70.

David passe le reste de la journée à chercher une moto.

Il sait qu’il va devoir jouer serré. Une épreuve avant l’épreuve.

—               Désolé David, je n’ai rien d’autre.

René, le mécanicien à qui il confie d’habitude sa , se tient devant lui la mine désolée. Salopette bleue tachée de graisse, cheveux gris, il grimace. Il ne lui reste qu’un vieux modèle de moto-cross.

—               Tu crois que je peux courir avec ça ? demande le jeune homme dépité.

—               Ça dépend.

Ça dépend de quel type de course

David regarde derrière René. Un modèle très récent. Une Yamaha deux-temps 250 cm3. Plein de boue.

—               Elle n’est pas à vendre, répond René sans même se retourner.

—               Je peux te l’emprunter ce soir ?

—               Elle est à un client.

—               Je vais y faire tellement attention, je te l’assure.

René lui sourit.

—               Bonhomme, tu crois que je ne te connais pas ? Que je ne suis pas au courant de tes exploits sur le périf ? Et ceux de la falaise ?

David sent qu’il rougit.

—               J’ai une dernière course à faire.

—               Une dernière avant la prochaine… Désolé David, je ne peux rien pour toi ce soir. C’est peut-être mieux comme ça.

—               Tu sais où je peux trouver une moto ?

—               Rentre chez toi David. Et arrête ces imbécilités.

—               J’ai rendez-vous avec Angelo. Je ne vais pas le louper.

—               Bonsoir David.

Et René ferme son garage.

David se retrouve démuni.

René était son meilleur atout.

Sans son aide, la quête d’une moto se complique.

Pas question de demander quoi que ce soit à Angelo cette fois-ci.

Il se prépare à l’affrontement ultime.

C’est entre lui et moi

Chacun vient avec ses propres armes.

Son téléphone sonne.

C’est Julie.

Il ne peut pas lui répondre.

Il a besoin de se concentrer sur sa préparation.

—               René !

Il frappe sur la porte en métal.

L’homme aux cheveux grisonnants ouvre et passe le visage par l’entrebaillement.

—               Je peux t’emprunter la ruine ?

Le mécanicien hausse les épaules.

—               Tu ne lâches jamais, toi…

Et il se marre.

—               Tu me la ramènes demain avec le plein.

—               Merci René. Tu peux compter sur moi.

Et il enfourche la vieille pétrolette et démarre dans un boucan d’explosions et de détonations à réveiller un mort. Toussant dans le nuage bleu de gaz d’échappement, il s’éloigne et prend de la vitesse.

Il a besoin d’un peu de repérage.

Assez peu discrètement, il tourne autour de la carrière, explore les environs et trouve ce qu’il cherche : le chantier d’une résidence neuve ouvert dans une colline au nord du terrain de course. Son plan prend forme.

Et au moment où la nuit tombe, il reçoit un message.

« Il te reste assez de force après ton bain de minuit ? »

Angelo vient de mordre à l’hameçon.

« Tu as quelque chose à proposer ? » demande David.

« Viens à la carrière des faucons à minuit »

« Je serais là »

David lève les bras au ciel, face aux nuages qui s’illuminent dans l’air du soir. Il tournoie sur lui-même, le visage rayonnant, dans les dernières lueurs du soleil qui s’étalent sur l’horizon,

Lauren, je cours pour toi ce soir

Je te promets que tu seras fière de moi

Sa décision est prise.

Les choses sérieuses commencent. Il repart en direction du garage de René, coupe le moteur de la pétrolette bien avant d’être arrivé et pousse l’engin antique jusqu’à la cour pleine de pneus et de bidons d’huile. Il pose délicatement la moto bancale contre le mur et vient tester la porte du bâtiment, armé d’un pied-de-biche et d’une paire de pinces, déterminé à démonter tout le hangar s’il le faut.

Il veut la Yamaha.

Il veut cet engin diabolique pour défier Angelo et le faire manger la poussière.

La porte est ouverte.

David met un moment à réaliser.

Et à comprendre.

Et tout son corps est secoué d’un grand frisson.

