sœur le long de la rampe d’accès.
Il n’aperçoit pas l’homme qui se tient à l’écart, dissimulé par un abribus.

Qui a suivi discrètement Camille.
Pour essayer de comprendre.
Qu’est-ce qu’elle manigance avec ce jeune imbécile ?

—        Je peux vous déposer quelque part ?

David sursaute.

Simon.

L’autre flic.

Qu’est-ce qu’il fout là ?
Ça pue l’embrouille.
—        Non merci, j’ai un taxi qui m’attend.
La présence des deux policiers ne lui plait pas du tout.
Il aide le chauffeur de taxi à installer Héloïse puis jette un œil derrière lui.
Simon est resté planté, immobile, à l’observer.
David se retient de lui faire un doigt et monte dans le taxi.
Va te faire foutre! marmonne-t-il entre ses dents.

Le taxi les dépose devant la maison.

David et Héloïse.

Silencieux.

David sourit.

—        Ça va aller, tu vas voir.

Il ouvre la porte du jardin et s’approche du perron.

Héloïse ne dit rien, mais ses yeux brillent d’une étrange lueur.

Ils entrent.

—        Hello, c’est nous !

À ce moment, il se produit quelque chose de l’ordre de l’au-delà.

Comme une fissure sidérale.

Un éclat de temps. Une comète venant creuser un cratère dans le salon d’Édouard LeTailleur. La seconde mort des dinosaures.

Élaine figée en bas de l’escalier, la mère de David la bouche grande ouverte sur le seuil de la cuisine et le père de David. Le père de David livide. Qui se lève lentement. Au ralenti.

Le temps devient épais et gluant.

David savoure son effet.

Est-ce que son père va se désintégrer ?

Imploser ?

—        Vous ne dites pas bonjour à votre fille ? s’écrie David d’une voix forte.

Le père fait quelques pas en avant. Son regard rétrécit.

—        Qu’est-ce que…

Puis il se tourne vers sa femme.

—        Qu’est-ce que…

—        Putain David, mais qu’est-ce que tu fous ? balbutie Élaine.

Un bruit de verre cassé résonne dans la pièce.

Sa mère a lâché le plat qu’elle tenait à la main.

Des larmes coulent sur ses joues.

—        Tu n’es pas content de voir ta fille ? demande encore David à son père. À moins que tu ne croies pas aux fantômes ?

—        Tais-toi David, lui ordonne Élaine. Tais-toi ! Tu ne sais rien ! Rien du tout.

—        Je sais une chose. Je viens de découvrir que j’avais une sœur.

Sa mère s’avance.

Puis s’effondre à genoux devant Héloïse, le visage enfoui dans ses mains.

—        Quelqu’un m’explique ce qu’elle fait là ?

Pour la première fois de sa vie, David voit la dureté s’imprimer sur les traits de son père. De la dureté. De la méchanceté même.

—        Ce qu’elle fait là ? Elle a un prénom : Héloïse. Et Héloïse rentre chez elle. Elle en a marre de vivre cachée, lâche David d’une voix blanche.

Il sent la colère lui vriller les viscères.

La réaction de son père le révolte. Il a envie de le tuer.

—        Pourquoi tu fais ça David ? supplie sa mère.

—        Pourquoi je fais quoi ?

Il toise sa mère du regard.

—        Pourquoi je déballe les secrets de famille ? C’est une passion chez nous de jouer double jeu  Y’en a encore beaucoup d’autres comme ça ? C’est peut-être le moment pour chacun d’entre vous de balancer la vérité !

Son père s’est rassis, ratatiné dans son fauteuil et garde le silence.

—        David, ne fais pas ça, ajoute Elaine.

—        Si, je veux savoir. Maman, j’ai une grande sœur et tu ne me l’as jamais dit ! Pourquoi ? Je suis trop con pour comprendre ? Tu as honte d’elle ?

Alors sa mère se relève, blanche comme une morte.

—        Non David, je n’ai pas honte d’elle. Mais la vie n’est pas aussi simple que tu l’imagines.

—        Ne te mêle pas de ce que j’imagine. Continue. Et pas de mensonge cette fois !

—        Nous avons découvert le handicap d’Héloïse à l’échographie et les médecins nous ont proposé une interruption de grossesse. C’est ce que nous avons décidé ton père et moi.

Les larmes la font hoqueter.

—        Mais ne n’ai pas pu me rendre à l’hôpital le jour de l’intervention. Je n’ai pas pu mettre fin à ma grossesse. Alors j’ai gardé Héloïse. Au début, je n’ai rien dit. Puis j’ai dû finir par avouer.

—        Par avouer ? C’est un crime de garder sa fille ?

—        Nous avions décidé ensemble de ne pas garder Héloïse. Je n’ai pas respecté notre décision, c’est à moi d’assumer.

—        Comment ça à toi ? Un enfant se fait à deux et l’un des parents ne peut pas se défausser ! C’est trop facile !

—        Héloïse est trop sévèrement handicapée, nous ne pouvions pas l’élever à la maison…

—        Personne n’est trop handicapé pour devoir quitter sa maison. Vous n’avez pas le droit !

—        Tu es mignon, mais ce n’est pas si simple. Tu la connais à peine…

—        La faute à qui ? Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ?

—        C’est si douloureux.

—        Et toi Élaine, pourquoi tu ne m’as rien dit ?

—        Je ne peux pas tout te dire, il faut que tu débrouilles un peu.

David se tourne alors vers son père. Avec supplice. Devoir demander quelque chose à cet homme le répugne.

—        Et toi Papa ? Pourquoi me cacher Héloïse ?

—        Cela ne te regarde pas.

—        Ça ne me regarde pas ? J’ai une sœur et ça ne me regarde pas ? Mais qu’est-ce qui me regarde alors ?

Son père se lève. Il est furieux.

—        Tu ne comprends pas ?

—        Je comprends pas quoi ?

—        Laisse tomber, tu me navres… Démerde-toi, maintenant, Monsieur-je-sais-tout…

Il sort en claquant la porte.

—        Tu t’en vas ? Comme un lâche ? hurle David

Il le poursuit.

—        Un jour, je te tuerai !

Auteur : Matthieu DESHAYES

Médecin depuis 32 ans, j'écris des histoires depuis toujours. Voyager, vivres les milles vies que j'aurais voulu découvrir, me mettre en danger, explorer, expérimenter, palpiter, mourir, aimer, partager. Écrire. Lire.

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