—SOIXANTE-CINQ—

—               Hey !

À peine descendue du bus devant le Centre de rééducation, surprise, Élaine s’immobilise, au milieu du trottoir.

Elle l’a reconnu avant même d’en avoir pris conscience.

Elle se retourne, un sourire immense aux lèvres, et se jette dans ses bras.

—               Putain David ! Ne disparais plus jamais comme ça ! Tu veux ma mort ?

Élaine le serre fort.

—               Tu m’étouffes !

—               C’est de ta faute. Ça fait deux jours qu’on n’a aucune nouvelle !

Elle le libère et plante ses yeux dans les siens.

—               Tu étais où ?

—               On va rejoindre Héloïse ?

Comme elle le connait et qu’elle sait qu’il ne lui dira rien, elle lui prend la main et l’entraine vers le Centre. Ils embrassent Héloïse. Leur grande sœur semble contrariée. De profonds plis ravinent son front et ses joues forment des creux tristes, ses épaules tombent sous le poids de ses bras.

—               Hélo ! Qu’est-ce qui ne va pas ? demande doucement Élaine.

David empoigne son fauteuil et tournoie joyeusement.

Aussitôt, Héloïse pousse des cris épouvantés et stridents. Élaine se précipite et caresse longuement le visage affolé de sa sœur. David les regarde avec une moue dépitée, exprimant combien il ne sait pas s’y prendre.

Quand la jeune fille retrouve son calme, ils descendent se promener dans le parc. Silencieusement. Sans un mot. David perçoit l’équilibre fragile qui les lie et ne souhaite plus rien entreprendre qui pourrait le rompre. Il cherche vaguement Camille dans les allées, mais la femme flic ne se montre pas.

La lumière du soir, soyeuse à travers les arbres, déploie sa quiétude.

Héloïse mange plutôt facilement. Elle accepte même que David lui donne son dessert, un flan au caramel.

—               Elle en raffole, lui explique Élaine.

Puis, quand le moment est arrivé, ils remontent Héloïse dans sa chambre et prennent congé d’elle.

Dans la rue, remarquant qu’Élaine ne le suit pas vers l’arrêt de bus, David lui demande :

—               Tu ne viens pas ?

—               Non.

—               Tu…

David est incapable de prononcer une quelconque parole s’agissant des activités de sa sœur. Cette dernière sourit, pose sa main sur son bras et l’embrasse sur la joue.

—               Rentre à la maison David. Bonne nuit.

Il la regarde s’éloigner à pied, mince silhouette sur le trottoir mal éclairé.

Qui va-t-elle rejoindre ?

Un bus s’approche, ralenti, mais David ne fait aucun signe. Le conducteur ne s’arrête donc pas et continue sa course. Il emboite le pas à sa sœur, en prenant garde de ne pas être remarqué. Élaine marche rapidement, le téléphone à l’oreille, sans jamais se retourner.

Elle rejoint le centre-ville, dépasse la cathédrale et s’enfonce dans les ruelles étroites et bondées malgré l’heure tardive. Les terrasses des bars débordent de jeunes gens qui fument et rient, verre à la main, au son d’une musique forte qui se répond d’une place à l’autre. Suivre Élaine devient compliqué et David est obligé de se rapprocher.

Elle disparait brutalement.

David se précipite.

De nombreuses personnes se pressent devant l’Attitude, une salle de concert à la mode qui fait boite de nuit. La queue occupe toute la rue. C’est la seule possibilité. Deux vigiles massifs aux airs patibulaires font le tri à la porte. Comment Élaine a pu entrer si vite ?

Elle est connue, il n’entrevoit pas d’autre explication.

David prend sa place dans la file mais se heurte finalement aux malabars.

—               Toi, tu ne rentres pas, dit l’un d’eux. Trop jeune.

—               Je suis le frère d’Élaine. Elle a oublié son téléphone. Laissez-moi entrer.

—               Et moi je suis sa mère, rétorque le second vigile. Dégage !

—               Vous ne comprenez pas, c’est important. Appelez-la !

—               Elle a autre chose à foutre que d’être dérangée par un branleur comme toi. Allez, circule !

David est bien obligé d’obtempérer et se retrouve appuyé contre le mur face à l’entrée de la boite. À attendre il ne sait quoi. Il attrape des bribes de conversations, discute avec quelques personnes.

—               Il y a quoi ce soir ? demande-t-il.

—               Rien de particulier.

Il apprend que la salle de concert est au rez-de-chaussée, mais qu’elle n’est pas utilisée ce soir. Celui qui attire tant de monde est le DJ qui mixe dans les sous-sols.

—               Vous savez comment je peux entrer ?

—               Aucune idée mon pote, lui répondent la plupart des personnes présentes.

Il apprend aussi que l’Attitude recèle une back-room assez célèbre pour ses parties fines.

—               Je cherche une jeune fille, explique-t-il à un couple qui lui parait sympa. C’est ma sœur.

Et il leur montre une photo d’Élaine.

—               Si vous la trouvez, vous pouvez m’envoyer un texto ?

Une demi-heure plus tard, un message arrive sur son téléphone.

Votre sœur est bien ici. Je ne peux pas vous en dire plus.

David comprend bien ce qui se joue en ce moment dans les caves de cette boite de nuit. La colère le ronge. Élaine fait bien ce qu’elle veut. Mais il ne le supporte pas. Il ne supporte pas d’imaginer des vieux riches profiter de sa jeunesse, il trouve ça ignoble et dégueulasse. Ces putains de salopards devraient être en prison.

Et pendant qu’il rumine et que son animosité enfle, les gens entrent et sortent devant lui comme si de rien n’était.

Il compose le numéro de Julie, tombe sur son répondeur.

—               J’ai envie de te voir, confie-t-il à la messagerie vocale.

Les videurs lui jettent des regards noirs. Il sent que ça va mal tourner de ce côté-là aussi.

Il se décide à appeler Camille.

—               Allo ? répond une voix endormie.

—               C’est moi.

—               Ça n’a pas l’air d’aller.

—               Pas trop.

—               Tu veux m’en parler ?

—               Je suis devant une boite de nuit et ce que je vois me fout les nerfs en boule.

—               C’est quelle boite ?

—               Je ne peux pas vous en dire plus.

Un silence.

—               On peut se voir ? demande alors David.

Il sent que la flic hésite. Il sent aussi qu’elle en a très envie. Et qu’elle lutte contre son désir. Cette femme est capable de combattre efficacement ses envies. Toutes ses envies.

—               Où ça ? finit-elle pourtant par lâcher.

—               Je…

—               Viens chez moi, mon mari est hospitalisé. Je suis seule.

Auteur : Matthieu DESHAYES

Médecin depuis 32 ans, j'écris des histoires depuis toujours. Voyager, vivres les milles vies que j'aurais voulu découvrir, me mettre en danger, explorer, expérimenter, palpiter, mourir, aimer, partager. Écrire. Lire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *