—HUIT—

Ils sont tous au milieu de la cour.

Serrés, en rond.

Au milieu du cercle, un immense bouquet de fleurs.

Tous les lycéens.

Silencieux.

Pour Mathias.

Le proviseur et son équipe observent la scène du haut du perron de l’administration. Madame Lenôtre, la CPE adjointe, essuie une larme. En l’apercevant, le proviseur hausse les épaules d’un air méprisant.

Le recueillement dure une dizaine de minutes. Une dizaine de minutes où les mille élèves du lycée Michel de Montaigne se tiennent immobiles sans un mot. Et puis, sous l’impulsion de Julie et Élaine, les rangs se desserrent et les discussions reprennent.

Durant les jours qui vont suivre, le bouquet sera entretenu, animé, enrichi de messages, livres, bougies, carnets, dessins, chansons. Puis il fanera doucement. Mais personne n’osera l’enlever.

À la récréation, à proximité du bouquet, Noah s’arrache la peau autour des ongles avec les dents.

—          Vous avez été dénoncé, je ne vois rien d’autre, dit-il.

—          Ça ne peut pas être autrement : sinon, comment t’expliques la présence des flics ? siffle Julie.

—          Il faut qu’on le trouve ce bâtard ! Par sa faute, nous avons tous été coffrés hier soir, ajoute Thomas.

David reste silencieux appuyé contre la un des vieux platanes qui ombragent la cour. Son regard semble perdu dans les fleurs, insensible au brouhaha ambiant. Il est nerveux lui aussi et triture ses mèches de cheveux.

Visiblement, il n’a pas dormi.

Julie l’observe en coin. Il est beau.

Et courageux d’être venu.

D’autres n’auraient pas osé affronter le retour au lycée.

Elle sait que David se moque des commentaires.

Elle sait que rien ne remplacera Mathias.

Elle sait qu’il se sent responsable de sa mort.

Mais il est là ce matin, parmi eux.

Taiseux, mais bien présent.

Le regard de David se pose sur elle.

—          C’est quoi l’hématome que tu as sur la joue ? lui demande-t-il.

—          C’est rien, je me suis cognée, répond-elle en se frottant le visage.

Elle voit bien que David ne la croit pas.

Milla sort précipitamment des toilettes et court jusqu’à eux.

—          La vidéo !

Elle est tellement épouvantée qu’elle ne peut plus parler.

—          Quoi la vidéo ?

David s’approche.

—          Regardez ! poursuit Milla.

Elle tend son téléphone. Solenn le saisit et met la vidéo en route. Tout le monde se bouscule pour voir.

David blêmit.

Les images sont assez nettes, on discerne bien son passage – parfait, il faut le souligner, mais David n’a pas le cœur de le relever – puis Mathias, hésitant, tentant de redresser le cap, son accélération et finalement son saut trop court et sa chute.

Stupeur dans le groupe.

Chacun regarde ailleurs.

—          C’est signé ? demande David.

—          Judas.

—          Encore lui, dit Julie.

—          Judas ? interroge Noah.

—          C’est la troisième fois qu’il se manifeste, explique Julie.

—          Ça fait plus que ça, corrige David.

—          Qui est ce type ? veut savoir Thomas.

—          Qui te dit que c’est un garçon ? répond Julie.

—          Cette fois s’en est trop ! crache soudain David. Fini de jouer ! Faut vraiment qu’on retrouve ce fumier et qu’on lui fasse la peau !

* * *

En histoire-géo, Julie surveille David.

Il gribouille des trucs sur des feuilles.

Elle est certaine qu’il ne copie pas le cours chiant comme la mort que la Prof est en train de leur dicter avec sa voix super haut perchée. Il échafaude des plans. Revanche ? D’autres projets débiles ? Ce Judas va finir par avoir raison. Ces conneries d’éclats tueront David lui aussi.

Elle frissonne et tourne la tête, décidant de se concentrer sur l’Histoire afin de penser à autre chose.

Tous les copains et connaissances de Mathias ont un mot sympa, une parole gentille pour David. Aucun reproche, pas de colère ni rancœur. Tous sont admiratifs de l’exploit manqué.

—          C’est un truc de fou ce que vous avez tenté !

—          Il n’a pas eu de chance.

—          Il adorait la moto.

—          Si les flics n’avaient pas débarqué, il ne serait pas tombé.

Dès qu’il rejoint Noah et Thomas, David baisse le ton et explique :

—          On va lui tendre un piège.

Les visages se crispent.

—          On va organiser un faux évènement. Il va se pointer pour filmer. On le coince et on le serre.

—          Bonne idée, s’exclame Noah. Et il se frappe du poing dans la main.

—          Une embuscade ! ajoute Thomas.

Il check Noah.

—          Quand est-ce que vous êtes collés ? demande David.

—          Mercredi.

—          Moi aussi.

—          On aura le temps d’élaborer un plan.

—          Yep !

Et David est déjà parti dans ses ruminations.

Julie s’offusque :

—          Vous ne vous rendez pas compte que vous faites le jeu de Judas ? Il va se régaler de constater que vous le prenez au sérieux au point de lui tendre un piège.

David fronce les yeux.

—          Ignorez-le ! ajoute-t-elle.

—          Tu as vu ce qu’il a fait ?

—          Ce n’est pas lui qui a fait tomber Matthias !

—          Qu’est-ce que tu veux dire ?

—          Il a filmé et balancé ça sur le net ! s’écrie Noah.

—          Il a appelé les flics ! dit Thomas.

—          Qu’est-ce que tu cherches ? demande David d’un air tranchant.

—          Je cherche à nous protéger !

Quand il sort du lycée, David enfourche sa moto.

Il n’a pas envie de traîner.

Il dépasse Adèle qui le suit, le regard triste.

Puis il croise Julie. Qui lui envoie un coup d’oeil lourd de reproche : occupe-toi d’Adèle ! C’est moche comment tu te comportes avec elle. Elle ne le mérite pas.

Peut-être. Mais là, tout de suite, il ne peut pas.

Il a besoin d’air.

Le chantier ne serait pas bouclé, il tenterait un nouveau passage. Pour sentir l’excitation de voler sur la poutre, le vide en dessous, le speed du saut, la magie d’atterrir de l’autre côté sans encombre, la jubilation d’avoir réussi. Et aussitôt l’envie de recommencer. D’aller plus haut, plus vite, plus loin !

Il roule sans but et remarque une silhouette qui marche tranquillement sur le trottoir.

Pas de doute, c’est sa mère !

Il ne sait pas pourquoi, mais il s’arrête avant de la dépasser.

Elle s’assied sur une balustrade et allume une cigarette.

Une cigarette ?

David ouvre de grands yeux. La femme qui est devant lui n’est pas sa mère aux allures dépressives avec la quelle il vit tous les jours à la maison. Pas la femme aux épaules tombantes, voutée, cernée. Non, David observe en cachette une femme souriante, détendue, qui semble attendre avec délectation quelque chose qui la rend joyeuse.

Quelque chose ?

Ou quelqu’un ?

David a subitement une grande envie d’en savoir plus.

Il prend garde de ne pas se faire voir et gare sa moto sans quitter sa mère du regard.

