—SOIXANTE-QUATRE—

Au milieu d’une vingtaine de fille des classes de Terminale et de Première, Solenn, portant une jupe courte ultra sexy et un crop top rose bonbon, brandit une pancarte « les interdits des filles sont plus nombreux que ceux des garçons ». Juchées sur la fontaine en pierre de la cour du lycée, ses camarades, toutes habillées en ensembles courts, les bras levés, montrent des panneaux « La tenue ne justifie pas le viol » et des affiches « Vulgaire, Provocante, Indécente, je ne suis pas un objet sexuel »

Julie les accompagne.

Les soutient bien entendu.

Mais cette fois-ci, elle n’a pas eu la force de les suivre. Elle se tient en arrière du groupe joyeux et bruyant, d’humeur maussade.

Noah est présent lui aussi, vêtu d’un short en jean découpé au raz des fesses et d’un bandeau qui ne lui cache que le torse, un bob rose sur la tête et des Doc Martens aux couleurs de l’arc-en-ciel que lui a prêté Milla aux pieds. Il est la coqueluche du groupe avec son carton « Protégez vos filles Éduquez vos fils ! ».

—               Les femmes ne portent pas la responsabilité de la sexualisation de leur corps !

—               Nous ne sommes pas des objets sexuels !

—               Contre les violences et le harcèlement !

La petite manif spontanée s’est réunie avant l’ouverture du lycée en réaction aux heures de colle dont a écopée une élève de Première pour « port de tenue inadéquate » — traduisez, nombril apparent.

Un peu plus loin, sur les marches du perron, visiblement agacés, mais surtout embarrassés, le proviseur, son adjointe, les quatre CPE regardent la scène. Si le proviseur a eu comme projet de mettre rapidement un terme à cette plaisanterie, il est maintenant coincé par les nombreux post et vidéos diffusés immédiatement sur les réseaux sociaux et par l’arrivée d’une journaliste de la presse locale qui prend des photos et note des témoignages à la volée sur un carnet.

Bien moins rigides que leur hiérarchie et surtout bien plus près des manifestants, les surveillants observent la scène avec bonne humeur.

Dans un coin, Jean Charles arbore un rictus de haine envers le petit groupe. Devant quelques lycéennes et lycéens réunis autour de lui, il laisse éclater sa colère et son mépris pour cette nouvelle illustration d’une jeunesse décadente qu’il rejette et contre la société civile qu’il ne juge plus en capacité de protéger les valeurs de la République. Mais son attitude n’est rien comparée à celle de Sophia, une des deux greluches qui ne le quitte pas. Chemisier blanc, veste sur mesure, tailleur et talons courts, la jeune fille BCBG imagine endosser la cause des femmes en prônant d’une voix claire la défense de la féminité active, dynamique, heureuse, digne, bien habillée, respectable.

Julie observe Sophia. Elle ne comprend pas ce qui motive cette fille. Comment peut-elle promouvoir une vision de la féminité issue si directement de la société patriarcale ? Où trouve-t-elle l’essence de son épanouissement, ligotée dans les mailles du filet liberticide de la domination des hommes ? Est-elle stupide à ce point ? Fanatisée ? Décérébrée ?

Ce sont elles les plus dangereuses. Propres sur elles, souriantes, impeccablement maquillées, calmes.

Ainsi respectables, elles sont écoutées par le plus grand nombre tandis que les autres, jugées vulgaires ou provocantes, sont immédiatement discréditées et taxées de loufoques.

Comment lutter contre la respectabilité ?

L’opposition entre les deux groupes fait grincer le proviseur pour qui le lycée n’est pas un lieu de débat sur les tenues vestimentaires ni sur la condition de la femme. Bien au contraire, l’obéissance à des règles de comportement strictes est la seule marche à suivre pour un bon fonctionnement de l’établissement. Pourtant, satisfait par la position de Sophia et de Jean Charles, il a tendance à laisser à la manifestation plus d’espace qu’il ne l’aurait toléré en temps normal. Le rappel des valeurs de base ne fait pas de mal, se félicite-t-il.

Julie aperçoit Thomas rejoindre Noah et lui montrer quelque chose sur son smartphone. Noah lit et regarde ensuite dans sa direction.

La cacophonie qui se dégage de l’affrontement devient telle que le proviseur finit par intervenir, renvoyant tout le monde en cours. Les voix se taisent, les pancartes disparaissent et chacun obtempère en maugréant.

Julie se rue sur Thomas.

—               Tu as des nouvelles de David ?

Il lui montre le message qu’il a reçu cette nuit : J’ai une idée pour piéger Judas. On va le coincer, je te le jure

—               C’est tout ? demande-t-elle, déçue. Il ne dit pas où il est ?

—               Désolé.

Julie s’éloigne alors du groupe, les épaules basses.

L’échauffement des esprits s’apaise lentement dans la journée, remplacé par la monotonie des cours, les rigolades et les tracas habituels.

Solenn ne quitte pas Julie. Heureuse de voir son amie retrouver des couleurs et de la combativité en ce début de matinée face aux arguments de Sophia, elle constate ensuite la tristesse profonde dans laquelle elle replonge.

—               Peut-être qu’on devrait aller voir ta mère ? lui propose-t-elle en fin de journée.

Elles sont assises dans un café en compagnie de Noah, Thomas et Milla.

—               Ma mère ? Qu’est-ce que tu racontes ?

—               Elle a certainement besoin de toi.

—               Arrête Solenn !

—               Je t’accompagne.

—               Arrête, je te dis !

Elle n’insiste pas.

—               Tu as des nouvelles de ton père ? demande alors Thomas.

Julie le tue du regard.

—               Désolé, c’est pour dire un truc.

—               Mon père est un fumier qui nous frappe ma mère et moi ! Qu’est-ce que j’en ai à foutre d’avoir des nouvelles ! Si je vais le voir, c’est pour l’achever !

—               Excuse, je ne savais pas !

—               Peut-être qu’on peut se calmer, dit alors Noah.

Il a gardé son bob rose et fait une grimace qui déclenche le rire de tout le monde.

Personne n’ose évoquer la disparition de David.

Sujet trop chaud.

Julie s’éclipse aux toilettes. Face à la glace, elle ne peut retenir ses larmes. Elle ne se reconnait pas. Comment je vais me sortir de ça.

Solenn la rejoint et pose la tête sur son épaule.

—               Tu as envie de quoi ? demande-t-elle.

—               Je ne sais pas.

—               On rentre ?

Et à peine installée dans la chambre de Solenn, épuisée, Julie s’allonge et s’assoupit.

Elle n’ouvre les yeux qu’au milieu de la nuit, réveillée par un cauchemar, pour découvrir, anéantie, que David a essayé de l’appeler, et qu’elle, reine des gourdes, elle dormait…

Auteur : Matthieu DESHAYES

Médecin depuis 32 ans, j'écris des histoires depuis toujours. Voyager, vivres les milles vies que j'aurais voulu découvrir, me mettre en danger, explorer, expérimenter, palpiter, mourir, aimer, partager. Écrire. Lire.

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