—SOIXANTE—

David s’éloigne, traverse la rue et slalom entre les rangées de voitures d’un parking. Une fois à l’abri des regards derrière une camionnette, il s’arrête et observe le couple. Le garçon ferme son manteau violet, attrape la fille par le bras et ils marchent vers ce qui semble être le centre-ville.

David compte bien ne pas perdre le contact avec ces deux oiseaux-là.

Exubérants, s’amusant à faire se retourner les gens sur leur passage, ils avancent lentement, riant, gesticulant. En tout cas, ni méfiants et axés sur eux-mêmes à un tel point que David n’a aucune difficulté à les filer.

Ils dépassent un bar très éclairé, tubes de néons rouges et verts, fauteuils en faux cuir blanc, musique branchée braillarde — le fameux Central. Il est évident qu’ils n’ont jamais eu l’intention de le rejoindre dans ce rade ringard.

Ils traversent une place et profitent des derniers rayons de soleil pour fumer une cigarette sur les marches d’une église. Les environs sont très animés, terrasses bruyantes, passants pressés, la rengaine vieillotte d’un mauvais manège à l’ancienne distillant ses notes aux alentours. Le spectacle est garanti pour occuper un jeune homme qui commence à trouver le temps long et dont les premiers picotements se font sentir dans les mains et les jambes. Le besoin d’action. Le raz-le-bol de patienter.

Au premier coup de cloche indiquant 18 heures, David bondit.

—               Bon allez, ça suffit de me prendre pour une truffe, crache-t-il planté devant les deux malins.

—               T’es encore là, toi ? s’étonne le garçon.

La fille ne dit rien. Très clairement, ce changement de ton ne lui plait pas.

—               Qu’est-ce que ça vous coute de me parler de Lauren 5 minutes ?

Ils s’apprêtent à se lever.

—               Personne ne bouge d’ici.

Et avant que la fille n’ait le temps de sortir ses griffes, il ajoute :

—               Je connais le type qui a poussé Lauren à prendre le périf à l’envers. Je l’ai rencontré. Il se fait appeler Angelo. BlackAngel. Et je ne sais pas comment il s’y est pris, mais j’ai moi aussi relevé le défi. J’ai eu plus de chance que Lauren, il ne m’est rien arrivé. Lauren et moi, on a ressenti les mêmes trucs. Sauf qu’elle n’est plus là pour m’en parler. J’ai découvert son accident par hasard. Je n’arrête pas d’y penser. J’ai vu toutes ses vidéos, j’ai lu tout son insta pour essayer de comprendre pourquoi elle a fait ça. J’aurais tellement voulu la rencontrer. Savoir si on est pareil. Savoir comment elle est au lycée. Comment sont ses parents.

Et les fixant d’un regard dur et noir, il conclut :

—               Je ne vous demande pas grand-chose. Juste de me parler d’elle. De vos souvenirs.

La fille se lève :

—               Tu crois que c’est facile de parler d’elle comme ça, au premier gars qui se pointe ?

—               Je ne te dis pas que c’est facile. Je te demande juste d’essayer. Et d’arrêter de me balader comme un nub.

Le garçon reste assis, visiblement affecté.

—               Joaquim et Lauren étaient très proches. Il n’a rien vu venir. On a découvert après l’accident que Lauren n’habitait plus chez ses parents depuis une dizaine de jours. Elle trainait dans des squats.

David regarde ses pieds.

—               Elle n’a rien dit pour le rodéo. On a appris son décès sur les réseaux sociaux.

—               Elle a un frère ? Ou une sœur ?

—               Son frère est mort d’une leucémie quand il était petit. Ses parents n’avaient plus qu’elle. Il la protégeait de tout. Lauren étouffait.

—               C’est pour ça qu’elle est partie, se murmure-t-il à lui-même.

La fille n’ajoute rien.

Le garçon dit alors d’une voix amère.

—               Je ne comprends pas pourquoi elle ne nous a rien dit. On était ses amis.

—               Elle a rencontré Angelo, avance David comme explication.

—               Qu’est-ce que tu veux dire ?

—               Elle a rencontré Angelo et l’a suivi. J’ai fait pareil. Il m’a proposé des défis. Je n’en ai jamais parlé à personne. C’est comme si on avait une double vie, une seconde existence tellement plus excitante.

Le garçon et la fille le fixent.

—               Et après, on se laisse griser et on fait des conneries.

Les mains dans les poches, gêné, pas très fier, David observe les gens autour d’eux. Tout est devenu triste, terne et morne.

—               Bon, dit-il. Je vous remercie.

Et il s’éloigne.

—               Hé ! appelle la fille.

David se retourne.

—               Tu dors où cette nuit ?

—               Je ne sais pas.

—CINQUANTE-NEUF—

—               Tu en es où de l’enquête sur Simon ?

Bertrand Sisteron, de l’IGPN, scrute le visage de Camille.

La Capitaine se mord la lèvre inférieure. Elle se serait bien passée de cette entrevue improvisée.

—               Je n’ai rien contre lui. En tout cas, rien de ce côté.

—               C’est-à-dire ?

—               C’est-à-dire rien.

—               Tu en as trop dit, sourit Sisteron.

—               Tu connais Simon. Râleur, souvent de mauvais poil, enquêtant toujours un peu à charge, misogyne, chiant. Rien de plus.

—               Tu me le dirais s’il y avait autre chose ?

—               Bien entendu.

—               Par exemple, tu me dirais d’où viennent ces égratignures sur ton visage ?

—               C’est l’intervention sur les falaises il y a deux jours.

—               Le rodéo de moto ?

—               Oui.

—               J’ai entendu dire que tu n’étais pas de permanence ce soir-là.

—               C’était le tour de Simon. Mais je suis à cran en ce moment. Je passe mes journées et mes nuits au commissariat.

—               Les gamins a qui des salopards volent les reins ?

Camille hoche la tête.

—               Sale histoire. Vraiment moche.

Il plisse les sourcils :

—               Et ?

—               Simon était sur le grill avec la foule qui se rassemblait devant l’hôpital après l’accident du Docteur DeLaRochette. Disons que je lui ai donné un coup de main.

Sisteron tapote des doigts sur la table.

—               Il s’en passe des choses dans votre ville. Tu penses que tous les évènements sont liés ?

Camille arbore un sourire triste.

—               Comment veux-tu qu’un accident, des meurtres sur enfants et un rodéo moto soient liés ?

—               Je t’ai connu avec plus d’imagination. Les rodéos clandestins sont des pompes à fric et à blanchiment, des ramassis de truands, de bookmakers et de parieurs. Le trafic d’organe est un juteux marché où se rangent les réseaux mafieux, les guerres de clans et les règlements de compte. Et ton Docteur Delamachinchose, ce n’est pas un règlement de compte, justement ?

Camille ne répond rien.

Elle a deux minutes pour se décider sur Simon.

Quel sale type.

Mais elle a encore besoin de lui.

—               Vous avez terminé ? demande-t-elle à Sisteron.

—               Si vous n’avez rien de plus à me dire.

—               Non, rien.

—               On sera donc amené à se revoir.

—               Au plaisir.

Camille se lève et rejoint son bureau.

Elle reprend sa liste d’enfants disparus ou renversés ces dernières années. Sept bambins pourraient correspondre au profil des trafiquants d’organe. Une vague nausée lui brouille l’estomac.

Et ce fumier d’Alban, l’employé du Domaine des Caroles qui ne veut rien dire. Comment on va bien pouvoir le faire passer à table ? Non seulement ce type est un abruti, borné et inaccessible à l’empathie, mais il doit en plus avoir une telle peur des représailles qu’ils ne sont pas prêts de lui faire cracher les prémices d’un début d’aveu.