Peu de temps après, un homme s’approche. Elle se lève et se précipite dans ses bras.

David est obligé de se pincer pour vérifier qu’il ne rêve pas.

Sa mère ! Sa mère sort avec un mec ! Un autre mec que son père !

Il reste abasourdi un moment.

Puis, comme le couple remonte l’avenue, il se met en marche derrière eux, d’un pas vacillant.

Ils se dirigent vers les locaux de l’association où travaille sa mère.

Le sol s’ouvre sous ses pieds.

L’image de sa mère si lisse, si dévouée, si transparente, si insipide s’est volatilisée laissant la place à une femme libre.

Et en même temps, c’est son équilibre qui flanche. Il se rend compte que plus rien n’est pareil. Sa rage contre ses parents si stupidement normaux, si bêtement bienveillants, sa colère contre sa famille tellement lisse et prévisible s’évanouit, ouvrant un vide béant au milieu de sa poitrine. Il manque d’air.

Sa mère le prive soudain de sa raison de révolte.

Il lutte donc depuis tant d’années contre du vent !

Une grande envie de vitesse le saisit et il court retrouver sa moto.

Il démarre et s’élance dans la ville.

Il rejoint et escalade la balustrade qui descend vers le fleuve, l’emprunte à grande vitesse, franchit la route, fait demi-tour et remonte par le même chemin, ce qu’il n’avait encore jamais fait, imagine Milla dans son dos.

Milla.

Ses yeux clairs, sa crinière rousse.

Une folle envie de la voir.

Il fonce chez elle.

Elle lui ouvre timidement, le regard brillant.

—          Ça te dit de faire un peu de moto et quelques photos ?

Pendant le trajet, des images se sont formées dans ses pensées. Il se représente Milla dans le vieux bunker tagué, au fond du fossé. Un endroit génial pour une série de photos.

Milla accepte immédiatement.

Au repas du soir, tout semble normal. David observe sa mère à la dérobée. Elle est absolument conforme à son allure habituelle. Comment fait-elle pour mentir avec autant d’aplomb ?

Pour la première fois, il réalise que les apparences peuvent être diaboliquement trompeuses.

Et ça lui donne le vertige.

—SEPT—

Une voix le fait sursauter.

Une voix forte, au timbre grave.

David se redresse, transi.

Il y a tellement longtemps qu’il est seul dans cette pièce en béton glacée, inondée de lumière, qu’il en a perdu toute notion de temps.

Il a tellement froid que son cœur s’est figé et qu’il se sent maintenant totalement insensible aux évènements qu’il vient de vivre.

Il a répété mécaniquement des dizaines de fois la même version des faits, a détaillé de manière identique toutes les phases de l’action, a réfuté à de trop nombreuses reprises l’hypothèse d’un pari stupide, puis s’est lassé et a choisi de se terrer dans le silence.

Il attend.

La douleur sourde de son Monstre tapie au creux de sa poitrine, lancinante, comme un pieu enfoncé dans le thorax. Rage larvée qui ne demande qu’à mordre.

Il ne saurait dire ce qu’il attend au juste.

Il y a tellement longtemps qu’il est là, ébloui par une lampe aveuglante braquée sur lui, les yeux rouges de sommeil, le corps meurtris de mille douleurs, fourbu de courbatures, qu’il en a oublié tout le monde.

Au début il n’a fait que penses à la chute de Mathias, se repassant la scène en boucle. Qu’est-ce qui a foiré ? Mathias a eu un moment de doute, un flottement, la peur sans doute. Et cette courte hésitation lui a été fatale. Mathias, il n’y a pas de place pour le doute dans ce genre d’épreuve… tu le savais, hein, tu le savais ! Alors pourquoi ?

Puis, ses inquiétudes se sont tournées vers ses amis, notamment Julie et Élaine.

David a tout de suite été isolé. Menotté, balancé dans une voiture entre deux flics comme un criminel alors que les autres étaient entassés dans une fourgonnette.

—          C’est un accident. Il est tombé, a expliqué David d’une voix blanche.

—          C’est toi qui l’as poussé à faire cette folie, c’est toi qui l’as entraîné là-dedans, c’est de ta faute s’il est mort.

—          Vous ne comprenez pas. C’est le fun. C’est comme ça. On sait ce qu’on risque.

—          Tu ne sais rien. Rien du tout. C’est le fun de voir ton copain mourir sous tes yeux ?

—          Bien sûr que non, mais c’est le deal.

—          Le deal ?

—          Si tu réussis, c’est le grand frisson.

—          Et si tu rates ?

—          C’est le deal.

—          Foutaises !

—          Plus le risque est important et plus le frisson est intense. C’est le fun. C’est comme ça qu’on le voit.

Ils ne comprennent pas. Normal, ce sont des flics. Qui a envie d’être flic dans cette vie ?

—          C’est comme ça que vous avez organisé votre plan ? Chacun pour soit. Ça passe ou ça casse ?

—          Exactement.

Il a subi plusieurs interrogatoires serrés, vu de nombreux hommes défiler. À un moment, une femme au visage fatigué, mais au regard perçant, est entrée. Elle s’est assise. Et l’a dévisagée longuement, avant de poser une seule question :

—          C’était quoi vos chances ?

—          Neuf sur dix.

Et elle est sortie.

Troublée.

Troublante.

La tonalité grave de sa voix.

Puis le silence.

Reclus.

Isolé des autres.

Que des flics accusateurs, suspicieux, cyniques.

Pas un seul qui le console de la mort de Mathias.

Pas un seul qui l’écoute un peu.

Que des interrogatoires à charge, un mitraillage de questions, d’insinuations, de délires de flics.

—           Neuf chances sur dix ?    T’es fort en probabilités toi !

—          Putain, mais allez tous vous faire foutre, a fini par lâcher David, à bout de force.

Soudain quelque chose change dans l’immobilité glaciale où il est plongé.

Une voix le fait sursauter.

Une voix forte, au timbre grave.

David se redresse, transit de froid.

Il reconnaît la diction.

—          Vous n’avez rien contre lui, affirme la voix, qui s’est rapprochée et se trouve maintenant juste derrière la cloison. Où est le gosse ? Je veux le voir !

La porte s’ouvre en fracas et un homme robuste entre théâtralement.

—          Francis !

L’avocat et ami de son père se tient devant lui. Il a passé sa robe noire, ce qui lui donne l’allure majestueuse du sauveur de l’humanité.

—          Allez David, on rentre !

Le jeune homme le suit.

Pour un peu, il se jetterait dans ses bras.

—          Il ne peut pas partir, ordonne un flic.

—          Ah oui ? Sinon quoi ?

—          Il est en garde à vue.

—          Garde à vue de mineur ? Comme ça, pour votre bon plaisir ? Vous rêvez les gars !

Il fait quelques pas, écarte le flic et passe.

David le suit avec un timide ‘Bonsoir’.

Après quelques marches, ils rejoignent le hall du commissariat où une foule les attend.

Le père et la mère de David en premier, qui s’avancent. Mais ils sont dépassés par un homme qui saute furieusement sur David en hurlant.

-—              C’est toi qui aurais dû tomber ! T’es un malade. Mathias t’adorait et voilà ce que tu fais pour lui !

Et il cherche à frapper le jeune garçon.

—          C’est un accident ! aboie l’avocat.

—          Un accident mon cul ! C’est la faute de ce petit connard ! Sans lui, Mathias serait allé en cours plutôt que de faire de telles idioties !

—          Je comprends votre douleur, mais ne dites pas n’importe quoi, le coupe l’avocat. Votre fils était grand et capable de décider lui-même de ce qu’il avait envie de faire !

—          Ne soyez pas si dur Francis, dit alors le père de David.

Et il ajoute de sa voix douce et bienveillante pour le père de Mathias :

—          Je suis sincèrement désolé pour Mathias.

—          Ta gueule ! C’est ton fils qui entraîne ses copains et qui s’en sort ! Facile pour toi !

L’homme a les traits déformés par la douleur.

—          C’est malheureux.

—          C’est malheureux ? Ça se voit que ce n’est pas ton fils qui est mort, gros blaireau !

—          Vous avez raison, ce n’est pas mon fils. Mais hurler comme ça ne résoudra rien, vous le savez.

—          Je vais le tuer ce fils de pute avec son air prétentieux !

—          Allez on sort ! dit Francis en poussant la famille de David dehors. On sort !

David cherche ses amis du regard.

—          Ils sont rentrés chez eux, ne t’inquiète pas; le rassure sa mère.

—          Mathias ?

—          Il est décédé sur le coup.

Alors les larmes jaillissent de ses yeux. Des larmes si longtemps retenues qu’elles inondent son visage. Mathias !

Il monte à l’arrière de la voiture familiale.

C’est le milieu de la nuit.

Le père de David remercie chaleureusement Francis.

Puis vient s’assoir derrière le volant.

Il démarre lentement, roule lentement.

C’est ce que David lui reproche.

Ses gestes attentifs, lents, bienveillants.

Le jeune homme – au contraire – a besoin de fougue, de taper dans les murs, de donner des coups de pied, de gueuler comme un barbare.

—          Tu nous as fait une de ces peurs, s’écrie soudain sa mère et elle éclate en sanglot à son tour, le visage dissimulé dans ses mains. Ça me rappelle trop de choses.

Le père hausse les épaules.

Rien.

Il ne dira rien.

David préférerait être puni que de subir ce mutisme.

* * *

Une fois dans sa chambre, David hésite.

À regarder la vidéo.

C’est tout de même le truc le plus incroyable qu’il ait fait.

Celui aussi qui restera entaché du pire souvenir.

Mais le plus beau saut de sa vie.

Il appuie sur le lecteur de vidéo et revoit la scène.

Bien sûr les images ne rendent pas le même effet, le tremblement de la moto réduisant les sensations. Mais tout de même, quelle classe.

Il ne postera rien sur le net.

Même si les réseaux bourdonnent de l’évènement.

Les yeux de David se brouillent.

C’est alors qu’un message arrive par le réseau :

—          Comment tu vas faire pour vivre avec ça ?

                                                                   – Judas

—SIX—

—           Quelle heure il est ?

David regarde sa montre.

—          Dans cinq minutes.

Mathias enfile son casque.

Ils démarrent leurs motos.

—          Tu es toujours OK ?

Mathias jette un œil en bas, estime la distance et la hauteur. Puis annonce oui en tendant le pouce et en actionnant la poignée des gaz.

—          La caméra tourne ?

—          Tout est bon. Tu es prêt ?

—          Go !

—          Go !

Les deux garçons s’élancent, décrivent plusieurs tours sur la dalle de béton afin de chauffer les pneus et de faire un maximum de bruit.

Le tirage au sort a désigné David pour ouvrir la route.

Ni l’un ni l’autre ne savent quelle est la meilleure position.

Le cri des moteurs retentit dans tout le chantier et un murmure s’élève du petit groupe massé plus bas.

—          Vous les voyez ? demande Noah.

—          Pas encore répond Julie.

Adèle est restée à distance.

Silencieuse.

Elaine s’est jointe au groupe malgré elle, alertée par le message sur le réseau : Perf ce soir 19h sur le chantier du stade ! Attention DANGER !

Qu’est-ce que son frère allait encore inventer ? Dans quel merdier allait-il se fourrer ?

—          Là-bas !

Ils aperçoivent alors les motos.

Tout en haut de la tribune.

Stupeur.

Julie se cramponne à Solenn et à Milla.

Noah et Thomas jubilent.

Thomas ajuste sa caméra et commence à filmer.

Et les bolides s’élancent. Elles décrivent une longue courbe.

À ce moment, une sirène de police s’élève, toute proche.

—          Les flics !

—          Comment ils savent ?

—          Quelqu’un a balancé !

—          Merde, les cons ! Ils vont tout faire rater !

Les motos longent la tribune dans sa partie supérieure et tout le monde comprend ce que David et Mathias s’apprêtent à faire. De la folie pure.

—          Ils vont sauter par-dessus le stade !

Le chantier est en cours d’achèvement. Les tribunes sont en place et il ne reste que la plaque circulaire faisant office de toit à installer. Au-dessus de l’entrée principale, la poutrelle qui doit servir à soutenir le toit n’est pas complète. Elle fait le tour de l’édifice à très grande hauteur, mais il en manque l’élément central. Les deux garçons vont donc emprunter la poutrelle et vont devoir sauter pour franchir les quelques mètres de vide qui séparent les deux côtés !

—          Ils sont fous !

—          Il faut les arrêter !

—          Et comment tu veux faire ? Grimper ?

—          La Police va arriver, il faut se planquer !

—          Et rater l’exploit du siècle, plutôt crever !

David s’est engagé le premier, sans hésiter. Sa moto file droit, prend de la vitesse.

Chacun retient son souffle.

Deux voitures de Police font irruption sur l’esplanade. Quatre flics en sortent et aperçoivent les motos.

—          Cons de jeunes ! peste l’un d’eux.

—          Couillus ! Faut le dire !

—          Couillus ? Débile, tu veux dire !

—          Il me les faut ces deux-là, conclut le quatrième qui semble être le chef.

Puis ils se taisent et observent à leur tour.

David se dresse sur sa machine, lève un bras en l’air.

Tout le groupe crie et siffle.

—          Comment il va passer ?

—          Connaissant David, il a tout prévu.

Effectivement, ivre d’adrénaline et de hauteur, concentré sur le tremplin de fortune qu’ils ont construit en hâte avant la performance, David se cale contre la selle, se vide la tête — application et attention maximales —, évalue la distance, l’allure nécessaire à adopter et ne regarde plus rien d’autre que le côté opposé de la poutrelle, son seul objectif, maintenant qu’il est lancé, que la trajectoire est correcte et que la vitesse est idéale.

Son Monstre a disparu. À la place, une sensation de liberté et de puissance absolues. Il est habité par la certitude d’être invincible et que tout va lui réussir.

Enfin heureux, pleinement heureux.

Dans quelques instants, il va même voler !

La moto atteint le tremplin, décolle, s’élance au-dessus du vide.

Moment magique.

Un cri retentit.

C’est Adèle.

Personne ne fait attention à elle.

Tous les yeux sont braqués vers David et sa moto volante.

