—SOIXANTE—

David s’éloigne, traverse la rue et slalom entre les rangées de voitures d’un parking. Une fois à l’abri des regards derrière une camionnette, il s’arrête et observe le couple. Le garçon ferme son manteau violet, attrape la fille par le bras et ils marchent vers ce qui semble être le centre-ville.

David compte bien ne pas perdre le contact avec ces deux oiseaux-là.

Exubérants, s’amusant à faire se retourner les gens sur leur passage, ils avancent lentement, riant, gesticulant. En tout cas, ni méfiants et axés sur eux-mêmes à un tel point que David n’a aucune difficulté à les filer.

Ils dépassent un bar très éclairé, tubes de néons rouges et verts, fauteuils en faux cuir blanc, musique branchée braillarde — le fameux Central. Il est évident qu’ils n’ont jamais eu l’intention de le rejoindre dans ce rade ringard.

Ils traversent une place et profitent des derniers rayons de soleil pour fumer une cigarette sur les marches d’une église. Les environs sont très animés, terrasses bruyantes, passants pressés, la rengaine vieillotte d’un mauvais manège à l’ancienne distillant ses notes aux alentours. Le spectacle est garanti pour occuper un jeune homme qui commence à trouver le temps long et dont les premiers picotements se font sentir dans les mains et les jambes. Le besoin d’action. Le raz-le-bol de patienter.

Au premier coup de cloche indiquant 18 heures, David bondit.

—               Bon allez, ça suffit de me prendre pour une truffe, crache-t-il planté devant les deux malins.

—               T’es encore là, toi ? s’étonne le garçon.

La fille ne dit rien. Très clairement, ce changement de ton ne lui plait pas.

—               Qu’est-ce que ça vous coute de me parler de Lauren 5 minutes ?

Ils s’apprêtent à se lever.

—               Personne ne bouge d’ici.

Et avant que la fille n’ait le temps de sortir ses griffes, il ajoute :

—               Je connais le type qui a poussé Lauren à prendre le périf à l’envers. Je l’ai rencontré. Il se fait appeler Angelo. BlackAngel. Et je ne sais pas comment il s’y est pris, mais j’ai moi aussi relevé le défi. J’ai eu plus de chance que Lauren, il ne m’est rien arrivé. Lauren et moi, on a ressenti les mêmes trucs. Sauf qu’elle n’est plus là pour m’en parler. J’ai découvert son accident par hasard. Je n’arrête pas d’y penser. J’ai vu toutes ses vidéos, j’ai lu tout son insta pour essayer de comprendre pourquoi elle a fait ça. J’aurais tellement voulu la rencontrer. Savoir si on est pareil. Savoir comment elle est au lycée. Comment sont ses parents.

Et les fixant d’un regard dur et noir, il conclut :

—               Je ne vous demande pas grand-chose. Juste de me parler d’elle. De vos souvenirs.

La fille se lève :

—               Tu crois que c’est facile de parler d’elle comme ça, au premier gars qui se pointe ?

—               Je ne te dis pas que c’est facile. Je te demande juste d’essayer. Et d’arrêter de me balader comme un nub.

Le garçon reste assis, visiblement affecté.

—               Joaquim et Lauren étaient très proches. Il n’a rien vu venir. On a découvert après l’accident que Lauren n’habitait plus chez ses parents depuis une dizaine de jours. Elle trainait dans des squats.

David regarde ses pieds.

—               Elle n’a rien dit pour le rodéo. On a appris son décès sur les réseaux sociaux.

—               Elle a un frère ? Ou une sœur ?

—               Son frère est mort d’une leucémie quand il était petit. Ses parents n’avaient plus qu’elle. Il la protégeait de tout. Lauren étouffait.

—               C’est pour ça qu’elle est partie, se murmure-t-il à lui-même.

La fille n’ajoute rien.

Le garçon dit alors d’une voix amère.

—               Je ne comprends pas pourquoi elle ne nous a rien dit. On était ses amis.

—               Elle a rencontré Angelo, avance David comme explication.

—               Qu’est-ce que tu veux dire ?