Camille a mis tout le monde sur le coup, enquêtes acharnées de voisinage, numéro de téléphone à disposition de la population, appels à témoins, messages sur Facebook et à la télévision, intiment persuadée que cette affaire ne pourra se dénouer que sur un détail, sur une information croisée ou un coup de pouce du hasard.

—CINQUANTE-HUIT—

Les jours qui suivent, David est mutique.

Absent.

Méconnaissable.

Comme retranché au fin fond de lui-même.

Rien ne semble l’atteindre.

Milla s’inquiète, Adèle aussi.

Élaine ne voit pas comment réagir. Elle connait bien son frère, sait que tout se passe à l’intérieur, et que d’habitude, il suffit d’attendre, que ça finit toujours par ressortir. Mais là, l’accablement parait bien plus profond. Les seuls moments où il émerge de sa torpeur sont les dîners avec Héloïse, au milieu de ses deux sœurs. Ses yeux s’animent un peu et un sourire discret s’affiche sur son visage. Elle le trouve si beau et si touchant dans ces moments privilégiés.

Thomas ne sait pas, lui non plus, comment réagir. Il attend, plus par pudeur, que quelque chose se passe. Pour une fois, il n’a pas de théorie comportementale valable à proposer.

Noah, a bien essayé deux ou trois vannes, mais face au vent ramassé, n’a pas recommencé. De plus en plus attiré par Solenn et occupé par un nouveau projet de graff, il ne fait plus trop attention à l’humeur de son ami.

Solenn, quant à elle, est préoccupée par Julie. Julie qui n’est pas rentrée chez elle depuis l’accident de son père. Qui dort dans sa chambre. Qui ne veut plus voir sa mère. Qui refuse toutes les visites à l’hôpital. Qui écoute de la musique en dessinant, qui danse devant la fenêtre ouverte, qui fait des photos. Qui ne va plus en cours.

David et Julie.

Débranchés.

Depuis leur grand saut.

Survivants.

Moribonds.

Et puis David disparait.

Un matin, il prend un train.

Il ne quitte pas des yeux le paysage qui défile. Qui se transforme par petites touches. Le sol qui devient sec. Le ciel qui vire à l’azur. Le vent qui se lève et fait plier les arbres.

Descend après un long voyage

Dans une ville inconnue.

Avec un nom et un visage.

Lauren Rivière. Chevelure sauvage, regard noir, lèvres fines, front dégagé. Étalon rebel.

17 ans.

Décédée il y a 6 mois dans un accident de moto. Pilotait sans permis de conduire une grosse cylindrée à contre sens du périphérique circulaire à une heure où la circulation était dense.

Signé Angelo

David a eu le temps de faire son enquête. Il a épluché le compte Insta de Lauren. Connait le visage de ses amis.ies, les lieux qu’elle fréquentait, ses hobbies, son lycée, ses profs.

Fille de DRH de SUD-TRIKITA, une entreprise agroalimentaire, et d’une scientifique à l’INRA — cherchez l’erreur. Habite une jolie baraque sur une colline, protégée des nuisances de la ville, à distance des humeurs urbaines. Fan de moto, de vitesse, de BMX, de parkour et de free running. David – sombre – sait qu’il regrette déjà de ne pas l’avoir rencontré.

Le lycée. David a décidé de commencer par là.

Il est seize heures cinquante, la cour est déserte.

Vieux bâtiments gris encerclant un espace gris et vide.

Dix-sept heures. Une sonnerie retentit et un flot de lycéens afflue et converge vers la sortie.

David regarde tous ces jeunes, joyeux d’en finir avec cette journée de cour, rire, s’embrasser, se dire à demain, se donnant rendez-vous, trainant avant de rentrer, allumant une cigarette.

Qu’ont-ils de différent de ceux de son lycée ?

Rien.

Une fille aux cheveux courts le frôle.

—               Salut, tu connais Lauren ? lui demande-t-il en l’arrêtant par le bras

Et il lui tend une photo.

—               Ben oui, tout le monde connait Lauren, répond-elle tristement. Tu sais qu’elle est…

—               Oui, je sais.

—               Toi, t’es pas d’ici, continue-t-elle.

—               Ça se voit tant que ça, lâche-t-il avec un sourire.

Puis, redevenant sérieux :

—               C’était ta pote ?

—               Pas vraiment. C’était compliqué d’être ami avec elle.

—               C’est-à-dire ?

—               Elle se méfiait de tout le monde.

La fille hésite.

Puis se retourne et montre un échafaudage qui couvre la face d’un des bâtiments.

—               Elle faisait aussi un tas de conneries. L’année dernière, elle a foutu le feu au lycée. La toiture a brulé, on voyait les flammes de l’autre côté de la ville. Le bahut est resté fermé un mois. Les travaux ne sont même pas encore finis.

Elle a foutu le feu à son bahut

Putain, elle a une sacrée longueur d’avance sur moi

—               Y’a pas quelqu’un qui la connaissait bien ? Genre meilleure amie ?

—               Si. Il y a Joaquim et Delphine.

Elle cherche parmi les groupes de retardataires qui trainent avant de rentrer.

—               T’as de la chance, ils sont là-bas.

Elle pointe la main vers un garçon et une fille qui fument contre le mur un peu plus loin.

Le garçon est habillé d’un manteau violet brillant comme dans une pièce de théâtre de Shakespeare et la fille, déjà immense, chevelure blonde lisse qui tombe sur son épaule gauche, est perchée sur des chaussures compensées de plus de 10 centimètres.

OK

—               Merci !

—               Si tu as besoin, je suis dans le coin, ose la fille, avec un sourire sympa.

—               T’inquiète.

Et sans plus attendre, David s’approche de l’étrange couple.

Le garçon et la fille ne prêtent pas attention à lui.

Mais pas du tout.

Même s’il se tient à moins d’un mètre d’eux.

—               Salut ! lance David.

Aucune réaction. Pris dans leur papotage, éclatant de rire à chaque mot, ils sont dans leur univers, aveugles et sourds au monde qui les entoure.

—               Je suis un ami de Lauren.

Il appuie sur le prénom Lauren.

Rupture nette du bavardage.

Ils se tournent d’un coup vers lui.

—               T’es qui, toi ?

—               Qu’est-ce que tu nous emmerdes ?

—               On t’a jamais vu.

—               T’as pas remarqué qu’on est occupé ?

—               Désolé. J’ai traversé la France pour vous rencontrer, insiste David.

—               Pauvre choux.

—               Bon, tu nous as assez vus ? Tu peux rentrer chez toi.

David se marre.

—               Vous êtes des coriaces ! Lauren était comme vous ?

—               Je ne supporte pas de t’entendre prononcer ce nom, dit le garçon d’une voix agressive.

—               Je ne suis pas venu pour vous bassiner. Je cherche quelqu’un qui pourrait me parler de Lauren.

—               Tu nous as pas dit que t’étais un de ses amis ?

—               J’ai dit ça pour discuter. J’ai beaucoup d’admiration pour elle. Je regrette tellement d’arriver trop tard.

—               Ouais, sacrément trop tard.

—               Racontez-moi comment elle était.

—               Pourquoi on ferait ça ?

—               Parce que vous êtes ses potes ! J’ai besoin de savoir.

Le garçon le fixe du regard. Il se dégage de toute sa personne une sensation envoutante. De la séduction ? De l’attirance ? Oui, une grande attirance. La fille n’est pas en reste. Ses yeux gris, lac d’altitude dans lequel on tuerait pour s’y abandonner, voix grave, corps fin qui ondule comme un serpent. Elle attend.

—               Tu sais ? Casse-toi, on n’a pas envie de parler avec toi.

David, le front plissé, observe le visage du garçon qui se ferme. Il a perdu la première manche et s’éloigne de quelques pas. Appuyé sur le mur, il patiente.