Il parvient sans encombre de l’autre côté de la poutrelle, geste parfait, fluidité magnifique, presque trop facile. La moto avale le vide et retombe sur la poutrelle, tranquille, et continue sa course pour rejoindre la tribune opposée.

Des cris de joie saluent l’exploit !

Même les flics applaudissent.

—          T’as filmé, frère ? s’inquiète Noah.

—          Pas de problème, c’est dans la boite.

—          On va faire un sacré montage.

Thomas ne répond pas, tous les regards sont maintenant braqués sur Mathias qui arrive à son tour sur la poutrelle. Pourquoi un doute s’empare de l’assemblée ? Personne ne peut le dire. Mathias paraît moins à l’aise, sa moto est moins rapide, le tracé est moins assuré, moins fluide.

Lancé, en équilibre sur la mince  pièce de béton et de fer, il ne peut plus faire marche arrière.

Il semble se reprendre, retrouve de l’allure, accélère franchement.

Mais il est trop tard pour redresser la situation.

Là où David a forcé l’admiration par son aisance et son style, Mathias déclenche une séquence de peur panique parmi les spectateurs. Même les flics commencent à flipper.

La moto de Mathias parvient au tremplin, saute dans le vide.

Les secondes sont interminables.

La scène se déroule au ralenti.

Les bouches ouvertes incrédules.

La roue avant de la machine touche la poutrelle opposée, chacun a envie de crier de soulagement, mais l’élan n’est pas suffisant et le moteur heurte le métal tandis que la roue arrière reste dans le vide.

Le choc fait basculer brutalement la moto et, malgré tous les efforts de Mathias pour remettre les gaz, le garçon et sa machine décrochent. La chute est terrible. Plus de 70 mètres de hauteur. Les jeunes assistent sans voix, comme paralysés, incrédules, horrifiés, au spectacle terrifiant.

Mathias frappe le sol dans un bruit mat, rapidement recouvert d’un nuage de poussière.

Le chef des flics est le premier à réagir.

—          Appelez les Pompiers ! hurle-t-il aux jeunes.

Puis il organise ses troupes. Deux hommes restent auprès du groupe et s’occupent des secours.

—          Je ne veux pas qu’ils s’approchent. Et gardez-les tous là, je veux qu’ils soient tous convoqués.

Il se rue vers Mathias en courant, accompagné de son collègue.

—          Appelez du renfort, je veux qu’on coince le type de la première moto !

Il arrive pour constater que Mathias n’a pas survécu à la chute. Son corps disloqué git tristement par terre, inanimé.

—          Putains de jeunes, marmonne-t-il à lui-même.

Et puis tous les copains déboulent sur les lieux du drame.

Et là, les voix se libèrent et les cris, plaintes, hurlement se déchaînent.

—           Mais qu’est-ce qu’ils foutent là ?

Le temps de réaliser que les deux collègues restés en arrière sont totalement dépassés par les ados qui tentent de s’approcher, ceux qui essaient de fuir et ceux qui courent dans tous les sens sous la panique.

Thomas filme toute la scène jusqu’à ce que Julie lui ordonne d’arrêter.

—          Où est David ? se lamente Milla.

Élaine est perplexe. Doit-elle aider son frère à s’enfuir ? Doit-elle faire diversion ? Elle connait David. Il ne fera pas le lâche.

D’ailleurs le voilà qui arrive.

Il immobilise sa moto près de Mathias.

Quand il enlève son casque, on voit que ses yeux sont remplis de larmes.

—          Vous êtes en état d’arrestation ! braille le chef des flics.

Et pour être certain qu’il ne s’échappe pas, il lui passe une menotte au poignet et le fixe à une grille.

Milla se jette dans ses bras.

Mais David ne quitte plus du regard Julie et Élaine qui sont restées en retrait, blotties l’une contre l’autre.

Il ne voit pas Adèle qui est tombée sur les genoux, incapable de supporter plus d’émotion.

—QUATRE—


Une odeur pestilentielle les prend tous à la gorge.

—          Bon sang, j’ai jamais senti un truc aussi atroce.

Simon attrape un mouchoir au fond de sa poche et le plaque contre son nez. Même comme ça, une nausée tenace lui retourne l’estomac. Il tente de faire quelques pas. Hésite. Il va vomir, c’est certain.

Il jette un œil vers Camille.

Qu’est-ce qui peut bien puer comme ça ?

Sa supérieure avance d’une démarche assurée.

Comment fait-elle ?

Elle n’a pas l’air de se soucier de la puanteur. Parvenue au fond de la pièce sombre, elle soulève le couvercle de la fosse, se penche, éclaire avec sa lampe, contemple un court moment le spectacle terrifiant, semble attendre Émile, puis referme, voyant qu’il n’arriverait probablement jamais jusque-là.

Elle rebrousse chemin et disparait à l’air libre.

Simon ne peut pas se retenir et vomit sur le mur.

Il fait marche arrière et sort à son tour.

Deux flics se tiennent à l’entrée du hangar, éloignés le plus possible de l’odeur.

-—         Alors Capitaine ? demande un des flics.

—          C’est comme vous avez dit, horrible ! confirme Camille.

—          Comment quelqu’un a-t-il pu faire ça ?

Simon est vert comme s’il avait bouffé des mouches.

Il s’approche de Rodolphe, le photographe du Labo qui fume clope sur clope pour faire passer l’odeur.

—          Jamais je ne m’habituerai à cette saloperie de puanteur de mort, râle-t-il.

Rodolphe lui propose une cigarette.

—          Il ne manquerait plus que je me remettre à fumer !

Pourtant, il accepte la cigarette, l’allume précipitamment et tire dessus comme si sa vie en dépendait.

—          T’as pu shooter ?

Rodolphe fait oui de la tête, dans un état similaire au sien et lui tend l’appareil photo.

Simon fait défiler les prises de vues.

– Nom de Dieu, jure-t-il. C’est pas vrai !

Une cinquantaine de chiens pourrissent dans la fosse, le ventre gonflé de vers, baignant dans un jus ignoble. La plupart n’ont plus de pelage. Une véritable boucherie.

Simon sent son estomac se contracter à nouveau.

—          Moi, je ne peux pas m’approcher. Il y a quelque chose qui est trop fort, murmure Rodolphe, comme à lui-même.

Simon est trop mal pour l’écouter.

—          C’est comme une voix qui crie. C’est insoutenable.

Camille pose un regard sur lui.

Il ne parvient pas à lire dans ses yeux.

Elle semble troublée.


Mais cela ne dure pas.

Simon s’éloigne à la hâte, contrarié par son estomac qui se serre, tente de tenir bon à coup de profondes respirations. Mais des bribes de puanteur lui reviennent et il ne peut pas se retenir davantage. Il se penche sur un buisson et gerbe dedans.

Personne ne songe à le chambrer ni à faire de commentaire.

Il n’y a rien de drôle dans ce qu’ils viennent de découvrir.

—          Qu’est-ce qu’on va en faire ? demande un flic.

—          Rien du tout. On ne touche à rien, dit Camille. On va mettre le Labo dessus.

Les pauvres.

Sale boulot.

—          Quel est le taré qui peut faire des atrocités pareilles ?