Il embrasse le métal du panneau coulissant.

Pour un peu, il en aurait des larmes aux yeux.

René a laissé la porte du garage ouverte.

Et les clefs de la Yamaha bien en évidence sur le petit comptoir qui lui sert de bureau.

Merci René

Je ne vais pas te décevoir

La moto démarre facilement et le son aigu du deux temps résonne dans le garage. Quelques coups d’accélérateurs en salut à René. Et David s’enfuit dans la nuit.

—SIX—

—           Quelle heure il est ?

David regarde sa montre.

—          Dans cinq minutes.

Mathias enfile son casque.

Ils démarrent leurs motos.

—          Tu es toujours OK ?

Mathias jette un œil en bas, estime la distance et la hauteur. Puis annonce oui en tendant le pouce et en actionnant la poignée des gaz.

—          La caméra tourne ?

—          Tout est bon. Tu es prêt ?

—          Go !

—          Go !

Les deux garçons s’élancent, décrivent plusieurs tours sur la dalle de béton afin de chauffer les pneus et de faire un maximum de bruit.

Le tirage au sort a désigné David pour ouvrir la route.

Ni l’un ni l’autre ne savent quelle est la meilleure position.

Le cri des moteurs retentit dans tout le chantier et un murmure s’élève du petit groupe massé plus bas.

—          Vous les voyez ? demande Noah.

—          Pas encore répond Julie.

Adèle est restée à distance.

Silencieuse.

Elaine s’est jointe au groupe malgré elle, alertée par le message sur le réseau : Perf ce soir 19h sur le chantier du stade ! Attention DANGER !

Qu’est-ce que son frère allait encore inventer ? Dans quel merdier allait-il se fourrer ?

—          Là-bas !

Ils aperçoivent alors les motos.

Tout en haut de la tribune.

Stupeur.

Julie se cramponne à Solenn et à Milla.

Noah et Thomas jubilent.

Thomas ajuste sa caméra et commence à filmer.

Et les bolides s’élancent. Elles décrivent une longue courbe.

À ce moment, une sirène de police s’élève, toute proche.

—          Les flics !

—          Comment ils savent ?

—          Quelqu’un a balancé !

—          Merde, les cons ! Ils vont tout faire rater !

Les motos longent la tribune dans sa partie supérieure et tout le monde comprend ce que David et Mathias s’apprêtent à faire. De la folie pure.

—          Ils vont sauter par-dessus le stade !

Le chantier est en cours d’achèvement. Les tribunes sont en place et il ne reste que la plaque circulaire faisant office de toit à installer. Au-dessus de l’entrée principale, la poutrelle qui doit servir à soutenir le toit n’est pas complète. Elle fait le tour de l’édifice à très grande hauteur, mais il en manque l’élément central. Les deux garçons vont donc emprunter la poutrelle et vont devoir sauter pour franchir les quelques mètres de vide qui séparent les deux côtés !

—          Ils sont fous !

—          Il faut les arrêter !

—          Et comment tu veux faire ? Grimper ?

—          La Police va arriver, il faut se planquer !

—          Et rater l’exploit du siècle, plutôt crever !

David s’est engagé le premier, sans hésiter. Sa moto file droit, prend de la vitesse.

Chacun retient son souffle.

Deux voitures de Police font irruption sur l’esplanade. Quatre flics en sortent et aperçoivent les motos.

—          Cons de jeunes ! peste l’un d’eux.

—          Couillus ! Faut le dire !

—          Couillus ? Débile, tu veux dire !

—          Il me les faut ces deux-là, conclut le quatrième qui semble être le chef.

Puis ils se taisent et observent à leur tour.

David se dresse sur sa machine, lève un bras en l’air.

Tout le groupe crie et siffle.

—          Comment il va passer ?

—          Connaissant David, il a tout prévu.

Effectivement, ivre d’adrénaline et de hauteur, concentré sur le tremplin de fortune qu’ils ont construit en hâte avant la performance, David se cale contre la selle, se vide la tête — application et attention maximales —, évalue la distance, l’allure nécessaire à adopter et ne regarde plus rien d’autre que le côté opposé de la poutrelle, son seul objectif, maintenant qu’il est lancé, que la trajectoire est correcte et que la vitesse est idéale.

Son Monstre a disparu. À la place, une sensation de liberté et de puissance absolues. Il est habité par la certitude d’être invincible et que tout va lui réussir.

Enfin heureux, pleinement heureux.

Dans quelques instants, il va même voler !

La moto atteint le tremplin, décolle, s’élance au-dessus du vide.

Moment magique.

Un cri retentit.

C’est Adèle.

Personne ne fait attention à elle.

Tous les yeux sont braqués vers David et sa moto volante.

Il parvient sans encombre de l’autre côté de la poutrelle, geste parfait, fluidité magnifique, presque trop facile. La moto avale le vide et retombe sur la poutrelle, tranquille, et continue sa course pour rejoindre la tribune opposée.

Des cris de joie saluent l’exploit !

Même les flics applaudissent.

—          T’as filmé, frère ? s’inquiète Noah.

—          Pas de problème, c’est dans la boite.

—          On va faire un sacré montage.

Thomas ne répond pas, tous les regards sont maintenant braqués sur Mathias qui arrive à son tour sur la poutrelle. Pourquoi un doute s’empare de l’assemblée ? Personne ne peut le dire. Mathias paraît moins à l’aise, sa moto est moins rapide, le tracé est moins assuré, moins fluide.

Lancé, en équilibre sur la mince  pièce de béton et de fer, il ne peut plus faire marche arrière.

Il semble se reprendre, retrouve de l’allure, accélère franchement.

Mais il est trop tard pour redresser la situation.

Là où David a forcé l’admiration par son aisance et son style, Mathias déclenche une séquence de peur panique parmi les spectateurs. Même les flics commencent à flipper.

La moto de Mathias parvient au tremplin, saute dans le vide.

Les secondes sont interminables.

La scène se déroule au ralenti.

Les bouches ouvertes incrédules.

La roue avant de la machine touche la poutrelle opposée, chacun a envie de crier de soulagement, mais l’élan n’est pas suffisant et le moteur heurte le métal tandis que la roue arrière reste dans le vide.

Le choc fait basculer brutalement la moto et, malgré tous les efforts de Mathias pour remettre les gaz, le garçon et sa machine décrochent. La chute est terrible. Plus de 70 mètres de hauteur. Les jeunes assistent sans voix, comme paralysés, incrédules, horrifiés, au spectacle terrifiant.

Mathias frappe le sol dans un bruit mat, rapidement recouvert d’un nuage de poussière.

Le chef des flics est le premier à réagir.

—          Appelez les Pompiers ! hurle-t-il aux jeunes.

Puis il organise ses troupes. Deux hommes restent auprès du groupe et s’occupent des secours.

—          Je ne veux pas qu’ils s’approchent. Et gardez-les tous là, je veux qu’ils soient tous convoqués.

Il se rue vers Mathias en courant, accompagné de son collègue.

—          Appelez du renfort, je veux qu’on coince le type de la première moto !

Il arrive pour constater que Mathias n’a pas survécu à la chute. Son corps disloqué git tristement par terre, inanimé.

—          Putains de jeunes, marmonne-t-il à lui-même.

Et puis tous les copains déboulent sur les lieux du drame.

Et là, les voix se libèrent et les cris, plaintes, hurlement se déchaînent.

—           Mais qu’est-ce qu’ils foutent là ?

Le temps de réaliser que les deux collègues restés en arrière sont totalement dépassés par les ados qui tentent de s’approcher, ceux qui essaient de fuir et ceux qui courent dans tous les sens sous la panique.

Thomas filme toute la scène jusqu’à ce que Julie lui ordonne d’arrêter.

—          Où est David ? se lamente Milla.

Élaine est perplexe. Doit-elle aider son frère à s’enfuir ? Doit-elle faire diversion ? Elle connait David. Il ne fera pas le lâche.

D’ailleurs le voilà qui arrive.

Il immobilise sa moto près de Mathias.