Puis demande :

—               Hé, vous n’avez pas une cigarette ?

—               Non mais quoi celui-là. Tu abuses, dit le garçon au manteau violet.

La fille haut perchée s’approche alors de David.

—               C’est quoi ton nom ?

—               David.

—               OK David, on va être cool avec toi. Mais là, tu vois, on a un truc à faire.

Les eaux grises du lac de ses yeux se troublent. Avis de mauvais temps.

—               On se retrouve à 18 heures au Central, un café pas loin d’ici. Attends-nous à l’intérieur, on te dira tout.

Le garçon acquiesce de son coin.

—               Alors ? demande la fille.

—               Ça me va comme ça, répond David.

—CINQUANTE-SEPT—

—               Qu’est-ce que tu me disais ?

—               Je te disais quelque chose ?

David regarde fixement son amie Julie.

—               Quand on était tous les deux, avant que les autres arrivent…

Une légère teinte rosée vient colorer le haut de ses joues.

—               Je ne me rappelle plus, répond-elle.

—               Vraiment ? Est-ce que par hasard tu ne voulais pas avouer que tu étais très amoureuse de moi ?

—               Moi, amoureuse de toi ? Le garçon le plus instable, le plus imprévisible, le plus fou, le plus dangereux ! Tu plaisantes ? Plutôt mourir !

—               Je suis certain que tu rêves que je fasse des photos de toi !

Julie éclate de rire.

—               Tu vois, je suis le seul à te faire rire !

—               Effectivement… Tu es aussi le seul à me faire peur.

—               Ce n’est pas donné à tout le monde.

—               Justement.

—               On est fait l’un pour l’autre !

—               Arrête !

David sourit et regarde sa montre. Il n’a pas besoin d’en savoir plus.

Avouerait-il à Julie qu’il est fou d’elle ?

Jamais

—               Allez, à demain ! lance-t-il à son amie.

—               Tu t’en vas ?

—               Je suis à la bourre. Je passe voir Héloïse avec Élaine.

—               Ça, c’est vraiment cool.

Et Julie est sincère.

David court pour attraper le bus et va s’installer sur les places à l’arrière. Il suit des yeux Julie qui est restée immobile devant le lycée. Il donnerait cher pour lire dans ses pensées.

Pourquoi a-t-elle sauté avec lui

Imaginait-elle qu’ils allaient mourir tous les deux

Réunis dans la mort comme Thelma et Louise  

Non. Leur histoire ne se terminera pas aussi bêtement.

David arrive un peu en avance au centre.

Il s’apprête à monter les marches quand une voix l’interpelle.

—               Tu prends le bus ? Tu as abandonné la moto ?

La femme flic.

Les yeux fatigués.

—               Je suis contente de te voir, continue-t-elle. J’espérais te trouver ici.

Elle marque une pause.

—               Tu permets que je te tutoie ?

—               Je… Bien sûr… Merci pour hier soir…, balbutie David, pas très à l’aise.

Elle fait un geste de la main laisse tomber, c’est normal ou un truc comme ça.

—               Ce n’est pas de ça que j’aimerais te parler.

De profonds signes de tristesse gravent le visage de la Camille. Des égratignures rayent aussi ses tempes et ses joues. Ses yeux, eux, gardent toute leur vitalité et brillent d’une lueur déterminée.

—               David, parle-moi franchement. Je sais que c’est toi qui as saboté les freins de la voiture du Dr DeLaRochette.

David se recule aussitôt.

—               Qu’est-ce que vous racontez ?

—               Je le sais.

—               Où vous allez chercher ça ?

—               Je suis allé inspecter l’épave avec un garagiste. J’ai vu le boitier des freins dévissé.

—               Mais comment vous pouvez imaginer que c’est moi ? D’où vous avez vu que je sais saboter les freins d’une voiture ? Vous hallucinez !

—               Je sais que tu es capable de tout. Tu étais très en colère quand tu as quitté le commissariat.

—               Il y a de quoi. Personne ne fait rien !

David plisse les yeux.

—               Si je sabotais les bagnoles de tous ceux qui me mettent en colère, la moitié de la ville serait au cimetière, croyez-moi !

—               Écoute-moi attentivement. Je veux coffrer Angelo. Si tu m’aides à le coincer, je passe l’éponge sur le sabotage.

—               Puisque je vous dis que je n’ai rien à voir là-dedans !

Camille lui tend une carte de visite.

—               N’hésite pas à m’appeler si tu changes d’avis. N’importe quand. Grave-toi dans la cervelle que je veux mettre la main sur cette ordure.

Et elle grimpe les escaliers d’un pas leste.

David s’assied sur les marches, pas tranquille. Il allume une cigarette.

Comment elle sait

Il aperçoit Élaine, un peu plus loin. Elle n’a rien perdu de la scène.

—               Tu tires une de ces têtes ! Tu es tout blanc.

Elle s’approche, heureuse de voir son frère.

—               C’est la flic qui te met dans cet état ?

—               T’inquiète.

—               Qu’est-ce qu’elle veut ?

—               Laisse tomber, c’est une fouille-merde.

—               Je te trouve plutôt ingrat avec elle. On dirait qu’elle t’a tiré d’un beau merdier hier soir. Elle a l’air de beaucoup t’apprécier.

David se lève et l’attrape par le bras.

—               Viens, on y va !

Ils entrent dans le centre et vont rejoindre Héloïse. Tout est calme dans le bâtiment, ce qui contraste avec l’extérieur. Héloïse sourit à Élaine, mais ne semble pas reconnaitre David. Ce dernier n’en prend pas ombrage. Il pousse le fauteuil de sa sœur jusqu’à l’ascenseur puis ils déambulent tous les trois dans les allées du parc, prenant bien soin d’éviter Camille et sa fille.

Un moment de sororité rare.

—CINQUANTE-SIX—

—               Je prends les clefs du fourgon, préviens Camille à Inès, la fliquette de la réception.

—               Ça va aller ? Vous voulez que je vous accompagne ?

Camille la regarde.

Petite, menue, grandes lunettes, fines taches de rousseur, cheveux noirs tirés derrière les oreilles.

—               Parfois, c’est mieux de ne pas être seule, ajoute la fliquette.

—               Ça dépend. Vous êtes certaine de ne pas être sensible ?

Camille se rappelle Simon, malade et inutile, vomissant ses tripes dans l’odeur des cadavres de chien, véritable boulet. Elle n’a pas envie de se trimbaler une greluche H.S.

—               Non, je supporte assez bien ce genre d’horreur.

Camille sourit.

Inès prend son sourire pour un oui et bondit de son siège, heureuse de son audace. Elle attrape sa veste et la rejoint avec les clefs.

—               Capitaine, je suis prête !

Simon traverse le hall.

—               Tu t’es battu ? lui demande un collègue.

—               Laisse tomber.

Comment ose-t-il se présenter devant moi ?

Apercevant Camille, il s’approche, le visage ironique.

—               Alors, ton petit protégé a encore fait parler de lui cette nuit ?

—               Qu’est-ce que tu fais là ?

—               Je travaille ici, tu te rappelles ?

—               Pas pour longtemps, tu peux me croire.

—               À cause de ce qui s’est passé hier soir ? C’était trois fois rien !

—               On verra ce qu’en pense le juge.

—               Le juge ? Tout de suite les grands mots. Tu m’en veux ?

—               Tu te fais exprès ?

—               Allez, on oublie tout ça !

—               Dégage.

—               Je t’accompagne.

—               Tu dégages ! Prends la place d’Inès à la réception. C’est ton nouveau poste.

Le fourgon s’embarque sur la rocade extérieure.

—               On commence par le garçon ou la fille ? demande Inès, accrochée au volant, silencieuse depuis leur départ.

—               Le garçon.

—               Quel âge ?