—          Dans quel monde de dégénéré on vit ?

Parce que même sans être un grand fan de chiens, Simon ne peut rester insensible à ce carnage ignoble. Pourquoi avoir tué un tel nombre de chiens ?

Camille fait les cent pas devant le sous-sol qui abrite la fosse.

—          À qui appartient ce taudis ?

Les deux flics se regardent. Ils hésitent.  Camille s’aperçoit de leur malaise.

—          Qu’est-ce que vous savez ?

Sa voix se fait soudain pressante. Un des flics hausse les épaules et l’autre explique :

—          À un garagiste.

—          Connu ? demande-t-elle.

—          On peut dire ça, continue le flic.

—          Il bosse pour nous, lâche son collègue.

—          Pour nous ? ajoute Camille.

—          Pour la Police, je veux dire…

—          Ah…

Voilà autre chose.

Simon finit sa cigarette.

Il regarde Camille.

Belle femme, élancée, les cheveux noirs ramenés en arrière en chignon fantaisie, long manteau en tissus sombre, bottes, jambes fines, visage volontaire. Et ses yeux. Il n’a jamais vu des yeux comme les siens. Clairs et lumineux. Brillants d’une grande intelligence. Capables de mettre à nu le plus sceptique des abrutis. Luisants d’une douce bienveillance et d’une empathie qui semble sans limites. Parfois extrêmement sévères quand les évènements ne tournent pas comme elle le souhaite. Ou très méprisants si quelque chose la déçoit.

Beaucoup de caractère.

Belle silhouette.

Presque sexy si on enlève cette volonté farouche d’avoir toujours le dernier mot et cette attitude légèrement dédaigneuse et agaçante de savoir qu’elle a toujours raison.

Il s’approche.

Il se sent mieux.

—          Le nom du garagiste ?

—          Robert Taurin.

—          Je ne connais pas de Taurin.

—          On l’appelle aussi le Baron Noir.

Camille et Simon voient alors aussitôt de qui il s’agit.

Un espèce de type plutôt petit, l’œil lubrique, mal rasé, tête de rat sans les moustaches, en plus poilu. Le genre de type qui a passé sa vie à se débrouiller pour avoir son grain de sel à ajouter dans à peu près toutes les histoires de la ville. Le type que tout le monde connaît, au moins par ouï-dire, qui embauche toujours les grands frères quand ils ont une galère, celui dont la moitié de la ville est redevable de quelque chose, celui qui a réussi à se rendre indispensable et qui est incontournable.

—          Le genre de gazier qui est partout, dit Rodolphe.

—          Impliqué dans tous les bizness, confirme un des flics.

—          Même dans les histoires de chiens crevés, conclut Simon.

—          Pourquoi des chiens ? demande Camille.

—          C’est mieux que des gosses.



—TROIS—

—          J’ai encore reçu une convocation du proviseur. Dix-sept absences non justifiées depuis le début du trimestre. Qu’est-ce qui se passe David ?

Le jeune garçon lève les yeux de son assiette, surpris que quelqu’un lui adresse la parole.
Son père le regarde inquiet.

Il est sérieux de lui parler comme ça ? se demande David, atterré. Il déteste ce visage aimable et lisse, bien rasé, petites lunettes en acier, allure bienveillante, sourire engageant qui-marche-à-tous-les-coups. La gentillesse même. Fils de pute.

Tout l’énerve dans ce père parfait. Il s’occupe bien de sa famille, est apprécié de ses collègues et de ses amis. Doux et tranquille, caractère que tout le monde lui envie, il est probablement l’un des hommes les plus puissants de la ville.

David replonge dans son assiette.

Il ne veut rien devoir à ce père-là.

-—         J’aimerais que tu me répondes.

David lui lance alors un regard incendiaire.

—          Sinon quoi ?

—          Si tu as des problèmes, parle-nous en. Ça ne sert à rien de te mettre en colère dès qu’on t’adresse la parole.

Son père sourit, conciliant, empathique.

Il pose ses mains sur la table, grandes mains solides et puissantes et attend, patient.

David est ulcéré. Bloqué. Incapable d’articuler un mot.

Comme si la fierté l’étranglait.

Sa mère les regarde. Elle a cessé elle aussi son repas et l’observe. Ses yeux sont brillants. Son visage très maquillé, autrefois beau, est maintenant rongé par la fatigue. La fatigue de quoi ? Il se le demande. Elle est tout autant irréprochable, douce et aimante que son mari. Elle s’occupe d’une association pour enfants en difficultés, se rend à la gymnastique, au yoga et suit des cours de théâtre. La mort au premier tournant.

Putains de vieux !

Arrêtez de me regarder comme ça, vous me donnez la gerbe !

—          Tu as de la chance d’avoir des parents comme ça !

-—         Ta mère est formidable.

—          Ton père est l’homme le plus merveilleux que je connaisse.

Tout le monde y va de son concert de louange à leur encontre dès qu’on évoque les darons.

Comme tu veux te construire à côté d’eux ?

Il les déteste chaque jour un peu plus.

Il rêve de se lever et de renverser la table. De leur gueuler d’aller se faire foutre. De claquer la porte. De s’enfermer dans sa chambre.

Mais il ne fait rien de tout ça.

Il fixe son assiette et reste muet.

—          Comme tu veux, conclut son père en reprenant son repas. Ce n’est sans doute pas le moment. Tu m’en parleras plus tard.

Ce ne sera jamais le moment et je ne t’en parlerai jamais.

Plutôt crever.

—          J’appellerai le Proviseur demain et je règlerai ça avec lui.

C’est comme ça que tout marche.

Son père passe un coup de téléphone et tout s’arrange.

Pourquoi s’emmerder ?

Il ne capte pas que David ne veut pas que ça s’arrange.

Qu’au contraire, il fait tout pour ne pas que ça ne s’arrange pas.

Le père ne voit pas que son fils va tout faire pour qu’il n’ait plus le pouvoir de tout arranger.

Élaine, elle, comprend.

Et considère la scène avec un son air acablé de première de la classe, les lèvres pincées, une moue agacée, ses lunettes pendant sur son nez.

David croise son regard.

Tout se passe par le regard.

Regards de jumeaux.

D’une grande pureté.

Mais puant de consternation.

Tu me saoules avec ta morale.

—          Tu es tellement claqué que tu ne vois pas la réalité.

—          Va te faire foutre Élaine.

Pas besoin de mots entre eux.

—          Tu te comportes comme un putain de sale gosse de riche et tu ne t’en rends même pas compte.

—          Je te déteste toi et ta bonne conscience.

—          Tu es pitoyable avec tes copines et ta moto.

—          Un jour, je vais me tirer d’ici.

—          Tu n’auras jamais le courage de quitter le confort de Papa-Maman.

—          Je t’emmerde.

—          Tu es minable comme mec, t’es une coquille vide, tu ne vaux rien.

Comment a-t-il pu supporter cette teigne neuf mois dans le ventre de leur mère.

—          Tu te prends pour Einstein, tu n’es qu’une ratée, sans amie et, sans gadjo. Fais-toi tirer un coup et on en reparlera.

Les deux parents les observent en silence.

Se demandent-ils ce qui se joue entre leurs deux enfants jumeaux ?