—               Elle a rencontré Angelo et l’a suivi. J’ai fait pareil. Il m’a proposé des défis. Je n’en ai jamais parlé à personne. C’est comme si on avait une double vie, une seconde existence tellement plus excitante.

Le garçon et la fille le fixent.

—               Et après, on se laisse griser et on fait des conneries.

Les mains dans les poches, gêné, pas très fier, David observe les gens autour d’eux. Tout est devenu triste, terne et morne.

—               Bon, dit-il. Je vous remercie.

Et il s’éloigne.

—               Hé ! appelle la fille.

David se retourne.

—               Tu dors où cette nuit ?

—               Je ne sais pas.

—CINQUANTE-SIX—

—               Je prends les clefs du fourgon, préviens Camille à Inès, la fliquette de la réception.

—               Ça va aller ? Vous voulez que je vous accompagne ?

Camille la regarde.

Petite, menue, grandes lunettes, fines taches de rousseur, cheveux noirs tirés derrière les oreilles.

—               Parfois, c’est mieux de ne pas être seule, ajoute la fliquette.

—               Ça dépend. Vous êtes certaine de ne pas être sensible ?

Camille se rappelle Simon, malade et inutile, vomissant ses tripes dans l’odeur des cadavres de chien, véritable boulet. Elle n’a pas envie de se trimbaler une greluche H.S.

—               Non, je supporte assez bien ce genre d’horreur.

Camille sourit.

Inès prend son sourire pour un oui et bondit de son siège, heureuse de son audace. Elle attrape sa veste et la rejoint avec les clefs.

—               Capitaine, je suis prête !

Simon traverse le hall.

—               Tu t’es battu ? lui demande un collègue.

—               Laisse tomber.

Comment ose-t-il se présenter devant moi ?

Apercevant Camille, il s’approche, le visage ironique.

—               Alors, ton petit protégé a encore fait parler de lui cette nuit ?

—               Qu’est-ce que tu fais là ?

—               Je travaille ici, tu te rappelles ?

—               Pas pour longtemps, tu peux me croire.

—               À cause de ce qui s’est passé hier soir ? C’était trois fois rien !

—               On verra ce qu’en pense le juge.

—               Le juge ? Tout de suite les grands mots. Tu m’en veux ?

—               Tu te fais exprès ?

—               Allez, on oublie tout ça !

—               Dégage.

—               Je t’accompagne.

—               Tu dégages ! Prends la place d’Inès à la réception. C’est ton nouveau poste.

Le fourgon s’embarque sur la rocade extérieure.

—               On commence par le garçon ou la fille ? demande Inès, accrochée au volant, silencieuse depuis leur départ.

—               Le garçon.

—               Quel âge ?

—               Sept ans. Il a disparu il y a 3 mois, on l’a retrouvé enterré dans un fossé il y a quelques semaines. L’expertise ne montre aucune trace de violence sexuelle. À priori, renversé par une voiture. Comme la petite Juliette. L’enquête conclut à une dissimulation macabre pour ne pas avouer un accident.

Inès se contente de conduire, sans commentaire.

Camille soupire de soulagement.

Au fond d’elle, elle remercie la fliquette de se la boucler.

—               Et la fille ?

—               Pareil. 6 ans percutée par une bagnole et cachée grossièrement dans un chantier abandonné.

—               Ils ont accepté l’exhumation facilement ?

—               Ils ont accepté.

Camille a envie d’une cigarette.

—               Et Simon, demande Inès après un moment de silence.

—               Simon ?

—               Vous venez de le fracasser.

Camille ne sait pas trop quoi répondre.

—               En tout cas vous avez raison de lui parler comme ça, c’est un authentique connard.

—               Pardon ?

En d’autres circonstances, Camille n’aurait pas accepté de commentaires sur les collègues. Mais curieusement, elle sentait qu’Inès pouvait se permettre d’aller plus loin. Et qu’elle laissait faire.

—               Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

—               C’est à vous de me le dire.

—               Il a essayé de me violer hier soir.

