—SOIXANTE-SIX—

Camille choisit une playlist de jazz. Des chanteuses. Billy Holiday, Ella Fitzgerald, Norah Jones, Aretha Franklin et toutes les autres. Elle se sert un verre de vin au rythme du piano et de la trompette.

Puis elle ouvre la fenêtre du salon et allume une cigarette.

Selon ses calculs, il faudra au moins une demi-heure à David pour arriver jusqu’ici. Pas qu’elle habite loin. Mais les bus ne circulent plus et sa moto a été mise sous scellés la nuit de la course. Et — à priori — ce n’est pas encore dans les mœurs de cette jeune génération de prendre le taxi ou un Uber. Il ne lui reste que la marche à pied.

Elle attend donc tranquillement, écoutant les voix de ces femmes qui la bouleversent et la transportent vers d’autres mondes, d’autres destins, d’autres combats.

David arrive plus vite que prévu. Quatre chansons et deux cigarettes.

—               Hey, dit-il en s’annonçant à l’interphone.

Elle lui ouvre et le regarde s’avancer dans l’allée, à la lumière pâle d’un lampadaire de jardin. Il lui adresse un signe de la main. Il entre et ne fait aucun commentaire sur la maison. Il pose sur elle des yeux durs et vifs.

—               Votre mari ?

—               Il est à l’hôpital.

—               C’est grave ?

—               Oui.

—               Je suis désolé. Vous n’êtes pas avec lui ?

—               Tu n’y peux rien. Et je ne suis auprès de lui parce qu’il le refuse. Il ne tolère pas de se voir comme ça et préfère s’isoler.

Elle s’approche de lui, le regard triste.

—               Tu veux boire quelque chose ?

—               Oui, je veux bien.

—               Du thé glacé ? Je le fais moi-même.

Elle sourit devant son air surpris.

Du thé glacé

Il ne s’attendait certainement pas à ça

Pourtant il semble apprécier.

Il se calme lentement. Son corps s’assouplit, ses épaules se relâchent, l’éclat de ses yeux vacille. Toutefois, Camille devine que tout peut exploser en un instant. Pourquoi l’a-t-il appelée ? Pourquoi lui a-t-elle proposé de venir ici ? Les questions et les émotions se bousculent dans sa poitrine. Elle perçoit surtout le trouble qui anime David depuis qu’il est entré dans le salon ainsi que sa propre tentation à y céder.

Camille ne prononce aucune parole. Par crainte de rompre cet état d’apesanteur suave ? Par ce qu’elle ne sait pas quoi dire ? Par pudeur ? Pour croire encore quelques instants qu’elle peut repousser les remous qui l’envahissent ?

Qu’a-t-il à lui dire ?

Sur la chanson Summertime si magnifiquement interprétée par Ella Fitzgerald, au moment inouï où la voix de Louis Armstrong lui répond One of these mornin’s you gonna rise up singin’, elle voit David tressaillir.

Ses yeux se fixent sur son visage.

Pourquoi ces blessures

Elle ne peut rien dire. Ne veut rien dire.

Quelques rides viennent ombrager son front. Pense-t-il que tous les hommes sont des sales types ? Que tous les hommes se comportent mal avec les femmes ? A-t-il honte, à ce moment précis, d’appartenir au même genre que ces bourreaux ?

Elle n’en sait rien.

Il ne dit rien.

David a davantage l’âge de se conduire en héros vengeur — il l’a prouvé à de nombreuses reprises —, plutôt qu’à ruminer de la culpabilité, préférant le recours à l’action ou à la violence face à des émotions gênantes dont il ne sait que faire.

—               Je peux ? demande-t-il alors.

Il lui indique son smartphone.

Camille, prise au dépourvu, se débattant avec son propre tumulte, accepte.

Il fait des photos. Son œil obscurci, sa joue enflée et douloureuse, sa lèvre fendue, son menton griffé, son cou tuméfié.

—               Je vais filmer pendant que vous parlez, dit-il.

Ce n’est pas un ordre. Simplement une information. Sa voix est douce.

—               Parler de quoi ?

—               De tout ça. Est-ce que ça fait mal ?

—               Oui, ça fait mal. Surtout ma lèvre. À chaque fois que je mange. Mon œil aussi. La douleur m’a empêchée de dormir les premiers jours.

—               Vous avez eu peur ?

—               Oui. Mais je ne sais pas pourquoi. Je sais me défendre. Et j’étais armée. Je n’aurais pas dû avoir peur.

