—QUARANTE—

—          Bon, on va considérer que c’est le jour des surprises.

La prof de math a sa tête des mauvais jours.

—          Je… comment dire ?

Elle tient les copies du dernier contrôle.

Correction ultrarapide.

David pense à autre chose.

—          Monsieur LeTailleur.

David ne l’entend pas.

—          LeTailleur !

Cette fois, David réagit.

Qu’est-ce qu’elle veut cette conne ?

—          Je ne sais pas comment vous vous êtes débrouillé. Je suppose que je dois vous féliciter : 20/20.

20 ! Waouh !

Silence impressionnant dans la classe.

—          On va dire que quand vous faites des efforts, les résultats sont saisissants. Vous avez visiblement mieux à faire que des âneries à moto.

Elle ne peut s’empêcher d’ajouter :

—          En tout cas, si vous n’avez pas triché, c’est juste parfait. Si vous avez triché, c’est misérable.

David sent le regard de Julie posé sur lui.

Il se surprend à sourire.

Joyeux.

Un peu fier de lui aussi, il doit bien l’avouer.

—        La deuxième surprise, c’est que la seconde meilleure note, c’est-à-dire celle de Lucas n’est qu’à 13/20. Vous nous avez habitués à tellement mieux !

Elle secoue les autres copies.

—          La moyenne de tout le reste est de 10,5. C’est nul !

Cette annonce rend le 20 de David plus flamboyant encore.

Et l’œil de la prof plus soupçonneux.

Ce qui ne l’empêche pas, à la stupeur de David, de commettre une erreur fatale.

—        Monsieur LeTailleur, visiblement, vous êtes le seul à avoir pu démontrer ce qui était demandé dans l’exercice 6. Faites-nous profiter de vos connaissances, dit-elle en ricanant.

Julie se ratatine sur sa chaise, soudain très crispée.

David retient un sourire. Se lève. Se dirige vers le tableau.

Il prend un feutre et pose l’énoncé.

Puis, d’une voix tranquille et sereine, il développe son raisonnement.

Une joie intense le submerge.

Il voit Julie se redresser et le suivre les yeux brillants de fierté.

Et il observe dans le même temps la prof se décomposer, les traits de son visage s’assombrir, sa mâchoire se contracter.

La démonstration touche à sa conclusion.

Ses camarades notent.

Il explique.

Et termine.

Julie applaudit, malgré elle.

Les autres ne savent pas trop quoi penser.

–           Voilà, jubile David.

–           Vous pouvez aller vous assoir, marmonne la prof de mauvaise grâce.

Elle vient de se prendre un râteau mémorable.

—        Merci David, lui glisse Anaïs en fin de cours. Je n’avais rien compris. Ta démonstration était super claire !

Elle s’éloigne les joues rouges, tremblantes d’avoir osé lui parler.

—        Bien joué.

Julie l’a rejoint dans le couloir.

—        La gueule de la prof ! Énorme ! le félicite Noah.

—        Comment t’as fait ça ? demande Julie.

—        Insomnie.

—        Tu fais des maths quand tu ne dors pas ? Ça marche ?

—        La preuve !

—        Je ne suis pas certaine de m’y mettre !

David remarque qu’elle est nerveuse :

—        Ça va ?

—        Oui.

—        Tu es sûre ?

—        Laisse tomber David, t’es chiant.

—        Pourquoi tu es méchante ?

—        T’es devenu psy depuis que tu sautes les barrières ?

David s’éloigne en haussant les épaules.

Pourtant quelque chose le retient.

Une intuition.

Il se retourne et observe Julie.

Un groupe de jeune la rejoint.

Un garçon et deux filles.

Il ne les reconnaît pas d’où il est.

Il se passe un truc.

Bien sûr Julie ne veut pas qu’il se mêle de ses histoires.

Bien sûr.

N’empêche.

Il les suit de loin.

Les regardes disparaître derrière le mur d’enceinte du lycée.