Inès reste très professionnelle, ne fait pas d’embardée avec le fourgon, garde les yeux sur la route. Mais ses mâchoires se sont crispées. Et ses doigts serrent le volant comme s’il s’agissait du cou de Simon.

—               Qu’est-ce que vous allez faire ?

Camille soupire une nouvelle fois.

—               Vous avez une cigarette ?

—               Désolée, je ne fume pas.

Ils sont pénibles ces jeunes à n’avoir aucun défaut

—               Rien. Je ne vais rien faire.

—               Vous préférez le laissez libre et impuni et qu’il recommence sur quelqu’un d’autre ?

—               Il ne recommencera pas sur quelqu’un d’autre. C’est moi qu’il veut.

—               Excusez-moi, mais vous savez bien que c’est faux. Si vous l’avez repoussé, il va se venger sur une autre femme. Ou plusieurs.

Bien entendu qu’elle a raison

Mais qu’est-ce que je peux faire

C’est mon plus proche collaborateur

               Si même les femmes Capitaines laissent tomber…

—               Je ne laisse pas tomber, je vais régler ça.

               Vous allez porter plainte ?

               Prenez par-là.

Le fourgon arrive devant l’hôpital et Camille indique la direction de l’institut de médecine légale.

—               Concentrez-vous sur l’affaire qui nous occupe, ajoute-t-elle.

Elles contournent les bâtiments au ralenti à la recherche d’une place.

—               Garez-vous devant, on ne trouvera rien d’autre.

Inès immobilise le véhicule devant la porte.

Elle abaisse le pare-soleil sur lequel on peut lire Police et descend.

Dans le coffre, les deux femmes prennent les gros sacs d’investigation et les transportent avec difficulté jusqu’à l’intérieur de l’institut. Des flics les attendent.

—               Donnez, propose un policier.

Camille laisse volontiers son sac, mais Inès, toute petite au milieu des gaillards tient à porter le sien.

—               Bonjour Capitaine, dit un homme en lui tendant une main franche.

—               Bonjour Bertier.

—               Vous avez fait bonne route ? ajoute-t-il d’une voix chaleureuse.

—               Merci.

—               Content de vous revoir.

—               Moi aussi, même si j’aurais préféré que ce soit dans d’autres conditions.

—               C’est comme ça.

Il sourit et ajoute :

—               Les légistes nous attendent.

Tout le groupe suit Bertier le long d’un étroit couloir qui s’enfonce dans les profondeurs de l’hôpital, dans le gouffre de l’atrocité, dans ce que l’humain peut produire de pire.

Accompagné de l’odeur qui va avec.

Le petit corps est étendu sur une table en inox.

Encadré par deux légistes en blouse verte.

L’air très mécontent.

—               C’est vous qui avez voulu tout ce bordel ? demande l’un d’entre eux à Camille.

—               Vous croyez qu’on a pas autre chose à foutre que d’exhumer ce pauvre gosse ?

—               Vous imaginez qu’on ne pas fait notre boulot ? Que ce gamin n’a pas déjà fait l’objet d’un examen ?

—               On va voir ça tout de suite, les toise Camille en s’avançant jusqu’à eux.

—               C’est un procédé fréquent en cas de morts d’enfant répétées, explique Bertier en signe d’apaisement.

Et il tend une blouse à la Capitaine.

—               On y va, dit Camille. On reprend tout.

Bertier résume la situation.

—               Voici Hélio, 7 ans, probablement renversé par une voiture et dissimulé dans un fossé. Retrouvé par le chien d’un promeneur après 3 mois de disparition. Auteur non retrouvé. L’examen indiquait un traumatisme crânien, mais aucune violence sexuelle.

 Un policier jeune et boutonneux s’apprête à prendre des notes.

—               Le corps est en assez mauvais état et la manipulation va être délicate, annonce un des légistes de mauvaise humeur.

—               Traumatisme crânien confirmé, montre l’autre. Fracture des os du crâne avec brèche et hémorragie méningée. Et des dégâts cérébraux non négligeables qui peuvent être compatibles avec le choc d’un véhicule et probablement la cause du décès.

