—SOIXANTE-DEUX—

Delphine, la fille aux chaussures compensées d’une taille saisissante, et Joaquim, le garçon au manteau violet qui lui couvre les genoux, discutent et se marrent.

Ils sont inséparables, se dit David en les observant à la dérobée.

Et puis Joaquim s’approche :

—               Tu veux vraiment en savoir plus sur Lauren ?

David acquiesce, décidé.

—               Alors on va faire un truc pour toi.

—               Merci.

—               C’est quelque chose qu’on n’a jamais partagé avant.

—               Cool.

David marche avec eux vers une esplanade de forme arrondie d’où partent bus et tramways. Ils attrapent au vol une rame de tram et s’y engouffrent — sans payer, bien entendu. À aucun moment David ne pose de questions sur leur destination. Il se contente de les tenir à l’œil et de les écouter s’ébrouer et s’esclaffer. Après une dizaine d’arrêts, ils descendent et prennent un bus jusqu’à son terminus.

La température est nettement plus douce dans cette région et, tandis que le soir tombe et que le véhicule s’époumone à escalader une colline, les immeubles laissent progressivement place à des maisons basses, puis à des villas cossues qui dominent les environs. On devine des jardins luxuriants avec piscines cachés derrière les murs élevés.

Enfin, le bus s’immobilise. Le chauffeur indique la fin de la ligne et le trio poursuit à pied le long d’une rue étroite qui grimpe encore un peu plus haut.

Les riches, c’est partout pareil, toujours au-dessus des autres.

Il est presque 21 h et la nuit est quasiment tombée quand Delphine et Joaquim s’arrêtent devant une immense villa moderne au toit plat dont la blancheur luit étrangement dans l’ombre. Aucune lumière. Aucun signe de vie.

—               On va attendre qu’il fasse totalement noir, explique Joaquim.

Ils allument une cigarette et fument en silence, assis sur une pierre.

David ne fume pas.

Il scrute la maison qui s’étale devant eux, vaisseau immobile et sombre, tapi derrière des buissons odorants. Il croit reconnaitre le parfum envoutant du jasmin.

—               Allez, c’est bon, murmure Joaquim.

Et il se lève d’un coup.

—               Tu l’as compris, le but est de ne rester discret.

Il s’approche du mur d’enceinte, pas très élevé et l’escalade. David le saute d’un bon. Puis ils tendent la main à Delphine qui refuse toute aide et franchit l’obstacle à son tour.

—               OK, maintenant, on est tranquille ! s’exclame Joaquim à voix haute.

Et les deux amis se dirigent vers la porte d’entrée.

—               On a la clef, explique Delphine. Elle a toujours voulu qu’on ait un double.

—               Et le code, ajoute Joaquim en pianotant des chiffres sur un clavier numérique.

David n’a pas de mal à imaginer où ils l’ont emmené.

—               Ses parents sont partis vivre aux États-Unis. Sa mère est originaire de là-bas. Dans le Montana, je crois.

La maison s’ouvre sur un gigantesque salon meublé de tapis et de canapés, une pièce chaleureuse, à l’éclairage feutré et discret.

—               Tu veux boire quelque chose ? demande Joaquim.

—               Vous prenez quoi ?

—               Du whisky. Il n’y a qu’ici qu’on en boit. Du haut de gamme introuvable ailleurs, tu peux me croire.

—               Je vous suis.

Joaquim trouve trois verres plats et choisit une bouteille dans un coffre mural. Il verse du liquide brun doré.

—               Bon, dit-il en distribuant les verres. Jamais bu un truc pareil. Tu me diras.

—               Ça fait longtemps qu’on n’est pas venu, dit Delphine.

Assis dans un canapé, ils profitent du whisky et du luxe de la pièce. Un immense portrait en noir et blanc de Lauren orne un des murs, regard pétillant, sourire fin et boudeur, cheveux au vent. Il ne lui manque qu’une herbe aux lèvres et des bottes de cow-boys.

—               Pas mal, non ? dit Joaquim moqueur. Tes parents ont affiché le même chez toi ?

—               Pas de risque, ils ne peuvent pas me voir.

—               T’inquiète, c’était pas non plus la grande entente entre Lauren et ses darons.

—               C’est le moins qu’on puisse dire, ajoute Delphine. Elle était atroce avec eux.

—               On lui disait, souvent, de mettre la pédale douce. Mais Lauren était bornée. Pour elle, ses parents n’étaient que deux nases pleins de fric, des parasites de la société.

En attendant, les parasites, c’étaient eux, installés dans leur salon, buvant leur whisky.

—               Vous avez vu le film ? demande David.

—               Quel film ?

—               Parasites.

—               Oui, excellent. Mais tkt, y a personne qui vit caché ici !

Et ils rient.

Et Joaquim les ressert.

Face au portrait de Lauren, sur le mur opposé, le visage d’un jeune garçon, enjoué, les cheveux ébouriffés, fixe sa sœur d’un air joyeux. Il lui manque les incisives supérieures, les dents qui tombent au moment du CP. Son petit frère, celui qui est décédé d’une leucémie.

Comment exister entre les regards immenses et lumineux de ces deux enfants ?

—               Tu veux voir sa chambre ?

—               Oui, j’aimerais bien, répond David, heureux de bouger.

Ils traversent le salon et rejoignent un couloir qui file sur le côté de la maison. Une porte s’ouvre sur un escalier qui mène au sous-sol.

—               Voilà, c’est tout Lauren. Vivre à la cave alors qu’il y a des pièces magnifiques à l’étage.

La chambre de Lauren.