—               Sept ans. Il a disparu il y a 3 mois, on l’a retrouvé enterré dans un fossé il y a quelques semaines. L’expertise ne montre aucune trace de violence sexuelle. À priori, renversé par une voiture. Comme la petite Juliette. L’enquête conclut à une dissimulation macabre pour ne pas avouer un accident.

Inès se contente de conduire, sans commentaire.

Camille soupire de soulagement.

Au fond d’elle, elle remercie la fliquette de se la boucler.

—               Et la fille ?

—               Pareil. 6 ans percutée par une bagnole et cachée grossièrement dans un chantier abandonné.

—               Ils ont accepté l’exhumation facilement ?

—               Ils ont accepté.

Camille a envie d’une cigarette.

—               Et Simon, demande Inès après un moment de silence.

—               Simon ?

—               Vous venez de le fracasser.

Camille ne sait pas trop quoi répondre.

—               En tout cas vous avez raison de lui parler comme ça, c’est un authentique connard.

—               Pardon ?

En d’autres circonstances, Camille n’aurait pas accepté de commentaires sur les collègues. Mais curieusement, elle sentait qu’Inès pouvait se permettre d’aller plus loin. Et qu’elle laissait faire.

—               Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

—               C’est à vous de me le dire.

—               Il a essayé de me violer hier soir.

Inès reste très professionnelle, ne fait pas d’embardée avec le fourgon, garde les yeux sur la route. Mais ses mâchoires se sont crispées. Et ses doigts serrent le volant comme s’il s’agissait du cou de Simon.

—               Qu’est-ce que vous allez faire ?

Camille soupire une nouvelle fois.

—               Vous avez une cigarette ?

—               Désolée, je ne fume pas.

Ils sont pénibles ces jeunes à n’avoir aucun défaut

—               Rien. Je ne vais rien faire.

—               Vous préférez le laissez libre et impuni et qu’il recommence sur quelqu’un d’autre ?

—               Il ne recommencera pas sur quelqu’un d’autre. C’est moi qu’il veut.

—               Excusez-moi, mais vous savez bien que c’est faux. Si vous l’avez repoussé, il va se venger sur une autre femme. Ou plusieurs.

Bien entendu qu’elle a raison

Mais qu’est-ce que je peux faire

C’est mon plus proche collaborateur

               Si même les femmes Capitaines laissent tomber…

—               Je ne laisse pas tomber, je vais régler ça.

               Vous allez porter plainte ?

               Prenez par-là.

Le fourgon arrive devant l’hôpital et Camille indique la direction de l’institut de médecine légale.

—               Concentrez-vous sur l’affaire qui nous occupe, ajoute-t-elle.

Elles contournent les bâtiments au ralenti à la recherche d’une place.

—               Garez-vous devant, on ne trouvera rien d’autre.

Inès immobilise le véhicule devant la porte.

Elle abaisse le pare-soleil sur lequel on peut lire Police et descend.

Dans le coffre, les deux femmes prennent les gros sacs d’investigation et les transportent avec difficulté jusqu’à l’intérieur de l’institut. Des flics les attendent.

—               Donnez, propose un policier.

Camille laisse volontiers son sac, mais Inès, toute petite au milieu des gaillards tient à porter le sien.

—               Bonjour Capitaine, dit un homme en lui tendant une main franche.

—               Bonjour Bertier.

—               Vous avez fait bonne route ? ajoute-t-il d’une voix chaleureuse.

—               Merci.

—               Content de vous revoir.

—               Moi aussi, même si j’aurais préféré que ce soit dans d’autres conditions.

—               C’est comme ça.

Il sourit et ajoute :

—               Les légistes nous attendent.

Tout le groupe suit Bertier le long d’un étroit couloir qui s’enfonce dans les profondeurs de l’hôpital, dans le gouffre de l’atrocité, dans ce que l’humain peut produire de pire.

Accompagné de l’odeur qui va avec.

Le petit corps est étendu sur une table en inox.

Encadré par deux légistes en blouse verte.

L’air très mécontent.

—               C’est vous qui avez voulu tout ce bordel ? demande l’un d’entre eux à Camille.

—               Vous croyez qu’on a pas autre chose à foutre que d’exhumer ce pauvre gosse ?

—               Vous imaginez qu’on ne pas fait notre boulot ? Que ce gamin n’a pas déjà fait l’objet d’un examen ?

—               On va voir ça tout de suite, les toise Camille en s’avançant jusqu’à eux.

—               C’est un procédé fréquent en cas de morts d’enfant répétées, explique Bertier en signe d’apaisement.

Et il tend une blouse à la Capitaine.

—               On y va, dit Camille. On reprend tout.

Bertier résume la situation.

—               Voici Hélio, 7 ans, probablement renversé par une voiture et dissimulé dans un fossé. Retrouvé par le chien d’un promeneur après 3 mois de disparition. Auteur non retrouvé. L’examen indiquait un traumatisme crânien, mais aucune violence sexuelle.

 Un policier jeune et boutonneux s’apprête à prendre des notes.

—               Le corps est en assez mauvais état et la manipulation va être délicate, annonce un des légistes de mauvaise humeur.

—               Traumatisme crânien confirmé, montre l’autre. Fracture des os du crâne avec brèche et hémorragie méningée. Et des dégâts cérébraux non négligeables qui peuvent être compatibles avec le choc d’un véhicule et probablement la cause du décès.

Le jeune écrit.

Inès se tient droite et regarde la scène avec grande concentration.

—               Qu’est-ce que vous pouvez dire d’autre ? demande Camille.

—               Pas grand-chose. Abdomen souple sans hématome, pas de fracture des membres, pas d’autre trace de contusion.

Et après un examen minutieux, il ajoute :

—               Pas de signe d’agression sexuelle.

—               Voilà, nous avions tout noté dans notre rapport, grogne l’autre légiste.

Inès commence à manifester des signes d’agacement.

—               Vous pouvez le retourner ? demande alors Camille.

—               Ça va être difficile, dit le premier légiste.

—               Pourquoi faire ? demande le second.

—               Pour faire votre boulot jusqu’au bout. Je ne suis pas venue jusqu’ici pour que vous me relisiez vos premières conclusions, mais pour vérifier quelque chose.

Les toubibs se pincent.

Une femme, leur parler sur ce ton ?

Dans leur labo ?

Mais où on vit ?

D’un geste courtois, Bertier les invite à s’exécuter.

De très mauvaise grâce, les yeux vomissant des flammes, les deux légistes entreprennent de retourner Hélios. Qui manque de se disloquer.

Pauvre gosse

Quand ils y parviennent, Camille s’approche malgré l’odeur.

—               C’est quoi, ça ?

—               C’est rien.

—               Vous êtes certains ?

Camille montre deux fines lignes de chaque côté de la colonne vertébrale lombaire.

Alors le médecin se penche, gratte avec une pince et le trait se creuse.

Puis s’écarte.

—               Merde, qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

L’autre s’incline à son tour et introduit une spatule dans l’ouverture.

—               Il y a des points de suture.

Il relève les yeux.

—               J’ouvre ? demande-t-il à Bertier.

—               Mais bien entendu ! Faites votre job, nom de nom !

Avec de fins ciseaux, il découpe de nombreux nœuds.

—               Du fil résorbable, excellent boulot, se dit-il, comme pour lui seul. Il ne se doute pas une seconde sur quoi il va tomber, sinon il se serait abstenu.

—               Alors, voyons voir ce qu’il y a là-dessous.

Il écarte avec une pince.

Et devient blême.

—               Nom de Dieu !

Il fixe son compère.

Qui regarde à son tour dans la plaie.

—               C’est pas possible !

—               Qu’est-ce qui n’est pas possible, s’impatiente Bertier.

—               On lui a prélevé un rein.

—               Et certainement l’autre ! s’emporte Camille en indiquant la seconde ligne.

—               Comment vous avez pu passer à côté de ça ? hurle Bertier. Vous vous rendez compte ? Ça change tout ! C’est un meurtre ! Un meurtre odieux !

—               Vous êtes vraiment des branques ! Des minables ! s’y met Inès.

Elle fait des photos.

Les deux légistes ne font plus les malins. Ils se sont dégonflés comme deux soufflés et se tiennent maintenant voutés et ratatinés sous les lampes blanches.

—               Pauvre gosse, marmonne alors l’un d’eux.

—               Qui peuvent être les tarés qui font ça, lâche l’autre, anéanti.

Mais Camille et Inès sont déjà loin, parties au pas de course, abandonnant leurs valises de matériel.

Bertier a hésité à les suivre. Mais le temps qu’il se décide et c’est trop tard. Il faut être rapide si on veut s’aligner.

—               Je ne vous félicite pas le gars. Vous allez vous faire virer.

Même scénario deux heures plus tard auprès de la petite Cléa, 6 ans, retrouvée dans un chantier, coincée entre des poutres en béton et des gravats. Même discours, même mode operandi. Mais cette fois, ce sont les flics qui sont de mauvaise foi.

—               Vous nous soupçonnez de mal faire notre boulot, c’est ça ?

—               Je ne soupçonne rien, je viens chercher des éléments tangibles.

—               Traumatisme crânien très délabrant, commence le légiste. Dégâts cérébraux irréversibles ayant occasionné la mort. Rien d’autre visible.

—               Vous pouvez vérifier les fosses lombaires ? demande Camille.

Les flics lèvent les yeux devant tant d’arrogance, le médecin retourne Cléa.

—               Regardez ! crie presque Inès.

—               Merde, jure Camille.

—               Quoi ? disent les flics.

Les mêmes cicatrices, discrètes, quasi invisibles de chaque côté de la colonne lombaire.

—               Il y a que vous êtes des putains de blaireaux les mecs ! Vous n’avez plus qu’à balancer votre enquête à la poubelle et à recommencer !

Et les deux femmes laissent les flics et le légiste découvrir ce qu’ils ont manqué.

—               Tu sais ce qui me fait le plus de peine ? confie Camille à Inès, alors qu’elles rentrent au Commissariat.

La conductrice jette un regard interrogatif à sa supérieure.

—               C’est que pour Léa, ils n’ont même pas pris le soin de dissimuler les cicatrices.

—CINQUANTE-CINQ—

—               Tu avais prévu de faire ça ?

Il y a des heures qu’elle est assise à côté de lui.

Le jour est levé depuis un moment.

Elle lui laisse le temps de revenir. D’atterrir. De réaliser.

Et puis, quand elle juge qu’elle a assez attendu, elle lui pose la question qui lui brule les lèvres.

—               Tu avais prévu de faire ça ?

David se redresse sur les coudes.

Plonge ses yeux dans les siens.

Ses yeux brun foncé.

Impénétrable.

—               Je ne sais pas. Probablement.

—               Moi je savais que tu allais le faire.

—               Et tu es montée ?

—               Je ne voulais pas te laisser partir seul.

Le regard du jeune homme noircit.

—               Je voulais venir avec toi. Être avec toi, continue Julie.

—               Être avec moi…

—               Tu me prends pour une folle ?

—               Bien sûr que non.

—               Une folle suicidaire ?

Un sourire malicieux se dessine sur ses lèvres :

—               Tu penses que ça valait le coup ?

—               Vertigo. Une chute interminable.

—               C’est toi qui m’as sorti de l’eau ?

Julie acquiesce.

—               Tu m’as sauvé la vie !

—               Je n’arrivais à enlever mon casque. Il se remplissait d’eau. J’ai vraiment cru que j’allais crever dans mon bocal.

Il sourit.

—               Quand j’ai senti que quelqu’un m’attrapait, j’ai aussitôt su que c’était toi. Je me suis laissé faire du mieux que je pouvais.

—               J’ai cru que tu étais mort.

—               Eh non !

—               Si tu savais comme…

Des bruits de scooter qui se garent devant la maison ne la laissent pas finir.

Alors David saisit le bras de Julie et lui demande :

—               Tu savais pour Élaine ?

Julie hésite.

—               Oui, finit-elle par avouer.

—               Et tu ne m’as rien dit ?

—               Élaine est mon amie. Tu n’aurais pas compris.

Des voix, des pas sur le gravier de la cour.

Je suis trop con pour comprendre ?

Oui

Je peux te l’avouer

Trop con

Pour comprendre

—               Julie ? David ?

Julie se lève et ouvre la fenêtre.

Elle fait un signe de la main.

La porte d’entrée claque et la tribu débarque dans la chambre.

—               Qu’est-ce que vous foutez dans cette baraque ?

—               Comment vous êtes arrivés ici ?

—               Qu’est-ce qui vous a pris de faire ça ?

—               Vous nous avez foutu une de ces trouilles !

Élaine se précipite dans les bras de son frère.

Adèle s’accroche au mur pour ne pas tomber, plus pâle que jamais.

Solenn embrasse Julie.

Noah et Thomas sourient de revoir leurs amis sains et saufs.

Milla ne sait pas trop quoi faire. Elle fait des efforts pour éviter de se jeter sur David. La douleur est toujours visible sur son visage.

Ils ont tous l’air crevés.

—               On est chez qui, ici ? demande Thomas.

—               Chez une amie qui nous veut du bien, explique David.

—               Et encore ?

Il n’ajoute rien.

Les regards se tournent vers Julie. Qui n’en dit pas plus.

—               Vous nous faires de cachoteries ?

—               Laisse tomber, le coupe Solenn. On s’en moque.

—               Solenn a raison, le principal est que vous alliez bien, dit Noah.

—               Allez, on se tire d’ici, dit Milla, qui étouffe.

Un bruit sourd les fait tous sursauter.

Adèle vient de s’effondrer au sol. Inanimée.

Milla et Élaine bondissent, lui tapotent les joues, l’installent confortablement.

Thomas lui relève les jambes.

David et Julie ne bougent pas.

Tous les visages se tournent vers eux. L’incompréhension se lit dans leurs yeux.

—               Qu’est-ce qui vous est arrivé ? demande Thomas. C’est ta petite amie, oui ou non ?

David détourne le regard.

Solenn caresse les longs cheveux d’Adèle.

Et puis Noah, croyant bien faire, remonte les manches de la jeune fille allongée, pâle comme la mort, couverte de sueur. Et c’est la stupéfaction. À tel point que Noah lâche le bras et recule :

—               Mais c’est quoi ça ?

Des dizaines de fines coupures dessinent une série de petits traits sur la face interne de l’avant-bras d’Adèle. Des traits anciens. Et de plus récents. Voire même très récents, mal cicatrisés , laissant perler quelques gouttes de sang.

—               Putain, pourquoi elle se fait ça ?

Élaine prend délicatement la main d’Adèle et abaisse la chemise d’adèle pour masquer les cicatrices.

—               Ça lui fait du bien, répond-elle.

—               Du bien ?

—               Le sang qui coule soulage la douleur. Quand on ne comprend plus rien et qu’il faut une solution rapide pour baisser le niveau de tension du corps.

—               Se couper pour se soulager ?

—               Oui. Tu n’as jamais lu Rimbaud ?

—               Rimbaud parle de scarification ? Ça m’a échappé.

—               Elle se scarifie depuis longtemps ? demande Milla.

Élaine acquiesce.

—               C’est pour ça qu’elle garde tout le temps des manches longues, comprend alors Noah.

Il se tourne vers David.

—               Tu le savais ?

David ne dit rien.