Il les rattrape, s’approche discrètement.

Des éclats de voix.

Il discerne alors Jean-Charles, avec son faciès de rat et sa tonalité chevrotante.

—        On t’avait prévenu !

—        Parce que tu croyais que j’allais renoncer ? Tu ne me connais pas encore, depuis le temps que tu m’espionnes ?

—        On t’a donné ta chance.

—        Ma chance ! Tu te prends pour qui pour me donner une chance ?

Julie lui cracha au visage.

Ça sent les embrouilles.

—        T’es cuite. Toi et ton père. Tous les deux ! crie Jean-Charles les traits déformés par la colère.

Et il accompagne ses paroles d’un geste circulaire sous la gorge.

Un geste assez équivoque.

David se retient d’intervenir.

Il a reconnu les deux filles. Elles sont dans la classe de Thomas et Élaine. Klara et Hélia. Des putains de bourges.

De quoi ils parlent ?

De quoi la menacent-ils ?

Il aurait pu facilement l’imaginer : une défenseuse des femmes harcelées et trois fascistes.

Mais David est trop occupé à surveiller Julie.

Prêt à intervenir.

—        Je n’ai pas peur de vous. D’ailleurs, personne n’a peur de vous. Vous êtes les lâches !

Julie, ferme-là !

­—        Tu devrais mesurer tes paroles, grimace JC.

—        Tu vas me frapper ? Je ne vois pas tes potes !

—        Il n’y aura pas de dernier avertissement.

—        Il n’y aura pas de dernier avertissement, répète Julie en imitant la voix chevrotante.

Et là, probablement galvanisé par la présence de ses deux poufs, JC, blême de rage, ne se contrôlant plus, allonge la main sur Julie. Ou plutôt tente d’allonger la main sur Julie.

Parce qu’aussitôt le ciel déchaine ses foudres.

La jeune fille pare le coup d’un mouvement sec et lance un terrible crochet qui fracasse la mâchoire du jeune merdeux. JC s’effondre comme un château de cartes vermoulu. Mais avant qu’il ait eu le temps de toucher le sol, la bouche pleine de sang, le genou de Julie le percute au niveau des côtes et le fait hurler.

Elle a réagi d’instinct par la séquence classique du parer/frapper en Kravmaga.

David bondit et retient Julie à temps pour éviter qu’elle achève JC d’un coup de pied dans l’abdomen.

Klara et Hélia, les yeux grands ouverts de frayeur, la bouche figée, restent paralysées de terreur.

—        Mon Dieu…, bafouille la première.

—        Jean-Charles, se lamente la seconde.

—        Laisse ton Dieu où il est, gronde David. Il n’y a plus personne pour vous défendre.

Les deux filles se rapprochent et se serrent dans un réflexe de sauvegarde. Dans deux minutes, elles vont tenter de se cacher l’une derrière l’autre. Pauvres gourdes misérables.

—        On n’y est pour rien, gargouille Klara.

—        Cassez-vous !

Elles détalent sans demander leur reste.

Julie regarde David.

—        Tu fais chier David. Qu’est-ce que tu fous là ?

David ouvre la bouche pour répondre, mais elle reprend la parole avant lui.

—        J’ai pas  que tu me surveilles !

—        Tu crois ça ?

Elle se dresse devant lui.

— Tu as vu ce bordel ? lui dit-il.

Elle le pousse des deux mains.

—        J’ai pas besoin de toi !

David résiste.

—        Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? Tu vas aller en prison ?

Elle ne répond rien.

Elle se mord la lèvre.

Il pose la main sur son épaule et l’éloigne en murmurant :

—      Rentre chez toi, je m’occupe de tout ça.

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Auteur : Matthieu DESHAYES

Médecin depuis 32 ans, j'écris des histoires depuis toujours. Voyager, vivres les milles vies que j'aurais voulu découvrir, me mettre en danger, explorer, expérimenter, palpiter, mourir, aimer, partager. Écrire. Lire.

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