Un frisson parcourt la nuque de David au moment d’entrer. Il se demande soudain s’il a le droit de pénétrer dans l’intimité de la jeune fille. Si elle lui en donne la permission. S’il ne viole pas son âme.

—               T’inquiète, lui dit alors Delphine en le prenant par le bras et en l’encourageant à avancer. Je suis certaine qu’elle ne t’en veut pas. Elle t’aurait adoré, tu peux me croire, tu es exactement son genre. Peut-être même qu’elle n’aurait pas fait ça si elle t’avait connu.

Surpris par les paroles de Delphine, David entre dans la chambre. Une grande pièce dans laquelle règne un désordre invraisemblable. Un lit aux dimensions impressionnantes occupe un coin, jonché de linge en boule, de coussins, de couettes. Des livres s’empilent sur la table de nuit, des photos couvrent tous les murs.

Plus loin, telle une cascade surgissant d’une grotte, une armoire aux portes ouvertes vomit des fringues qui s’épandent sur le plancher.

Un bureau, signature d’une créature megabordélique, déborde de cahiers, papiers chiffonnés, classeurs et manuels scolaires maltraités.

Pourtant, une zone échappe à l’entropie envahissante : un long pupitre lisse parfaitement ordonné qui accueille des feuilles blanches épaisses, de la peinture et un ordinateur.

David s’approche.

Des dessins sont fixés au mur. Des femmes aux lèvres cousues, aux seins lacérés, s’adonnent à diverses scènes de sexe entre elles ou avec des serpents aux différentes dimensions. Il observe les visages, les couleurs, se laissant submerger par l’émotion qui émane des œuvres. Une main serre sa poitrine. Le chagrin et la douleur de la perte de Lauren.

—               Ça envoie ! commente Delphine. Elle n’a pas lâché son bras. Et David semble s’en accommoder.

Incapable de prononcer un mot, il reste immobile et figé face à l’univers de Lauren, dernières traces de la jeune fille.

Joaquim allume des lampes dispersées dans la pièce. Certaines rouges, d’autres mauves ou bleues. L’ambiance est soudain au psychédélisme. Le garçon au long manteau ouvre le tiroir d’une commode, en sort une boite en fer, en dévisse le couvercle et en scrute avec attention le contenu. Il choisit des pilules aux couleurs vives et les dispose sur un petit plateau rond. Puis il rejoint David et Delphine.

—               Laquelle ? demande-t-il.

—               Aucune, répond Davis aussitôt.

Delphine hausse les épaules et avale une bleue et une jaune tandis que Joaquim en gobe une rouge. Il allume l’ordinateur et met de la musique. De la house. D’ordinaire, David n’est pas très fan, mais ce soir, dans cette chambre, entouré de ces dessins, il se sent bien.

Ostensiblement, le trio se dirige vers le lit et se calfeutre dans les couettes et les coussins. Delphine ne quitte pas David, blottie, lovée contre lui, les yeux fermés. La chaleur de sa compagne s’insinue dans son corps et semble lui redonner vie.

La musique est forte et spatiale.

Face à lui, l’affiche d’un film. Camille. Le visage pâle de profil d’une jeune fille, l’œil caché derrière un appareil photo.

               C’est qui Camille ?

—               C’est une journaliste française qui a été assassinée en Centre-Afrique, répond Delphine. Lauren adorait cette femme.

Elle allume une cigarette.

On n’entend plus Joaquim. Barré ailleurs. Au loin.

La musique emplit l’espace.

Les basses vibrent dans les poitrines.

Elles remplacent les battements cardiaques.

—               Lauren et moi… Tu vois… On était ensemble…

Pourquoi tu me dis ça

—               Je ne vis plus depuis qu’elle est partie…

David perçoit qu’elle pleure contre lui.

La douleur revient et s’empare de son plexus, plante ses crocs terrifiants et l’emmène dans des territoires noirs profonds. Lave visqueuse, gangrène de mort. Griffes acérées.

Le temps coule, la drogue étire l’espace.

David fixe le plafond. Il sent la respiration fébrile de Delphine contre son cou, et puis, lentement, ses mains sur lui, ses seins ses cuisses recroquevillées ses lèvres contre sa peau sa langue sur la sienne ses cheveux sur son visage.

La musique est forte, rythme prend le contrôle et impose sa dimension enivrante. David sait que Delphine fait l’amour à Lauren. Lui aussi. Entorse à la vérité, jeu de faux semblant.

Lauren

Plus tard, avant de s’endormir, nue, roulée dans les draps de son amie disparue, corps splendide, diaphane silhouette fine et musclée, magnifique jeune fille en perdition, Delphine ouvre les yeux et l’absorbe dans les eaux grises du lac de son regard.

—               Merci.

Ses paupières se ferment. Une nouvelle mort pour David qui se sent soudain seul, tellement seul, abandonné dans le tourment de ses sentiments. Il se lève, fait quelques pas. L’écran de l’ordinateur est resté allumé et scintille. Comme un appel.

Il s’assied face au clavier et cherche You Tube.

Écrit vidéo rodéo Lauren.

Tombe sur les images.

Supplice, torture, martyre.

Son cœur éclate, ivre de souffrance.

Il ne peut pas demeurer ici plus longtemps.

S’échappe à grandes enjambées.

Il sait ce qui lui reste à faire.

Auteur : Matthieu DESHAYES

Médecin depuis 32 ans, j'écris des histoires depuis toujours. Voyager, vivres les milles vies que j'aurais voulu découvrir, me mettre en danger, explorer, expérimenter, palpiter, mourir, aimer, partager. Écrire. Lire.

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