—               Pourtant, vous avez eu peur ?

—               Je me suis retrouvée paralysée, incapable de bouger. En état de sidération comme si j’étais redevenue la petite fille qui tremble devant un adulte qui m’impressionne, mon père qui me gronde, mon maître de CE1 qui me menace d’une punition si je ne me concentre pas, ma mère qui m’ordonne de bien me tenir. J’obéis, incapable de dire que je ne veux pas. Comme si je n’existais pas. Comme si j’étais réduite en bouillie…

Des larmes se forment aux coins de ses paupières, débordent et dessinent de fins trajets sur ses joues, entrainant dans leurs sillages la coloration noire de son eye-liner, assombrissant davantage les hématomes.

Une grande douceur accompagne ses larmes. Sa poitrine, fiévreuse, s’apaise sous les vagues de chaleur paisible et bienveillante venues de son ventre. La rigidité de sa pensée se relâche et un réconfort inattendu diffuse dans tout son corps.

Elle s’assied, la tête dans ses mains. Et cède à ses pleurs, laissant enfin éclater son chagrin, sa peur, son ressenti, sa colère et son impuissance. Elle s’abandonne à ce qu’elle qualifie si souvent de faiblesse. Mais sans honte. Sans gêne. Devant ce jeune garçon et sa caméra.

—               Je sentais que son comportement avec moi avait changé depuis quelques temps. J’aurais dû me méfier davantage. J’avais besoin de lui. Je ne voulais pas le braquer…

Des larmes.

—               Je ne l’ai pas vu venir. On était occupé…

Aveuglée par la rechercher de preuves contre toi

—               Quelque chose l’a contrarié…

—               Quelque chose ?

Camille raconte tout. Ses soupçons contre David, la visite au garage, la découverte du boitier de frein trafiqué, la jalousie brutale de Simon, sa réaction violente. Ses paroles terribles c’est moi qu’il te faut, pas ce putain de gosse ! et l’agression qui a suivie, les mains de Simon qui déchirent ses vêtements, qui cherchent ses seins. Les avertissements de Camille, sa riposte — enfin — de sortir son arme et de le menacer d’ouvrir le feu. Ouvrir le feu contre lui, son collègue depuis si longtemps.

—               Il a ricané en me disant que je n’oserais pas…

—               Auriez-vous osé ?

Camille relève la tête, les yeux rougis, les joues et le cou baignés de coulées de maquillage, les traits défaits.

—               Non. Je n’aurais pas tiré. Bien sûr que non. Je ne veux pas me l’avouer, mais je me serais laissé faire…

—               Pourquoi ?

—               Parce que c’est comme ça depuis toujours…

La caméra du smartphone enregistre la terrible tempête qui ravage son visage, honte, peur, soumission à la force dominatrice, capitulation face à la fureur, abandon de son corps, se laisser faire en attendant que cela passe, réfugiée au plus profond de son âme, résignée à la culture du viol qu’elle subit comme toutes les femmes depuis des millénaires, objet sexuel malgré elle, humiliée, écrabouillée, toute raison balayée comme un fœtus de paille par le prédateur dressé devant elle, morte avant d’avoir pu résister.

David éteint alors le téléphone et pose sa main sur la joue de Camille. Sa main chaude et accueillante. Geste simple, doux, beau. Tellement beau. Elle se penche vers lui et sourit.

—               Merci.

Les voix des chanteuses sont toujours là, succession de chansons infinie.

Elle se lève et se sert du vin.

Boit une gorgée.

—               Voilà, tu sais tout.

David la regarde. Visiblement bouleversé. Camille ne le sait pas, mais ces derniers jours ont été riches en émotion.

—               Et toi ? demande-t-elle, comme si elle avait deviné.

—               Moi ? Rien.

Son visage retrouve une allure anguleuse. Pourtant, il se lance :

—               Rien que de la colère. De la colère qui m’aveugle. Qui m’empêche de voir ce qui se passe autour de moi. De la colère et de l’ignorance.

Camille allume une cigarette.

—               Mais je ne lui en veux pas.

Camille ne lui demande pas à qui il fait allusion. Pas certain qu’il sache vraiment lui-même.

Auteur : Matthieu DESHAYES

Médecin depuis 32 ans, j'écris des histoires depuis toujours. Voyager, vivres les milles vies que j'aurais voulu découvrir, me mettre en danger, explorer, expérimenter, palpiter, mourir, aimer, partager. Écrire. Lire.

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