En tout cas, ils n’en montrent rien.

Comme d’habitude.

* * *

—          Pourquoi tu ne lui dis rien ?

—          De quoi tu te mêles ?

—          Tu fais le malin devant tes copines, mais en fait, tu n’es qu’un lâche !

—          Pourquoi tu ne me laisses pas tranquille ?

—          Parce que je vois bien que ça ne va pas !

—          Qu’est-ce que ça peut te faire ?

—          David, tu es mon jumeau !

—          Ce que je suis t’intéresse maintenant ? C’est nouveau !

—          Tu ne mets plus les pieds en cours, tu prends des risques en moto, tu sors avec toutes ces filles.

Il dévisage sa sœur jumelle avec un regard noir.

—          Et ce que tu fais avec la lingerie de Maman !

—          On peut bien s’amuser !

—          Tu appelles ça t’amuser ? Qu’est-ce que tu cherches à prouver ?

—          Va te faire foutre Élaine.

David grimpe quatre à quatre les escaliers qui montent à sa chambre.

Il croise sa mère.

Habillée avec la nuisette que portait Milla quelques heures auparavant.

Il est pris d’un fou rire mauvais.

—          Si tu savais… marmonne-t-il à voix basse.

—          Bonne nuit mon chéri.

Elle l’embrasse.

—          Tout va s’arranger.

David se dégage rapidement et se jette sur son lit.

Il publie la vidéo filmée sur la moto dans sa storie et sur sa chaine YouTube.

Les réactions sont immédiates.

La plupart explosives et admiratives, certaines moins enjouées.

David s’amuse à lire les avis. Il aime provoquer. Il aime aussi sentir le frisson qu’il provoque chez ses amis et chez tous les inconnus qui le suivent. Chez tous ceux qui ne prendront jamais de risque, qui n’iront jamais au bout d’eux même, qui resteront sagement dans leur chambre dans leurs bouquins. Et chez tous ceux qui ne vivent qu’à travers leur console de jeux.

Il sait qu’il n’est pas comme eux, mais tranquille les potos, welcome !

Lui est un pur. Il n’accepte aucun compromis. Aucun. Ni avec lui, ni avec les autres, ni avec la vie. C’est tout ou rien.

Quelque chose bouillonne au fond de lui. Une douleur chaude qui lui brûle la poitrine. Qui le consume. Qui ne le laisse jamais en paix. Qui le fait souffrir.

Sauf quand il est en action.

Son ‘monstre‘ comme il l’appelle. Son monstre qui le ronge et qui réclame sa dose de sensation. Insatiable. Toujours plus.

Plus fort.

Plus dangereux.

NOIR est ma COULEUR

Un jour il en a parlé à Elaine. Elle a compris.

—          Je sais ce que tu ressens. Moi aussi j’ai ça en moi. Je l’appelle ‘La Pieuvre‘. Ma face sombre et cachée. Je n’arrive pas toujours à l’affronter. Elle m’étouffe avec ses tentacules.

David avait haussé les épaules.

Sa sœur avait vu des psys pendant toute son enfance. Elle avait menacé de se jeter du balcon et avait même été hospitalisée.

—          Famille de tarés !

Elle avait insisté :

—          Tu devrais en parler. Te faire aider.

—          Pas question. Je ne suis pas fou.

Ils n’en avaient plus jamais évoqué le sujet.

David n’a besoin de personne.

Il se débrouille tout seul.

Comme il l’a toujours fait.

En fait le truc c’est qu’j’suis plus fuck le monde

J’fais des cauchemars, ouais mama, les anges sont loin d’mon sommeil

En fait le truc c’est qu’j’dois tuer mon monstre

Ouais j’suis là, j’me balade dans ce décor de merde

                                                                              – PNL

Et puis un commentaire différent arrive un peu plus tard.

‘Le jour approche où tu te tueras!’ – Judas

Encore ce Judas.

C’est un peu comme s’il l’attendait. Surpris qu’il ne se soit pas manifesté plus tôt.

Depuis quelques semaines, ce mystérieux pseudo vient régulièrement l’emmerder avec ses commentaires nébuleux.

Va te faire mettre Judas de mes deux.

Et puis David sourit.

Il décide de prendre les paroles de ce bâtard à la lettre.

—          On va voir ce que tu as dans le ventre Bouffon ! Pas sûr que tu gagnes à ce jeu-là !

—DEUX—

—          Je te ramène chez toi ?

La moto file à vive allure entre les voitures, esquivant avec habileté les obstacles, ondulant sur la route. Milla ferme les yeux plusieurs fois et se cramponne à David, les bras passés autour de sa taille, serrée contre lui.

David prend un grand plaisir à cette course.

Et plus Milla se plaque à lui, et plus il prend de risque.

Quand il gare enfin la moto sur un trottoir, Milla souffle, rassurée. Mais aussi frustrée. Elle n’avait encore jamais ressenti une telle sensation de peur. Peur mêlée à l’exaltation de la vitesse. Excitation extrême.

—          Encore, s’entend-elle murmurer, un peu malgré elle.

—          Tu veux rouler encore ?

—          Oui, j’adore !

-—         Je vais te montrer quelque chose.

La moto repart aussitôt, Milla plonge la tête dans les épaules de David et hurle de joie.

—           Tiens-toi !

Milla ouvre de grands yeux effrayés.

David donne un coup de frein, la moto glisse un court moment puis ils se retrouvent face à un escalier qui rejoint le fleuve en contrebas.

—          Tu es fou ! crie Milla mais elle au moins aussi fébrile que lui.

Le jeune homme accélère et ils attaquent les premières marches en volant.

—          Génial ! C’est absolument génial !

Le vrombissement de la moto effraie les quelques piétons qui agitent leurs bras en signe de désapprobation.

—          Jeunes abrutis !

—          Vous êtes fous !

—          Je vais vous dénoncer à la Police !

Alors Milla libère son bras et tend son troisième doigt bien haut. Et elle rit. La vitesse, la folie de David, le bruit, la sensation qu’il ne peut rien leur arriver.

Elle se met à crier :

—          Allez tous vous faire foutre !

Un immense dédain s’empare d’elle, une haine se libère contre tous ces gens serviles et rampants, soldats aveugles, esclaves de l’ordre établit.

Elle choisit le camp de David, le camp des insoumis, des hommes libres, ceux qui vont tutoyer les sommets.

La liberté, la puissance, la vie.

Arrivés en bas, ils bifurquent vers la droite, empruntent une route qui surplombe le rivage.

—          Ça va ?

Milla sourit.

—          Tant mieux, tu n’as encore rien vu.

David grimpe sur un remblai de terre et escalade une rambarde en pierre.

—          Waouh !

—          C’est parti !

La moto roule en équilibre sur la rambarde étroite qui longe la route et descend en virages amples. Milla a envie de se lever, d’écarter les bras et de hurler. Jamais elle n’a encore ressenti une telle puissance de vie et de sauvagerie. Elle crève de peur mais en redemande.

—          Plus vite !

David accélère.

Ils volent.

Le retour sur terre est brutal.

Ils atterrissement sur une esplanade sablonneuse.

