—SOIXANTE-TROIS—

À peine la sonnerie de son téléphone éteinte, Thomas se redresse dans son lit. Les yeux encore embrumés de sommeil, il déverrouille l’écran et vérifie ses messages et ses notifications. Qu’est-ce qu’il s’est passé cette nuit pendant qu’il dormait ?

Un sms de David. 4h47.

J’ai une idée pour piéger Judas. On va le coincer, je te le jure

OK.

Il est impatient de connaitre le plan.

Ça marche. Tu es où ? On se voit quand ?

Thomas ne s’attend pas spécialement à obtenir de réponse.

Il fonce sous la douche.

Il a hâte de dire aux autres qu’il a des nouvelles de David.

David ne voit pas la réponse de Thomas.

Il est trop tôt.

Il est remonté dans le salon. Les lumières sont restées allumées et il finit le verre de whisky que Joaquim lui a servi quelques heures auparavant, les yeux plongés dans le regard de Lauren.

—               Tu t’en vas ?

Un corps chaud vient se blottir contre lui.

Delphine.

Nue.

—               Elle est si belle, soupire Delphine. Elle me manque tellement.

—               Tu m’accompagnes ?

—               Où ça ?

David lui explique.

—               Maintenant ? Pourquoi pas. Tu m’attends deux secondes ?

Delphine disparait quelques minutes à peine et remonte vêtue d’un pantalon large de skateur, baskets blanches et d’un sweat gris à capuche. Elle est métamorphosée.

David émet un sifflement.

—               On y va ou tu restes planté là ? le chahute-t-elle.

Et elle l’embrasse rapidement.

Ils traversent le jardin encore plongé dans l’obscurité. Déjà pointent à l’horizon les premières lueurs de l’aube, au-dessus de la silhouette des montagnes. Ils passent le mur d’enceinte et sautent dans la rue.

—               Le premier bus est à 6h30, on peut marcher, dit Delphine.

Et ils descendent la colline pour rejoindre la ville.

En silence.

Delphine lui a attrapé la main et la serre fort dans la sienne.

Quand ils atteignent la place ronde d’où ils sont partis la veille, le trafic des transports en commun reprend à peine. Delphine le conduit dans un tramway qui s’éloigne dans le sens opposé du domicile de Lauren, dépasse un stade et les dépose au pied d’une butte aux pentes raides. Un escalier abrupt grimpe jusqu’à une entrée magistrale en pierre de taille qui surplombe la ville.

Cimetière du Mont des Hourneaux.

Essoufflés, les jambes coupées par l’effort, les deux adolescents contemplent un moment le soleil qui se lève.

—               C’est fermé à cette heure, constate Delphine.

—               Il y a surement un moyen d’entrer, répond David.

Et ils remontent le chemin qui longe la muraille du cimetière. Ils n’ont pas lâché leurs mains. Dans un recoin discret, ils escaladent les pierres grossières et franchissent facilement le mur.

—               Elle est là-haut, montre Delphine de sa main libre.

Ils empruntent une allée bordée de stèles sombres et noircies par l’humidité et la mousse et parviennent à une tombe différente de toutes les autres. Une simple pierre dressée au milieu d’un petit parterre de pelouse. Comme dans les cimetières américains.

Delphine est soudain secouée d’un frisson incontrôlable. David la prend dans ses bras et la serre contre lui dans un geste de grand frère protecteur.

—               Je ne suis pas revenue depuis…, articule-t-elle péniblement et elle éclate en sanglots.

David fixe la tombe. Le même visage que dans le salon. Le même regard. Puissant, sans concession.

Tu ne me quitteras plus, je le sais

Tu as capturé mon âme

Je sais ce qu’il me reste à faire

Je ne vais pas te décevoir

Delphine ne pleure plus.

Elle se tient droite face à son amie, le visage tendu.

—               Et Joaquim ? demande David.

Elle ne répond pas tout de suite.

Une brise légère soulève ses cheveux.

—               Mariana. Il vient de changer de sexe, murmure-t-elle.

Son regard se perd dans les toits de la ville.