Le jeune écrit.

Inès se tient droite et regarde la scène avec grande concentration.

—               Qu’est-ce que vous pouvez dire d’autre ? demande Camille.

—               Pas grand-chose. Abdomen souple sans hématome, pas de fracture des membres, pas d’autre trace de contusion.

Et après un examen minutieux, il ajoute :

—               Pas de signe d’agression sexuelle.

—               Voilà, nous avions tout noté dans notre rapport, grogne l’autre légiste.

Inès commence à manifester des signes d’agacement.

—               Vous pouvez le retourner ? demande alors Camille.

—               Ça va être difficile, dit le premier légiste.

—               Pourquoi faire ? demande le second.

—               Pour faire votre boulot jusqu’au bout. Je ne suis pas venue jusqu’ici pour que vous me relisiez vos premières conclusions, mais pour vérifier quelque chose.

Les toubibs se pincent.

Une femme, leur parler sur ce ton ?

Dans leur labo ?

Mais où on vit ?

D’un geste courtois, Bertier les invite à s’exécuter.

De très mauvaise grâce, les yeux vomissant des flammes, les deux légistes entreprennent de retourner Hélios. Qui manque de se disloquer.

Pauvre gosse

Quand ils y parviennent, Camille s’approche malgré l’odeur.

—               C’est quoi, ça ?

—               C’est rien.

—               Vous êtes certains ?

Camille montre deux fines lignes de chaque côté de la colonne vertébrale lombaire.

Alors le médecin se penche, gratte avec une pince et le trait se creuse.

Puis s’écarte.

—               Merde, qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

L’autre s’incline à son tour et introduit une spatule dans l’ouverture.

—               Il y a des points de suture.

Il relève les yeux.

—               J’ouvre ? demande-t-il à Bertier.

—               Mais bien entendu ! Faites votre job, nom de nom !

Avec de fins ciseaux, il découpe de nombreux nœuds.

—               Du fil résorbable, excellent boulot, se dit-il, comme pour lui seul. Il ne se doute pas une seconde sur quoi il va tomber, sinon il se serait abstenu.

—               Alors, voyons voir ce qu’il y a là-dessous.

Il écarte avec une pince.

Et devient blême.

—               Nom de Dieu !

Il fixe son compère.

Qui regarde à son tour dans la plaie.

—               C’est pas possible !

—               Qu’est-ce qui n’est pas possible, s’impatiente Bertier.

—               On lui a prélevé un rein.

—               Et certainement l’autre ! s’emporte Camille en indiquant la seconde ligne.

—               Comment vous avez pu passer à côté de ça ? hurle Bertier. Vous vous rendez compte ? Ça change tout ! C’est un meurtre ! Un meurtre odieux !

—               Vous êtes vraiment des branques ! Des minables ! s’y met Inès.

Elle fait des photos.

Les deux légistes ne font plus les malins. Ils se sont dégonflés comme deux soufflés et se tiennent maintenant voutés et ratatinés sous les lampes blanches.

—               Pauvre gosse, marmonne alors l’un d’eux.

—               Qui peuvent être les tarés qui font ça, lâche l’autre, anéanti.

Mais Camille et Inès sont déjà loin, parties au pas de course, abandonnant leurs valises de matériel.

Bertier a hésité à les suivre. Mais le temps qu’il se décide et c’est trop tard. Il faut être rapide si on veut s’aligner.

—               Je ne vous félicite pas le gars. Vous allez vous faire virer.

Même scénario deux heures plus tard auprès de la petite Cléa, 6 ans, retrouvée dans un chantier, coincée entre des poutres en béton et des gravats. Même discours, même mode operandi. Mais cette fois, ce sont les flics qui sont de mauvaise foi.

—               Vous nous soupçonnez de mal faire notre boulot, c’est ça ?

—               Je ne soupçonne rien, je viens chercher des éléments tangibles.

—               Traumatisme crânien très délabrant, commence le légiste. Dégâts cérébraux irréversibles ayant occasionné la mort. Rien d’autre visible.

—               Vous pouvez vérifier les fosses lombaires ? demande Camille.