David fait tournoyer la moto sur elle-même dans une interminable glissade de poussière, de bruit et de vertige.

Quand enfin ils s’immobilisent, Milla fait quelques pas, chancelante, ivre de bonheur et de légèreté. Elle comprend qu’elle ne sera plus jamais la même.

Elle se jette dans les bras de David, cherche ses lèvres, l’embrasse vigoureusement, cherche sa langue, s’offre à ses mains, chaudes et puissantes.

Elle remercie cet homme fougueux, courageux et libre.

—          J’ai tout filmé, dit-il en montrant une caméra fixée sur le guidon.

—          Tu me l’enverra ?

David hoche la tête. Il l’observe les yeux pincés. Il a autre chose en tête.

—          Tu veux faire quelque chose pour moi ?

Elle n’hésite pas.

—          Tu viens chez moi ?

—          OK.

Ils remontent en moto et parcourent le chemin en sens inverse.

David est plus prudent sur le chemin du retour.

Il se gare devant une belle maison et fait entrer son amie.

—          Une bière ?

Elle ne sait pas.

Il sert deux grands verres de liquide ambré et mousseux.et il attend. De minuscules bulles traces des chemins ondulants le long des parois des verres. Les mêmes fines bulles pétillent dans les yeux de Milla. Elle se décide et il la regarde tremper ses lèvres, puis éclate de rire en apercevant la moustache que lui laisse la mousse.

Il vide son verre d’un trait.

—          Tu viens ?

Il tend la main vers elle.

Elle saisit vivement cette main tendue vers elle et il l’entraîne vers l’étage.

Ils entrent dans une grande chambre.

Milla regarde avec ravissement le grand lit, la baie vitrée qui domine la ville et le fleuve, la bibliothèque, le petit guéridon couvert de bijoux.

David est assis dans un fauteuil.

Milla parcourt la chambre :

—          Qu’est-ce que tu veux ?

—          Je sais qu’il n’y a qu’à toi que je peux demander ça.

David ouvre une penderie et regarde avec attention. Il choisit de la lingerie appartenant à sa mère, une nuisette fine et transparente, des bas, des chaussures à talon.

—          Ça te dis de mettre ça ?

Elle est d’accord.

Elle ne ressent rien de mal à mettre la lingerie de la mère de David.

Au contraire, elle se sent d’humeur à railler d’avantage les adultes, à s’habiller comme eux, les singer, les ridiculiser.

David lui montre un appareil photo.

Les yeux plissés, il explique :

—          Je peux faire quelques photos ?

Après ce qu’elle vient de vivre en moto, elle est prête à tout pour lui.

La lingerie de sa mère lui va bien. Milla n’a jamais porté de lingerie aussi belle. Elle adore. Mais pas question de se complaire dans cet art bourgeois. La douceur, la transparence, la tenue, elle va les saloper.

Avec des positions vulgaires, une démarche militaire, des allures de putes. A l’aide d’eye liner, elle se noircit les yeux et se barbouille les lèvres de rouge à lèvres noir.

Elle grimace, David tourne autour d’elle.  Uniquement des photos. Milla lui a interdit les vidéos.

Perchée sur ses hauts talons, elle prend une de folle et dans ses yeux, on voit qu’elle méprise profondément les femmes maquées, les privilégiées, les rentières. Elle crache son dégoût pour les femmes qui balancent tant de fric dans les fringues de luxe.

David capte ses mimiques et son mépris.

Elle se déhanche, mime un défilé de mode avec des attitudes gothiques et des postures provoquantes.

—          C’est classe, vas-y encore !

Il capte aussi les courbes de son corps fin, sa silhouette de femme, la longueur de ses jambes, le charme discret et séduisant de la lingerie, laissant deviner tous les possibles, ombres et lumières de mille nuances de désirs.

Milla s’approche de la coiffeuse de la mère de David et enfile des colliers luxueux les uns sur les autres. De la beauté des bijoux, elle arrive à faire du vulgaire, du moche et David photographie ce qu’il considère comme un art. L’Art de saloper le beau.

En ajustant ses cheveux face au miroir, elle découvre une photo.

Une très jeune fille, le regard clair, grand sourire.

—          C’est Héloïse. Ma grande sœur, explique David.

—          Tu as une grande sœur ?

—          Elle est morte quand j’étais petit. Elle avait quatre ans.

Milla se tourne vers lui.

—          Je ne savais pas, je suis désolée.

Et elle l’embrasse, lui tenant le visage avec les deux mains, écrasant ses lèvres contre les siennes.

—          Je n’ai aucun souvenir d’elle.

Un grand éclat de rire les fait sursauter.

—          Je peux participer ?

Élaine, la sœur jumelle de David, vient de faire irruption dans la chambre des parents.

—          Ne me regardez pas comme ça ! dit Élaine.

Milla fixe Élaine. Hésite. Puis pose les bijoux et se rhabille.

—          Continuez, je ne vais pas vous bouffer !

—          On avait fini, ajoute David.

—          Dommage.

David raccompagne Milla chez elle.

Avant de le quitter, la jeune femme pose les mains de chaque côté de son visage. —                           J’adore te voir gêné ! Ça me fait craquer !

—UN—

David déboule sur l’esplanade et, après un slalom serré autour des hauts platanes, décrit un long dérapage sur les dalles. La moto laisse une trace de pneu et s’immobilise dans le fracas du bruit du moteur à quelques mètres du groupe de jeunes filles.

Mathias arrive juste derrière lui, dans d’indifférence générale, et descend timidement de sa moto.

David enlève son casque en souriant. Son regard clair brille d’un éclat joyeux et il passe ses doigts dans ses mèches rebelles pour leur redonner de l’allure.

—          Salut les misses !

Il s’avance d’un pas nonchalant, sûr de lui, arborant un air faussement ombrageux calculé et embrasse Julie sur les lèvres.

—          T’es con David ! Arrête !

Il sait qu’il plait aux filles et en joue avec malice.

Il enlace la jeune fille, caresse ses longs cheveux blonds et pose la main sur le bas de son dos. Julie se dégage vivement. Il en profite pour faire la bise à Solenn, tire sur un des pinceaux qui tiennent son chignon, admire son élégant manteau d’un geste de la main puis s’approche de Milla. Il la regarde, hésite, sourit et l’embrasse doucement sur le coin de la bouche. Les yeux verts de Milla s’illuminent sous sa chevelure rousse. Elle ne le repousse pas, bien au contraire, semblant plutôt apprécier l’attitude désinvolte de David.

Ce mec est incroyable, se dit Julie. Et elle ressent une pique de jalousie lui pincer les côtes.

Elle aperçoit alors Adèle, qui est restée en arrière. Elle cache ces traits délicats, ces gestes doux et lents, sa silhouette énigmatique et follement attirante sous une large veste noire à capuche, dissimulant sa beauté sous le tissu épais.

Adèle est la petite amie de David.

Depuis longtemps.

Elle observe David draguant Milla sans aucune gêne. Même pas certain qu’il l’ait remarquée.

La pauvre, ne peut s’empêcher de penser Julie.

David amène Milla contre lui et la dévisage comme s’il comptait ses taches de rousseur.

Quel connard, se dit Julie.