Adèle ouvre brutalement les yeux et Noah recule, comme s’il venait d’apercevoir un fantôme. Il se cogne la tête contre un meuble.

Quand elle voit ses amis penchés sur son bras, elle le retire dans un effort qui lui arrache un râle. Puis elle le cache sous son dos.

—               Ça va mieux ? demande Élaine en souriant.

—               Tu nous a foutu une de ces frousses, ajoute Noah.

Adèle sourit faiblement puis se redresse doucement, mal à l’aise, confuse de se donner en spectacle de la sorte, gênée de sa fragilité.

Honteuse aussi que son secret soit dévoilé à ses proches.

Elle ouvre la bouche.

Aucun son ne sort.

Elle se reprend.

—               Je sais qui est le corbeau, articule-t-elle avec difficulté.

—CINQUANTE-QUATRE—

Noah et Thomas avancent prudemment dans l’obscurité à la lueur de leurs smartphones. Ils ont dépassé l’éolienne et perçoivent maintenant très distinctement le bruit des vagues en contrebas de la falaise.

Ils ne sont plus très loin du vide.

Ils savent qu’ils n’ont plus aucune chance de retrouver la moto.

Impossible de dire un mot.

Impossible de décrire l’incompréhension.

L’horreur.

Ils font demi-tour pour rejoindre le petit groupe massé dans le froid à la limite des braseros.

Tout le monde a deviné.

David ne s’est pas arrêté.

Adèle se griffe les bras. Profondes entailles, chaire lacérée.

—               Pourquoi ils ont fait ça ? lâche-t-elle soudain.

Et ils comprennent qu’il ne faut pas rester ici, qu’Adèle va craquer, qu’il faut éviter un second drame.

À leur retour, le spectacle est saisissant. Les rats quittent le navire. C’est la débandade.

Abandonnant tout sur place, chacun se barre comme s’il s’agissait de sauver sa peau.

Quelle pitié

Angelo et Marcello regardent avec consternation l’immense lâcheté se déployer devant eux.

—               Qu’est-ce qu’il a foutu votre poto ? Il est malade ou quoi ? demande Angelo.

—               Et tous ces connards ? râle Marcello.

—               Bon débarras.

—               C’est votre faute si David a sauté ! attaque brutalement Adèle.

—               Hé, doucement ma jolie. Je me doute que vous êtes triste pour votre copain. Mais j’y suis pour rien si cet imbécile s’est pris pour un putain d’oiseau.

—               C’est vous qui organisez ces courses débiles.

—               Peut-être. Mais le seul débile, comme vous dites, c’est celui qui a fait le malin avec ses cabrioles. Il est complètement tapé.

—               Allez, on rentre.

Thomas et Solenn ont bien compris qu’il n’est pas nécessaire de poursuivre la discussion avec ces types et ils s’éloignent, suivis par tous les autres.

Ils retournent vers leurs scooters.

—               Peut-être qu’ils ne sont pas morts. Peut-être qu’ils sont tombés dans la mer. Peut-être qu’ils ont besoin d’aide. Il faut aller les chercher ! s’écrie Adèle.

La jeune fille prie Noah de démarrer.

—               On pourrait descendre voir, supplie-t-elle.

—               Il fait nuit.

—               On ne peut pas les laisser ! implore-t-elle.

Noah la prend contre lui et tente de la calmer.

—               Je ne connais pas les chemins qui longent la côte.

—               Allons-y, on verra bien.

Élaine et Solenn, penchées sur leur téléphone, cherchent à localiser sur la carte l’endroit où la moto aurait pu tomber. Elles déterminent une zone et identifient une route qui s’y rend.

—               C’est à dix minutes d’ici.

Noah démarre son scooter et Adèle s’installe aussitôt contre lui.

—               On vous suit.

Solenn monte derrière Thomas et ils s’élancent dans la nuit épaisse.

Milla fait quelques pas. Blanche.

—               Ça n’a pas l’air d’aller, constate Élaine.

—               T’inquiète…

—               Me prends pas pour une demeurée !

—               Je suis tombée et j’ai dû me casser des côtes.

—               Je conduis.

Les autres ne les ont pas attendus et les deux jeunes filles se lancent à la poursuite des faibles phares rouges qui luisent au loin.

La route serpente en descente.

Dans un virage, elles croisent une dépanneuse qui roule à vive allure et qui manque de les heurter.

—               Chauffard ! braille Élaine en tendant un doigt.

Milla s’accroche, masque de souffrance vissé sur le visage, la douleur lui vrillant les cotes à chaque imperfection de la chaussée. Elle n’ose pas demander à Élaine de ralentir.

L’odeur de la mer se fait plus présente.

Milla reconnait la puanteur des algues à la marée basse.

Une légère nausée lui monte du creux du ventre.

Elles rattrapent les deux scooters qui les précèdent au niveau d’un terre-plein face à l’étendue sombre.

—               Il faut continuer à pied, leur annonce Thomas.

Et ils partent en courant.

Milla tente de les suivre, mais est immédiatement stoppée par un déchirement au niveau de la poitrine. Elle tombe à genoux le souffle coupé.

Elle ne supporte pas de se voir ainsi diminuée.

Se relève et vomit.

Se décide à laisser filer ses amis.

Les yeux rivés sur l’écran de son smartphone, Solenn donne des indications de position.

—               On n’est plus très loin, on devrait arriver.

Et effectivement, ils parviennent au niveau d’une petite crique de sable dégagée par la marée descendante.

—               Il s’est passé quelque chose ici, remarque Noah en éclairant la plage à l’aide de la torche de son téléphone.

Adèle ne dit rien, mais observe la scène d’un regard intense.

Élaine retrace les évènements.

—               Il y a eu quelqu’un allongé ici.

Elle montre un profond sillon dans le sable que chacun imagine sans peine être celle d’un corps qu’on a tiré jusqu’aux cailloux.

Plusieurs empreintes de pas.

—               Trois personnes, compte Thomas.

—               Comme la mer descend, les évènements ont dû se dérouler il y a moins d’une heure, constate Noah.

Tous se remémorent la dépanneuse qui a manqué de les percuter.

—               Vous avez vu le nom sur la carrosserie ?

—               Pas le temps.

—               Trop occupé à l’éviter.

Élaine écarte les bras.

—               Au moins, ils sont vivants, annonce-t-elle.

—               Un corps a été repêché, c’est tout ce qu’on a, corrige Solenn. Est-ce que c’est celui de David ou celui de Julie ? Et puis rien ne nous permet de savoir s’il était en vie.

—               Le fait qu’il soit allongé et qu’on l’ait trainé dans le sable n’indique rien de bon, ajoute Thomas.

Adèle affiche un visage défait.

Elle flageole sur ses jambes.

—               Tu es toujours tellement encourageant quand tu t’y mets, dit Élaine d’un air de reproche.

Le retour vers les scooters se déroule dans un silence d’enterrement.

Milla vient à leur rencontre, grelottant de froid.

—               Je vais te conduire aux urgences, propose Élaine.

—               Non, pas question, ça va, répond Milla d’un ton rude. Qu’est-ce que vous avez trouvé ?

—               Rien.

—               Ne dis pas rien ! On a découvert des traces de corps qu’on a sorti de l’eau et les empreintes de trois personnes.

—               Conclusion ? demande Milla.

—               Pas grand chose.

—               Bon, ben, il n’y a plus que le commissariat.

Ils regardent tous Milla, effarés.

—               Qu’est-ce que vous voulez faire d’autre ? ajoute-t-elle. Il faut une enquête, qu’on les cherche ! On ne va pas rester comme ça, sans savoir s’ils se sont noyés ou si on les a enlevés !

Personne ne trouve rien à redire.

—               Moi, en tout cas, j’y vais.

Elle enfourche son scooter et manque de défaillir sous un assaut soudain de la douleur.