Les flics lèvent les yeux devant tant d’arrogance, le médecin retourne Cléa.

—               Regardez ! crie presque Inès.

—               Merde, jure Camille.

—               Quoi ? disent les flics.

Les mêmes cicatrices, discrètes, quasi invisibles de chaque côté de la colonne lombaire.

—               Il y a que vous êtes des putains de blaireaux les mecs ! Vous n’avez plus qu’à balancer votre enquête à la poubelle et à recommencer !

Et les deux femmes laissent les flics et le légiste découvrir ce qu’ils ont manqué.

—               Tu sais ce qui me fait le plus de peine ? confie Camille à Inès, alors qu’elles rentrent au Commissariat.

La conductrice jette un regard interrogatif à sa supérieure.

—               C’est que pour Léa, ils n’ont même pas pris le soin de dissimuler les cicatrices.

—QUARANTE-SEPT—

David n’a pas de mal à repérer Angelo.

Le motard trône au milieu de tout ce cirque.

Là où il y a le plus de lumière.

Là où les flammes trouent la nuit.

David met le cap sur lui et pilote au ralenti entre les groupes de personnes et les braseros.

Quand il s’approche, il sent Julie se raidir dans son dos.

Désolé

Il faut que tout ça se fasse

Je ne vois pas d’autre moyen

Une grande détermination agite tout le corps du jeune homme.

Ses dents sont serrées, ses poings crispés sur les poignées du guidon.

— Salut mon pote, se réjouit Angelo en le voyant approcher. Tu relèves le défi ?

Il attend que David descende de moto et lui donne l’accolade.

L’accolade des traitres

Couteau planté dans le dos

Fils de pute


— En venant ce soir, tu entres dans la cour des grands !

Tu ne peux pas savoir

Julie refuse de lui serrer la main, le visage fermé, la méfiance gravée sur les traits.

— Je t’inscris dans le tournoi ? balance Angelo l’air narquois.

L’air t’es certain gamin ?

David répond d’un geste du menton.

— Tu seras appelé quand se sera ton tour. Profites-en pour mater !

David ne suit pas le motard dans la foule de ses groupies à demi-shootées.

Il observe les lieux.

Un espace rectangulaire délimité par des feux reprend l’ancienne piste terreuse et herbeuse ayant permis l’acheminement et le montage des hautes éoliennes qui coiffent le sommet de la falaise.

Une terrain de course improvisée.

Les pales des énormes hélices apparaissant et disparaissant dans la lumière vacillante des braseros, ajoutant un air futuriste au décors moyen-âgeux.

Depuis des tribunes de fortune installées tout le long du champ ombreuses un public nombreux se presse pour suivre le spectacle.

Le show.

Les règles n’ont pas l’air bien compliquées.

David et Julie observent deux coureurs prendre place à une extrémité du champ, faisant ronfler les moteurs de leur moto, accompagnés de cris, de danses, d’encouragements et sous les applaudissements. Une femme à moitié nue, longue chevelure noire tenue par une casquette dissimulant à peine ses seins, tient deux drapeaux levés. Et les abaissent quand elle sent que les deux pilotes sont chauds comme des pots d’échappement.

Les deux motos s’élancent, prenant très rapidement de la vitesse et déclenchent la liesse sauvage de la foule. Les pilotes se défient, les braseros défilent, la fin de la zone éclairée diminue. Le motard de droite est en légèrement avance, il lève une main victorieuse.

Mais rien n’est joué.

Arrive l’instant où tout se fige.

Où l’attention est suspendue.

Où le tournoi se gagne.

Tout va très vite.

Le motard en avance décélère brutalement, certain de sa victoire, juste avant d’entrer dans l’obscurité et coupe la trajectoire de son concurrent.

Mais celui de gauche continue. Un peu plus loin. Avant de coucher sa moto. À la limite des feux. C’est lui le gagnant.

La foule exulte.

Les bookmakers hurlent les côtes, les parieurs se précipitent pour récupérer leurs gains et parier à nouveau.