—               Pourquoi Joaquim ?

—               C’est une idée de Lauren. Son arrière-grand-père portait le même prénom.

Des nuages masquent le soleil.

L’air du matin se rafraichit d’un coup.

Delphine fait un pas vers la stèle de Lauren et pose ses deux mains sur le marbre froid.

David contemple la grande beauté de la jeune femme cruellement blessée.

—               On se reverra ? demande-t-elle, les yeux fixés sur la photo de Lauren.

—               Je ne sais pas, répond David.

—               Si tu dois partir, fais-le maintenant, ajoute-t-elle simplement, sans aucune animosité ni regret.

David la regarde encore un moment, s’attarde une dernière fois sur le visage de Lauren, le cœur pincé. Et il leur tourne le dos. En s’éloignant, la douleur le reprend, serrement insupportable dans la poitrine, l’air lui manque et ses jambes se raidissent.

Il marche pourtant d’un pas déterminé vers le mur, grimpe et bondit de l’autre côté sans plus se retourner. À quoi bon ? Tout est fini.

Dans le train qui le ramène chez lui, debout contre la portière d’entrée du TGV, insensible au paysage qui défile devant lui et aux nuages qui recouvrent le ciel, David compose un numéro de téléphone.

—               OK pour vous donner Angelo.

La voix mal réveillée de Camille lui répond :

—               Bonjour David.

Puis, après un court moment de réflexion, elle ajoute :

—               Tu es où ?

—               Je rentre.

—               Tu es dans quel train ?

David est parmi les premiers à descendre. Il repère aussitôt Camille, grande et mince, vêtue d’un long manteau marron. Elle l’a vu elle aussi et elle avance vers lui. Ils s’immobilisent avant de se rencontrer, comme s’ils hésitaient à franchir les derniers mètres. Comme si un danger les menaçait.

David rompt la glace le premier.

—               J’ai une condition, annonce-t-il.

Camille attend sans sourciller.

—               Expliquez-moi ce qui vous est-il arrivé ?

Les hématomes du visage de la Capitaine de Police se sont assombris et ses griffures se sont creusées.

—               Rien, répond-elle avec un geste évasif.

Ce visage abîmé — qu’il n’avait pas remarqué lors de son séjour rapide et humide dans la maison secondaire de Camille — le bouleverse soudain.

—               Plutôt deux conditions, précise-t-il.

—               Dis toujours, dit-elle, le ton détaché.

—               Même trois.

David est saisi de l’envie inexplicable de photographier les blessures de cette femme, l’œil tuméfié, les marques sur les joues et le cou, les entailles, le nez enflé.

—               N’abuse pas, tout de même.

—               Je veux que vous enquêtiez sur la vraie personnalité de DeLaRochette. Que tout le monde sache quel salop il était, qu’il frappait sa femme et sa fille.

—               Tu veux que j’enquête sur son accident de voiture aussi ?

Le regard qu’elle lance à David est brulant comme un laser.

Il hausse les épaules.

—               Faites comme bon vous plaira. Contrairement à vous, je n’ai rien à cacher.

Camille marque une pause.

—               Je vais voir.

—               C’est non négociable.

Elle mâchonne sa lèvre inférieure nerveusement.

—               OK. Comme tu veux.

Et comme elle fait demi-tour et s’apprête à quitter la gare, David la rejoint d’un bond et lui attrape le bras. Elle s’immobilise dans un frisson.

—               Vous ne me demandez pas quelles sont les deux autres conditions ?

Elle regarde droit devant elle.

—               Non David, je ne veux pas savoir.

Et elle écarte doucement la main du jeune homme.

—               Je vais vous les dire tout de même. Je voudrais faire des photos avec vous.

Elle le fixe. Avec un sourire.

—               Des photos ? Tu plaisantes j’espère !

David sent qu’elle se moque de lui. Il recule.

—               Je ne voulais pas t’offenser, dit-elle. Mais c’est que je suis trop mal fichue pour faire des photos…

—               Dites-moi au moins ce qui s’est passé !

—               Je ne peux pas…

Et Camille s’éloigne d’un pas rapide.