Elle parvient pourtant à démarrer la machine.

—               Laisse-moi conduire, lui propose Élaine. Je t’accompagne.

—               On y va tous, dit Noah.

Et ils reprennent la petite route en sens inverse.

Il est vraiment tard quand ils se présentent à L’hôtel de Police.

Le bâtiment est éteint.

Une nana au visage chiffonné entrebâille la lucarne de la porte d’entrée quelques minutes après qu’ils aient sonné.

—               Qu’est-ce que vous voulez ? râle-t-elle en découvrant la bande d’ados à cette heure avancée.

—               Ce sont nos amis qui ont disparu, commence Milla.

Ce qui a pour effet immédiat d’exaspérer la nana. Putains de jeunes qui viennent faire chier au milieu de la nuit parce qu’ils ne retrouvent plus leurs copains.

—               On verra ça quand il fera jour, OK ?

Et elle referme la lucarne.

Milla appuie une nouvelle fois sur la sonnette de garde.

—               Dégagez, où je vous coffre ! Bande de merdeux !

—               Mais écoutez-nous ! Vous jugerez quand on vous aura expliqué.

Elle soupire et s’exécute de mauvaise grâce.

Elle réagit quand Milla lui parle des courses de moto clandestines. Demande des précisions sur les lieux et les personnes présentes. Mais ne la croit pas sur David et Julie qui disparaissent dans la nuit. Ni sur la trace de corps sur le sable. Ni sur la dépanneuse.

Ils insistent.

La flic finit par prendre son téléphone et appeler quelqu’un.

—               Vous saviez pour les courses de motos sur la falaise ?

Elle raccroche.

—               Vous avez de la chance, l’officier de permanence n’est pas loin.

Un homme vient les rejoindre.

Adèle reconnait aussitôt Simon.

Il écoute le récit de la nuit que lui fait Milla.

Au moment d’évoquer la disparition de David et Julie, un sourire énigmatique passe sur son visage.

La situation semble le satisfaire

—               Ils vont revenir, ne vous inquiétez pas.

Et puis son expression change brutalement lorsque Milla évoque les traces de corps sur le sable de la crique et la dépanneuse.

—               Ils ont été enlevés ! s’écrie Noah.

Et il brandit les photos sur son téléphone.

Un sentiment violent brouille le visage de Simon.

Les yeux finement plissés, il lâche, d’un ton à faire trembler une horde de barbares :

—               Envoyez une équipe !

—               Je…, balbutie la fliquette de l’accueil.

—               Tout de suite ! aboie son supérieur.

—CINQUANTE-TROIS—

Milla s’enfonce dans le grouillement braillard.

Ébahie par une telle myriade luxuriante, elle avance, son smartphone discrètement pointé vers les hommes et les femmes rencontrées, photographiant les corps à la dérobée, volant une matière inouïe, inspiration infinie de situations, positions et postures.

Elle ne voit pas le temps qui défile.

Ne voit rien de ce qui se passe autour d’elle.

Ne voit rien d’autre que ce théâtre ouvert. Images vivantes des projections les plus insensées de son esprit, galerie des harpies.

Elle marche et immortalise les scènes qu’elle surprend, ivre de poussière, de mucus, de sécrétions et d’humus.

Exaltée.

Jusqu’à ce qu’elle découvre Julie, hissée sur une pile de palettes bancales.

Réveil brutal.

—               Hey, Julie, tout le monde te cherche !

Julie ne la voit pas.

Elle est absorbée dans l’observation de la nuit.

Tendue comme un arc.

Son regard fou, braqué, sonde l’obscurité au-delà des lumières, dans la direction d’une éolienne qu’on devine faiblement. Soudain elle se dresse. Une silhouette se détache de la pénombre.

Le cœur de Milla bondit dans sa poitrine.

David

La silhouette marche d’un pas rapide vers les stands éclairés, disparait sous une tente. Quelques minutes plus tard, une moto de couleur or jaillit et vient se placer sur la ligne de départ. Des fusées bleues et rouges éclatent tandis que le tumulte de la foule enfle.

Et, avant qu’elle n’ait le temps de réagir, Julie bondit de sa tour d’observation de fortune et traverse l’espace qui les sépare des machines.

—               Julie !

Milla devine sa peau se barder de frissons glacés.

Son amie est en train de commettre une folie, elle le sait, elle le sent.

Elle escalade à son tour les palettes et ne quitte plus la scène des yeux, retenant son souffle, comme tous ceux qui l’entourent. Un silence lourd menace. Seule la greluche déjantée qui donne les départs s’agite dans son délire, ne s’apercevant pas du drame qui se joue.

Julie grimpe derrière le conducteur de la moto or.

La foule crie « Goliath ! ».

David

Instants d’hésitations

À peine perceptibles

Et la folle donne le départ, libérant les cris du public et les hurlements des moteurs.

La pile de palettes tangue dangereusement sous les coups des spectateurs gorgés de speed.

Julie lance un coup de pied à la timbrée aux drapeaux qui se casse en deux sus le choc.

Et les deux motos prennent de la vitesse, flèches brillantes jetées dans la nuit, avalant l’espace éclairé, comme aspirées par l’obscurité qui les attend.

Défi sans pitié, sans compromis.

Les cris diminuent à mesure que la limite approche.

La distance où ils auraient dû commencer à ralentir est franchie, sans qu’aucune manœuvre d’intimidation ne soit tentée. Ils foncent. But fou. Ne pas freiner le premier. Fièvre hallucinante. Ne pas perdre la face.

Et tout se joue rapidement. Sous le regard médusé de la foule, dans un silence sidéré. Animé par un réflexe de sauvegarde, la moto noire décélère brusquement. Tandis que la moto or continue sur sa trajectoire, à la même vitesse. Et disparait dans les ténèbres, engloutie dans la masse sombre.

La foule soudain indécise remue, s’interroge, attend le retour de Goliath. Qui est le vainqueur ? HellBlack s’est arrêté et maronne lui aussi, le visage tourné vers les abysses.

Un cri s’élève, une plainte terrible.

—               David !

Milla reconnait la voix d’Adèle. Adèle, la première à rugir, la première à percuter.

Alors elle hurle à son tour. Son désespoir, son incompréhension.

Dans son agitation, elle perd le précieux équilibre qui maintenait au sommet de sa tour bancale et chute lourdement en arrière. Une vive douleur éclate dans son épaule droite et illumine son cerveau. Non. Elle doit retrouver David. Se relève, tenant son bras bloqué contre sa poitrine. Et elle s’élance vers la masse sombre qui a absorbé le bolide.

Adèle court elle aussi vers l’éolienne et a un peu d’avance. Noah, Thomas et Solenn suivent. Élaine se précipite à son tour vers eux. Ils vont se rejoindre à la lisière de la nuit, haletants, fous d’inquiétude et de douleur, groupe serré, fracassé, muet, pétrifié.

Le pilote noir est resté immobile, stupéfait, hagard, défait, privé de sa victoire.

Attendant le retour de son rival.

Mais le temps passe et chacun devine qu’il est trop tard.

Que la moto or ne reviendra pas. Laissant tout le monde sous le choc, les bookmakers désarçonnés, Angelo sonné.

—CINQUANTE-DEUX—

—               Ça va aller ? Vous voulez un café ?

—               Volontiers.

Encore sonnée, Camille suit l’ouvrier dans le hangar.

Au fond du bâtiment, un recoin bricolé avec des tôles abrite une petite cuisine.

Un évier sale, un frigo, une cafetière, une minuscule table, deux chaises.

La ressemblance avec un box d’interrogatoire est saisissante.

Elle s’assied, tenant sa veste bien fermée afin de masquer son chemisier déchiré.

—               Merci, murmure-t-elle, le regard bas, pendant que l’homme verse du café dans deux tasses.