Quel aplomb, quelle classe, admire Mathias en s’approchant du groupe. Personne ne fait attention à lui.

Adèle attend que David ait fini de se pavaner pour les rejoindre.

—          Tu n’es pas allé en cours, reproche Julie à David.

—          Tu as remarqué ?

—           Tu vas te faire exclure…

—          Mon père arrangera ça !

Il sourit. Aucune fille ne peut résister à ce sourire charmant.

—          Faut bien qu’il serve à quelque chose.

—          Je n’aime pas que tu parles de ton père comme ça.

—          Il a ce qu’il mérite.

—          Ton père couvre toutes tes conneries sans rien dire. Et toi, tu ne t’en rends même pas compte !

David passe une main sous le chemisier de Milla et caresse son ventre quand Mathias se décide. Il fait timidement la bise aux filles.

—          Salut Mathias, lui dit Julie. Toi aussi tu vas avoir des ennuis si tu suis le chemin de cet abruti.

—          On prépare un truc d’enfer, réplique David. Hein Mathias ? Un truc de malade !

Julie hausse les épaules.

Elle ne veut pas savoir.

Elle s’aperçoit qu’Adèle a disparu.

David semble s’en moquer complètement, bien plus intéressé par les seins de Milla que tout le reste.

Pauvre type, pense Adèle plus loin.

Noah et Thomas s’approchent du petit groupe.

Julie remarque que quelque chose cloche. Noah d’habitude si bavard, si volubile, plein de blagues débiles, a le visage impassible et les yeux qui brillent de colère.

—          Un problème ? demande la jeune fille.

—          On sort de deux heures de colle.

—          Vous avez été collés ?

—          On a été dénoncés, marmonne Thomas.

Lui aussi a les dents serrées de rage.

—          Quand on aura attrapé celui qui a fait ça, il sera juste bon à exposer à la boucherie, dit Noah.

—          Sûr frère, même sa mère ne le reconnaitra pas.

—          Quelqu’un vous a vu ? demande Solenn, soudain préoccupée.

—          Ne t’inquiète pas petite sœur, dit Noah.

Solenn craque pour Noah.

Elle ferait n’importe quoi pour lui.

Elle aime bien aussi Thomas.

Si elle devait choisir, elle ne saurait pas.

Du coup elle sort avec les deux garçons.

—          Keller nous attendait à la fin du cours d’Éco. Il nous a obligé à le suivre.

Keller est le CPE. Un fouineur. On dirait un putain de rat.

—          Forcément, on s’est douté de quelque chose, ajoute Thomas.

—          Il nous a directement conduits au mur de la Chapelle.

—          Il est resté silencieux pendant une heure,  les yeux braqués sur nous.

—          Sérieux, on a assuré. On a tenu bon.

—          Noah a fini par demander ce qu’il voulait.

—          Alors il s’est décomposé, s’est mis à nous tenir un discours de facho sur les délinquants à foutre en centre de correction, qu’on ne respectait rien, qu’avec lui tout ça allait changer, que les petites frappes de notre genre ne lui faisaient pas peur, qu’il nous laissait trente secondes pour avouer que c’était nous.

Le mur de la Chapelle a été tagué.

Probablement la nuit dernière.

Bien entendu tout le monde avait reconnu les dessins de Noah et Thomas. Avec des variantes inédites. Que Julie attribuerait volontiers à Solenn.

—          On a rien dit.

—          Of course.

—          Vous avez assuré, dit David. On va pas commencer à se dégonfler. On est tous de la même famille.

—          Ouais, les doigts de la même main, ajoute Thomas.

—          Le problème est qu’il y a un fumier qui balance, dit David avec une voix noire. Il faut qu’on le trouve. Et vite.

Et il replonge les mains sous le chemisier de Milla.

PHOTOS DE CLASSE

Au milieu des élèves, on remarque aussitôt DAVID, la mèche rebelle, les yeux clairs, le visage souriant et joyeux. Son allure inspire l’enthousiasme et dénote d’une grande assurance mêlée à une pointe d’impertinence. Une lueur d’insolence est également perceptible au fond de ses yeux. À sa droite, son copain NOAH, les tifs négligemment dressés sur la tête, hilare, la veste ouverte. Il se dégage de lui une impression de sympathie. Il regarde loin devant lui. La vie est un défi qu’il est prêt à relever. Un peu plus bas, JULIE se tient légèrement de trois quarts, les traits fins, ses longs cheveux blonds passés sur l’épaule gauche, séduisante, les yeux brillants. Son rire est franc et son allure déterminée. Derrière elle, on aperçoit MATHIAS, timide, en retrait, le front et la mâchoire carrés des garçons intègres. Un sourire pâle flotte sur ses lèvres. ADÈLE s’est positionnée sur le bord de la rangée. Elle est d’une grande beauté, sa chevelure noir-ébène entourant son visage fin et pâle, aux traits parfaits. Trop parfaits. La jeune fille se tient droite, un peu raide, comme si elle savait que cette beauté provoquait la fascination mais aussi un peu la crainte. Ses yeux sombres reflètent l’ombre d’une profonde tristesse.

Sur la photo de la classe voisine, THOMAS passe les bras autour des épaules de Solenn et de Milla. Sourire jovial, allure de déconneur, on sent le garçon à l’aise avec les filles, à l’aise dans sa vie de lycéen, mi-dragueur, mi-amuseur de la classe, il ne se prend pas au sérieux et pique d’humour son quotidien. SOLENN est lumineuse. Son nez retroussé en trompette lui donne un air espiègle. Ses cheveux, ramenés en chignon tenus par des crayons et des pinceaux, les broches qu’elle a visiblement réalisées elle-même et qui ornent son long manteau, renforcent son côté artiste. MILLA, le visage constellé de taches de rousseur, la chevelure rousse flamboyant, les yeux vert-émeraude perçants, semble bouder. Elle vient d’avoir une discussion avec ses amis et elle en est contrariée. La vie de bourgeoise qu’elle et ses camarades mènent, la désole. Sur la photo, ses traits sont durs et inexpressifs. Sa main est à peine dissimulée et on distingue parfaitement bien son majeur tendu en signe de colère. ÉLAINE, un peu plus haut, est la sœur jumelle de David. Elle porte un chapeau de laine qui lui donne un air de bohème. Première de la classe, première de toutes les classes confondues, elle est la meilleure élève que le lycée n’ait jamais eue. Loin d’en tirer de la fierté, elle essaie de dissimuler ses traits de je-sais-tout et réduire son allure intello par de longs habits et une coupe de cheveux démodée. On remarque aussi JEAN-CHARLES, un jeune garçon mince, les dents crispées, le visage blafard, les cheveux taillés courts en brosse, les épaules carrées, droit comme un militaire au garde à vous. Ses yeux luisent d’un éclat inquiétant. On hésite en le voyant entre une rigidité psychologique et une fixité qui pourrait fleurter avec la folie.

ANIKA, enfin, petite et rigolote, rit aux larmes à une blague débile de Thomas. De son visage rond et de son regard malicieux se dégage un sentiment de douceur et de confiance. Elle a la particularité d’être présente sur les deux photos. Peut-être en découvrira-t-on la raison dans les pages qui vont suivre.