Les courses s’enchainent, les esprits s’échauffent, l’alcool débride les instincts, la fête vire à la sauvagerie.

Julie voit dans ce spectacle un signe sombre et menaçant. Elle sent bien que seules des événements sordides et tristes ne peuvent se produirent ici.

Et c est le moment où Angelo fait un signe à David.

Julie se tend.

Retient la main du jeune garçon le plus longtemps possible.

Mais David est parti.

Pas moyen de le retenir.

Elle le sait.

Elle le regarde décrire une large demi-cercle pour rejoindre le départ, ne le quitte pas des yeux.

Quel niveau de risque va-t-il-prendre ?

Le maximum.

Elle souhaite juste le revoir.

Fais attention à toi

Pour moi



La femme à la casquette aux longs cheveux noirs se tient face aux deux motards.

Sa peau blanche luit d’une couleur pâle dans la nuit.

L’ange de la mort

Elle baisse ses drapeaux, comme on tire une balle.

Roulette russe

Les deux motards s’élancent.

Julie observe malgré elle.

David est un peu en retrait.

Ce n’est pas son genre d’être derrière.

Peut-être est-il raisonnable pour une fois ?

Pourtant elle l’encourage dans sa tête, a envie de le voir gagner, aimerait le voir rayonner sur ces être dégénérés.

Les derniers braseros.

L’adversaire de David pense avoir la course gagnée. Et relâche son attention. Réfléchit déjà à négocier la fin du champ. C’est le moment qu’attendait David. Il s’engage totalement dans la course, poignée d’accélérateur au maximum.

Le public a compris la manœuvre et des cris fusent des tribunes.

David surgit et dépasse l’autre moto, serre sa machine, contraignant son rival surpris à modifier sa trajectoire, perdant l’équilibre nécessaire à la fin de course, lui coupant la route.

Le concurrent chute lourdement tandis que David décrit une courbe parfaite à la limite des feux.

Julie bondit de joie, comme les autres.

T’es trop fort

Mais quand David la rejoint, les yeux brillants d’excitation, elle a retrouvé son visage fermé.

– Je déteste quand tu fais ça, marmonne-t-elle.

Mais elle regrette immédiatement ses paroles en apercevant Angelo qui approche, le sourire luisant de convoitise.

– Pas mal mon pote, pas mal. Tu t’en sors plutôt bien.

Et il saisit David par le bras et l’entraine vers son spot, laissant la jeune fille plantée là, vexée, au milieu d’une foule assoiffée de sang et de baise, de danger et d’alcool, sans autre choix que de déambuler parmi ces gens qu’elle déteste, au son d’une musique trop forte.

Des femmes frappent et ingurgitent de petits verres de téquila, jetant leurs têtes en arrière dans des mouvements exagérés, laissant tout le loisirs aux hommes de reluquer leurs seins, puis essuient leurs bouches du revers de la main, geste vulgaire mais qui excitant, d’autres gardent le liquide dans la bouche et embrassent l’homme ou la femme qui les accompagne, partageant humeur et alcool dans de longs baisers pornographiques, d’autres encore, les mains retenant leurs cheveux au-dessus de leur tête, se trémoussent et frottent leurs culs contre le ventre de celui ou celle qui se trouve là.

Ballet glauque de corps ivres et brulant de désirs s’emmêlant dans un mouvement macabre.

Putain David, me laisse pas seule là-dedans, je vais devenir tarée, viens me chercher

Déjà l’Ange de la Mort a baissé ses drapeaux, libérant une nouvelle fois le bruit suraigu des moteur, les cris, les souffles, les encouragements, la stupeur.

Et l’effroi.

Clameur lourde.

Des hommes accourent vers un des motards qui ne se relève pas.

Choc grave.

Aussitôt englouti par la musique, l’alcool et le sexe.

* * *

David a disparu, noyé dans le flot.

Qui laisse faire des évènements comme ça ?

Julie déambule, fantôme ballotté par les basses et les hurlements de moteur, et semble se dissoudre dans la masse gluante, quand elle est brutalement saisie par la sensation que David est en danger. Son regard se dirige aussitôt vers la femme diaphane. Il est là. Pour une nouvelle course.