—               C’est normal, répond-il aussitôt. Vous prenez du sucre ?

Camille relève les yeux et le détaille. Visage franc, allure honnête, un peu gêné d’accueillir une femme en pleine nuit dans cette saleté. Il reste debout, appuyé à l’évier. Il attend, ne sachant pas trop comment les choses vont se passer.

—               Non merci.

Camille récupère.

Retrouve le cours de ses idées.

La chaleur et le goût âpre du café réveillent ses sens.

—               OK, on s’y met ?

Le garagiste est surpris.

—               L’expertise de la voiture.

Il n’y était pas.

—               Ah oui ! L’expertise !

Heureux de trouver une issue, l’homme pose sa tasse sur la table et file rejoindre l’épave de la Cayenne. Camille lui emboite le pas.

—               Qu’est-ce que vous cherchez exactement ?

—               Des traces de sabotage.

—               Rien que ça ? Vous ne pensez pas que le conducteur a simplement utilisé son téléphone ? Ou qu’il s’est endormi ?

—               Mon boulot est toujours de penser au pire.

Le mécanicien commence alors l’étude minutieuse du véhicule. Finalement assez satisfait de ne pas se taper le boulot tout seul dans la nuit.

—               Si on voulait saboter ce genre de bagnole, on ferait quoi ? demande Camille.

—               Ça dépend.

—               Et encore ?

—               Si c’est des pros qui font ça. Ou des amateurs.

—               OK.

—               Si c’est des pros, on peut tout voir. Et vu l’état de la voiture, on ne trouvera rien.

—               Si ce sont des amateurs ?

—               Les freins. C’est le seul poste accessible.

—               Allons-y pour les freins.

La carcasse est tellement déformée que l’accès aux freins est complexe. Le mécano doit jouer d’habileté avec d’énormes pinces et des barres en fer.

—               Je ne peux pas découper, sinon l’expert de l’assurance va me tomber dessus, explique-t-il.

Camille l’observe se débattre avec les tôles et l’alliage de la carrosserie.

—               Merde ! s’exclame-t-il au bout d’un moment.

—               Quoi ?

Camille s’approche.

—               Vous aviez raison, regardez.

Il lui montre un boitier et des fils.

Elle ne voit rien de particulier.

—               Ça a été ouvert et trafiqué.

—               Vous en êtes certain ?

—               Certain.

—               On peut dire que ce n’est pas un accident ?

—               J’en sais rien. Le boitier des freins a été manipulé, c’est tout ce que je peux dire.

Camille a retrouvé toute sa fougue.

Elle photographie le boitier et réfléchit.

Le téléphone du garage sonne.

Le mécano va décrocher en râlant.

—               Ah c’est vous ! Oui, tout va bien. Ah bon ? Maintenant ? OK. À demain.

Il revient vers Camille, embarrassé.

—               Il faut que j’y aille.

—               Un accident ?

—               Non, des abrutis qui bazardent des motos.

Puis, se ravisant, conscient d’en avoir trop dit, il ajoute :

—               Ce n’est pas à la flic que je parle. La police ne doit rien savoir.

Camille sourit.

Des motos

L’homme rougit, confus.

—               Vous ne devriez pas être là, conclut-il.

—               Vous m’avez filé un coup de main, à mon tour de vous aider. Je vous accompagne.

—               Non, non, surtout pas ! réagit-il, affolé.

—               Ne vous inquiétez pas, je sais faire la différence entre ce qui est de mon boulot et ce qui est de ma vie privée.

Sentant qu’il s’est foutu dans de sales draps depuis le début avec cette femme, le mécano ne sait plus quoi dire ni quoi faire.

—               Vous pouvez pas rentrer chez vous ? Quelqu’un doit bien vous attendre, non ? tente-t-il, désespéré.

—               Il dort à l’heure qu’il est.

—               Merde, foutez-moi la paix. J’ai fait ce que vous vouliez, barrez-vous !

Il essaie d’être grossier et menaçant.

—               Regardez comme vous êtes fagotée ! Sérieux, rentrez chez vous !

Camille sourit une nouvelle fois, le trouvant soudain mignon comme tout à s’inquiéter pour elle.

—               Ne perdez pas votre temps, je vous accompagne. Vous aurez peut-être besoin de ça ! dit-elle en montrant le SIG-Sauer.

—               Vous êtes une tenace, vous !

Il plante ses yeux dans les siens.

—               Je suppose que je n’ai pas le choix.

L’évalue.

—               Mon patron ne doit rien savoir.

—               OK.

—               La police non plus.

—               Vous avez ma parole.

—               Merdier…

Et il monte dans la dépanneuse. Camille prend place à son tour.

Le camion roule un moment puis quitte la ville et s’approche des éoliennes récemment installées sur la falaise, dominants la mer, au grand damne des amoureux des balades solitaires.

L’allure que prennent les évènements de la nuit n’est pas pour déplaire à Camille. Elle a l’intuition que la solution à plusieurs de ses problèmes se trouve là-haut.

Mais elle est loin de concevoir ce qui se trame vraiment.

Quand la dépanneuse se présente sur les lieux, le spectacle est irréel.

Camille avait déjà eu vent de ce genre de rassemblement clandestin, mais à aucun moment elle ne s’était imaginée une telle ampleur.

Et pendant que le mécano manœuvre au milieu d’une foule nombreuse, elle s’aperçoit qu’il vient probablement de se passer quelque chose. Quelque chose d’imprévu. Quelque chose de dramatique.

Les gens sont silencieux et immobiles.

Frappés de stupeur.

Incapables de réagir.

Assemblée de statues figées par un évènement exceptionnellement grave.

—CINQUANTE-ET-UN—

David a juste le temps de rejoindre le stand.

Angelo tourne en rond et se bouffe les doigts.

—               Bon sang mon pote, où t’étais passé ?

—               Grouille, lui lance Marcello.

Et tandis qu’il enfile sa combinaison, Angelo décompense :

—               J’ai cru que t’allais nous planter ! Merde, tu m’as collé une de ces frousses. BlackHell fanfaronne que tu t’es déballonné !

—               La moto est prête, dit Armando.

David saute sur la machine couleur or.

Qui glisse sur la piste.

Merveilleuse machine

Un sourire se profile sur le visage du jeune homme.

Un sourire carnassier.

En plusieurs accélérations, il jauge la moto

Parfaite

Il gagne la ligne de départ.

BlackHell est en place sous les vivats de ses supporters.

David se range à ses côtés.

Il sent que son rival l’évalue.

Lui s’en moque.

La moto noire ou une autre, ça lui est égal.

Il espère juste que son adversaire sera à la hauteur.

La femme aux drapeaux prépare la foule au départ. Complètement nue cette fois-ci, elle s’agite dans une transe qui lui vient de loin, bardée de peintures, de terre, les cheveux collés, salie et souillée.

David pense une fraction de seconde qu’elle ferait une belle série de photo.

Avant de replonger dans la concentration du départ.

Et puis, malgré le bruit des moteurs, il sent que quelque chose d’anormal se produit.

Une clameur d’abord.

Et un poids dans son dos.

Quelqu’un vient de grimper derrière lui, les bras puissamment attachés à sa taille.

Julie

—               Qu’est-ce que tu fais là ? hurle-t-il.

—               Je viens avec toi.

—               C’est trop dangereux !

—               Je viens avec toi.

La femme ne s’est aperçue de rien et, dans son anagogie mystique, s’apprête à donner le départ.

—               Julie, je t’en prie, descends !

Comme toute réponse, la jeune fille renforce son étreinte.

—               Je viens avec toi !

—               Julie !

Les drapeaux s’abaissent.

Trop tard

La femme drapeau baisse les bras déclenchant le tonnerre de l’enfer.