—SOIXANTE-ET-UN—

Julie n’a aucune nouvelle de David.

Soucieuse, le regard perdu par la fenêtre, elle écoute vaguement les discussions autour d’elle. Tout comme David, elle n’est pas retournée au lycée. Elle vit recluse dans la chambre de Solenn.

Et en cette fin d’après-midi, ils sont tous passés lui tenir compagnie.

Mais Julie n’est pas vraiment avec eux, retirée dans un ailleurs impalpable.

Elle dessine.

Ses amis.

Thomas, assis sur un pouf, ne tarit pas d’éloges sur un article de Pablo Servigne qui traite de la collapsologie et des huit étapes de la courbe de deuil:

—               C’est le processus psychologique qui de déclenche après à un choc, c’est-à-dire dans les suites immédiates de la mise à mal d’un de nos besoins fondamental.

Il parle avec de grands gestes passionnés, surpris et incapable de comprendre l’indifférence quasi générale de ses potes face aux théories de l’effondrement, heurté par le déni aveugle et le refus égoïste et criminel de ne pas vouloir perdre ses privilèges. Il se lève et, la main sur le cœur, annonce son départ en croisade contre cette manière de penser dénigrante et irresponsable. Julie dessine le visage sérieux de son ami, front plissé, mouvements amples, yeux ombrageux. Elle trace une spirale qui l’entoure et l’entraine, déni, colère, peur, tristesse…

Élaine est assise en retrait et lance des regards incessants vers son téléphone. Attend-elle des nouvelles de son frère ? De quelqu’un d’autre ? Son activité d’organisatrice d’happening glauques et interdits au bras de son sugar daddy a ébranlé le groupe. Quelque chose est-il cassé entre eux ? Probablement pas. Mais il faut laisser le temps à chacun de digérer et aux relations de retrouver leur équilibre. Julie dessine Élaine, sa longue chevelure dissimulée sous un bonnet en laine, ses doigts fins qui pianotent nerveusement sur l’écran du smartphone, jeune femme brillante, mais si mal à l’aise avec cette intelligence infinie qu’elle tente de maquiller et de gommer par tous les moyens. Julie ajoute alors un serpent qui dépasse des cheveux d’Élaine et s’apprête à disparaitre dans son cou. Le démon qui vient pervertir et souiller la pureté.

Noah, agité, penché en avant, les coudes appuyés sur les genoux, cahier de croquis ouvert par terre dévoilant ses recherches graphiques et ses photos, camoufle mal ses émotions par un discours confus qui mêle son nouveau graff et des préoccupations futiles. Aux vues des récents évènements, personne ne relève, mais il gonfle tout le monde. Noah en crève pour Solenn. OK. Tout le monde a compris. Julie représente cette attirance par une onde convolutée et un regard spiraloïde dans le style de celui de Mowgli hypnotisé par le serpent Kaa.

Milla est éteinte. Littéralement. Même sa crinière rousse, habituellement étincelante et chatoyante, semble terne. Elle a perdu son pygmalion et sa raison de rayonner par la même occasion. Son visage, pâle, presque jaune, immobile, affable, git sans vie, tout comme son corps, affalé et vautré sur le lit. Elle se tient ainsi, silencieuse, morne, coupée du reste du monde par ses écouteurs vissés à ses oreilles, depuis la disparition de David. Julie n’éprouve pas de sympathie pour cette fille, mais cette extinction lui procure de la peine. Elle dessine la silhouette de Milla suspendue à quelques centimètres de la couette et des coussins, attirée par une mystérieuse danse d’étincelles de vie qui s’échappent d’elle et s’élèvent dans un tourbillon gracieux.

La sombre Adèle, drapée dans une dignité rigide, vêtue d’une longue robe noire cintrée, joue la veuve parfaite. Aucune fantaisie, aucun artifice.  La beauté glacée. Elle se tient raide, un livre au bout de sa main droite, geste élégant. Elle lit D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère et, seul détail vivant dans ce tableau de marbre ténébreux, laisse glisser une larme. Julie comprend qu’elle a atteint ce moment si poignant où Juliette, porteuse d’un cancer du sein très avancé, entend ses filles rire et s’amuser avec leur père alors qu’elle sait qu’elle va mourir et qu’elle n’a même plus la force de jouer avec elles. Ce passage est tellement triste. Triste comme toi, belle Adèle. Que vas-tu devenir dans ce monde cruel ? Julie aussi a pleuré à la lecture de ce passage. Elle dessine la jeune fille comme une ombre, un fantôme, créature éthérée d’elle-même.

Il reste Solenn. Solenn qui ne la quitte pas des yeux. Et qui se demande dans quelles cellules de son esprit se terre-t-elle ainsi depuis toutes ces heures. Solenn, allure sérieuse, mais dont l’éclat malicieux et espiègle blotti au fond du regard laisse imaginer une personnalité intrigante et attirante. Ses épaules fines, son chignon bohème tenant avec plusieurs crayons emmêlés, son nez discrètement retroussé, tout chez elle inspire la sympathie, la disponibilité et la joie de vivre. Même l’inquiétude qui assombrit son visage ne parvient pas à atténuer ses traits perçants. Cette inquiétude touche Julie. Parce qu’à aucun moment son amie ne déborde ni ne vient franchir les limites de son intimité. Et elle remercie Solenn de cette profonde bienveillance.

Julie dessine les crayons dans les cheveux, les taches d’encre sur les doigts, le sourire en coin, le nez retroussé, les boucles d’oreilles improbables, les bagues ouvragées. Elle tente d’éviter son regard. Mais tout la ramène à ses yeux. Gourmands. Respectueux. Fins et souriants. Qui la fixent. Qui s’efforcent d’y voir clair, de lire en elle, de comprendre.

Ce n’est pas bien compliqué, il n’y a pas grand-chose à expliquer.

Julie n’a pas le courage ni l’envie de rentrer chez elle. Elle a laissé sa mère plantée au milieu du salon dévasté par sa colère et sa haine. Elle n’en est pas fière. Mais il ne peut en être autrement. Il faut que sa mère se démerde et se sorte de cette situation seule. L’accident de voiture est providentiel. Une opportunité à saisir. Et Julie n’a pas la force d’aller vérifier ce que sa mère avait choisi d’en faire.

Et puis il y a eu ce saut dans le vide, chute interminable dans le noir, agrippée à David. Instant suspendu dans le temps, à la limite de la conscience, sans plus savoir si elle tombait ou si elle s’élevait. Suivi du très brutal retour à la réalité au moment de percuter la surface de la mer. L’eau, le froid, le sel dans la bouche et les yeux, le manque d’air, l’impression de mourir, sidérée.

L’expérience la plus folle de toute sa vie.

David. Son merveilleux miroir, double parfait, frère jumeau. Celui qu’elle sait, et elle l’a prouvé, pouvoir suivre aveuglément partout. Celui qu’elle aime et aimera toute sa vie. Malgré Adèle, malgré Milla et toutes les autres. Celui qui hantera ses pensées, coulera dans ses veines, nourrira son existence et alimentera ses rêves. L’homme de sa vie. L’unique. Qui a disparu, la laissant orpheline.

Auteur : Matthieu DESHAYES

Médecin depuis 32 ans, j'écris des histoires depuis toujours. Voyager, vivres les milles vies que j'aurais voulu découvrir, me mettre en danger, explorer, expérimenter, palpiter, mourir, aimer, partager. Écrire. Lire.

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