—SOIXANTE-SEPT—

David est assis dans un fauteuil de la chambre à coucher.

La nuit est avancée. La maison est silencieuse. Camille a fini par s’endormir. Épuisée.

Lui ne dort pas.

Ce n’est pas qu’il la regarde, étendue dans sa couette.

Le sommeil n’a aucune emprise sur lui.

Il ne peut pas rentrer chez lui.

Il ne peut pas croiser Élaine.

Julie lui a envoyé un message, désolée : je n’ai pas vu ton appel, rappelle-moi !

T’inquiète lui a-t-il simplement écrit.

Tu es où ? a-t-elle aussitôt demandé.

Sans trop savoir pourquoi, gêné sans doute, il a laissé son amie sans réponse, soucieuse et en proie à de probables nombreuses questions.

Il a entre les mains le téléphone de Camille. Elle a accepté quelques photos d’elle. Mais a exigé que les clichés soient pris avec son propre smartphone. Pour en garder le contrôle. Il a bien entendu obtempéré.

Il hésite à en envoyer une à Julie. Mais renonce, n’ayant pas la moindre envie de la blesser. Il fait défiler distraitement les photos de la galerie personnelle de Camille, vaguement curieux de parcourir son univers intime. Il n’y a là que très peu d’images de sa vie privée, notamment quelques portraits de sa fille au Centre de rééducation et des couchers de soleil. En revanche beaucoup de clichés de boulot. La nuit du rodéo, l’épave de la Porsche du père de Julie et puis les petits cadavres étendus sur les bacs d’acier des services de Médecine Légale. Il découvre avec effroi l’état de putréfaction avancé des enfants ainsi que les profondes cicatrices ouvertes dans leurs fosses lombaires. Il trouve aussi des témoignages, des comptes-rendus de perquisitions, des rapports médicaux dont il retient prélèvements sauvages de reins.

Des enfants assassinés pour qu’on leur vole les reins. Qui peut faire ça ?

Il cherche sur internet des articles liés au trafic d’organe. Ce qu’il y lit le sidère : le prix exorbitant de revente des petits organes par les circuits criminels et mafieux, 50 000, parfois 100 000 euros, les cliniques installées dans les pays émergents, le tourisme médical et ses bénéfices colossaux. L’être humain n’a pas de limite dans l’horreur.

Révolté, il s’apprête à se débarrasser de ce téléphone et son contenu sordide quand une photo attire son attention. À la suite des cliches de morgue. Un homme. Barbu. Le regard torve.

David se lève d’un coup et s’approche de Camille.

—               Réveille-toi !

Il la secoue, fébrile, et s’assied sur le lit, l’écran tendu devant elle.

Camille ouvre les yeux, vaguement perdue, ne réalise pas immédiatement ce que fait ce garçon dans sa chambre, retrouve ses esprits, se redresse sur les coudes et essaie de comprendre les enjeux de l’agitation qui l’anime et l’urgence à examiner ce qu’il lui montre.

—               Ce type !

—               Je…

Elle s’apprête à exprimer son insatisfaction à le voir fouiller dans ses affaires, à regarder ses photos. Il la coupe.

—               Je le connais. Il travaille avec mon père.

—               Je… Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?

—               Il s’appelle Alban. Il file des coups de main à mon père.

—               Je ne comprends pas.

—               Il vient parfois à la maison et rend des services.

—               Quoi comme services ?

—               Genre chauffeur quand il le faut. Ou livreur. Ou d’autres trucs.

Camille est maintenant tout à fait réveillée.

—               Tu es en train de me dire qu’Alban est l’homme à tout faire de ton père ?

David acquiesce.

Les yeux écarquillés, les mains tremblantes, elle se saisit de son téléphone.

—               Tu es conscient de ce que tu es en train de me dire ?

—               J’ai vu les photos des enfants. C’est lié ?

—               Je ne sais pas. Mais ce que tu affirmes va mettre ton père dans une situation très inconfortable.

—               Ces enfants, on sait qui ils sont ?

Elle lui coupe la parole :

—               Tu ne fais pas ça par pure vengeance ?

David se recule et la fixe avec un air dur.

—               Je ne voulais pas t’offenser, ajoute-t-elle. C’est juste que ce sont des allégations très graves.

—               Vérifie par toi-même, tu verras bien.

Et David se lève, dévale l’escalier, quitte la maison en claquant la porte d’entrée.

Camille se mord la lèvre. Elle a été maladroite et se le reproche. Mais avait-elle le choix ?

Auteur : Matthieu DESHAYES

Médecin depuis 32 ans, j'écris des histoires depuis toujours. Voyager, vivres les milles vies que j'aurais voulu découvrir, me mettre en danger, explorer, expérimenter, palpiter, mourir, aimer, partager. Écrire. Lire.

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