Quand il enlève son casque, on voit que ses yeux sont remplis de larmes.

—          Vous êtes en état d’arrestation ! braille le chef des flics.

Et pour être certain qu’il ne s’échappe pas, il lui passe une menotte au poignet et le fixe à une grille.

Milla se jette dans ses bras.

Mais David ne quitte plus du regard Julie et Élaine qui sont restées en retrait, blotties l’une contre l’autre.

Il ne voit pas Adèle qui est tombée sur les genoux, incapable de supporter plus d’émotion.

PHOTOS DE CLASSE

Au milieu des élèves, on remarque aussitôt DAVID, la mèche rebelle, les yeux clairs, le visage souriant et joyeux. Son allure inspire l’enthousiasme et dénote d’une grande assurance mêlée à une pointe d’impertinence. Une lueur d’insolence est également perceptible au fond de ses yeux. À sa droite, son copain NOAH, les tifs négligemment dressés sur la tête, hilare, la veste ouverte. Il se dégage de lui une impression de sympathie. Il regarde loin devant lui. La vie est un défi qu’il est prêt à relever. Un peu plus bas, JULIE se tient légèrement de trois quarts, les traits fins, ses longs cheveux blonds passés sur l’épaule gauche, séduisante, les yeux brillants. Son rire est franc et son allure déterminée. Derrière elle, on aperçoit MATHIAS, timide, en retrait, le front et la mâchoire carrés des garçons intègres. Un sourire pâle flotte sur ses lèvres. ADÈLE s’est positionnée sur le bord de la rangée. Elle est d’une grande beauté, sa chevelure noir-ébène entourant son visage fin et pâle, aux traits parfaits. Trop parfaits. La jeune fille se tient droite, un peu raide, comme si elle savait que cette beauté provoquait la fascination mais aussi un peu la crainte. Ses yeux sombres reflètent l’ombre d’une profonde tristesse.

Sur la photo de la classe voisine, THOMAS passe les bras autour des épaules de Solenn et de Milla. Sourire jovial, allure de déconneur, on sent le garçon à l’aise avec les filles, à l’aise dans sa vie de lycéen, mi-dragueur, mi-amuseur de la classe, il ne se prend pas au sérieux et pique d’humour son quotidien. SOLENN est lumineuse. Son nez retroussé en trompette lui donne un air espiègle. Ses cheveux, ramenés en chignon tenus par des crayons et des pinceaux, les broches qu’elle a visiblement réalisées elle-même et qui ornent son long manteau, renforcent son côté artiste. MILLA, le visage constellé de taches de rousseur, la chevelure rousse flamboyant, les yeux vert-émeraude perçants, semble bouder. Elle vient d’avoir une discussion avec ses amis et elle en est contrariée. La vie de bourgeoise qu’elle et ses camarades mènent, la désole. Sur la photo, ses traits sont durs et inexpressifs. Sa main est à peine dissimulée et on distingue parfaitement bien son majeur tendu en signe de colère. ÉLAINE, un peu plus haut, est la sœur jumelle de David. Elle porte un chapeau de laine qui lui donne un air de bohème. Première de la classe, première de toutes les classes confondues, elle est la meilleure élève que le lycée n’ait jamais eue. Loin d’en tirer de la fierté, elle essaie de dissimuler ses traits de je-sais-tout et réduire son allure intello par de longs habits et une coupe de cheveux démodée. On remarque aussi JEAN-CHARLES, un jeune garçon mince, les dents crispées, le visage blafard, les cheveux taillés courts en brosse, les épaules carrées, droit comme un militaire au garde à vous. Ses yeux luisent d’un éclat inquiétant. On hésite en le voyant entre une rigidité psychologique et une fixité qui pourrait fleurter avec la folie.

ANIKA, enfin, petite et rigolote, rit aux larmes à une blague débile de Thomas. De son visage rond et de son regard malicieux se dégage un sentiment de douceur et de confiance. Elle a la particularité d’être présente sur les deux photos. Peut-être en découvrira-t-on la raison dans les pages qui vont suivre.