Son sang se glace.

Sa respiration se fige.

Jusqu’à ce que les motos s’élancent.

David a élaboré une nouvelle stratégie, plus agressive.

L’autre se méfie, n’arrive pas à prendre de l’avance.

David le colle, le contient.

Tout le monde sent qu’il maitrise la course.

Qu’il fait ce qu’il veut.

Alors l’autre fait ce qu’il ne faut pas. Il accélère. Sursaut de fierté et d’orgueil. Incapable d’humilité. Et tombe dans le piège de David. Qui le pousse à aller plus vite, plus loin, à perde la tête, folie de vitesse, de puissance, abasourdi par les feux qui défilent et la nuit qui approche.

L’excitation est à son comble autour d’elle.

Trépignations, cris, mugissements, coups de poings, gestes violents, hurlements, soif de sacrifice, de feu, de sang.

David l’a compris. Elle le sait.

Instinct animal lancé à deux-cent-cinquante kilomètres par heure dans la nuit.

Et c’est la mise à mort.

Incapable de lucidité, l’autre se laisse entraîner dans sa trajectoire fatale.

Lancé trop vite, ivre de vent, il ne peut décélérer à temps et, coincé par la moto de David qui le pousse, va percuter le mat de l’immense éolienne qui luit faiblement au bout de la piste de course. David se décale au dernier moment, parfaitement maître de sa moto, de sa trajectoire, de son plan machiavélique, et revient vers les feux le poing levé.

C’est le délire dans les spectateurs.

Certains courent vers lui, armés de drapeaux et de torches, et l’acclament comme le héros de la soirée, chevalier intrépide et téméraire, roi de la nuit. L’homme à abattre pour tous les autres.

Sa côte augmente brutalement.

Les bookmakers se l’arrachent.

Angelo caresse le bout de sa barbe, les yeux brillants.

Sale type, je vois dans ton jeu

Tu vas tuer David si je te laisse faire

Mais tu ne me connais pas

Je suis bien plus maligne que toi

Tu les auras tous mais pas moi

—QUINZE—

—          Voilà les filles !

Solenn met le point final à l’article.

Elle relit à haute voix.

Elaine et Julie l’écoutent.

—          OK, dit Julie.

—          C’est exactement ça, conclut Elaine.

—          Vous êtes toujours partantes ? demande Solenn.

—          Oui.

—          Vous savez qu’on risque de gros ennuis ?

—          Oui, dit Elaine.

—          C’est pour ça qu’on se bat, annonce Julie. C’est pour ça qu’on écrit. C’est pour ça qu’on bosse ensemble. Pour dénoncer les agissements de tous ces lobbys qui avancent dans l’ombre.

Elles se tapent dans les mains toutes les trois.

—          Je lutterai jusqu’à la mort contre ceux qui tentent de nous priver de notre liberté.

Solenn lève le doigt en l’air, se met en position d’appuyer sur LE bouton.

—          Vas-y !

—          Feu !

Elle enfonce la touche ENTRÉE.

—          Et voilà.

L’article est adressé à tous les réseaux sociaux et au blog du Lycée. Et sera publié dans une édition spéciale du Journal du Lycée. ‘L’avortement est un droit pour les femmes.’ Ne laissons pas certains groupes le remettre en cause.

Le journal reprend l’histoire de l’IVG, le combat de toutes les femmes pour avorter en toute sécurité, Simone Veil, de nombreux témoignage de femmes. Un long travail de rédaction. Et puis la méticuleuse recherche de celles et ceux qui luttent contre l’avortement. Les mouvements anti-IVG des États-Unis, leurs ramifications en France, le travail de sape organisé par les mouvements d’extrême droite et maintenant les associations cachées qui jouent de manipulation et de désinformation.

—          Bon boulot les filles.

Solenn s’étire.

Elle a passé une grosse partie de la nuit sur l’article. Elle est crevée.

-—             J’ai une autre info, sort alors Julie.

Solenn voit que son amie hésite.

—          Vas-y, dit Elaine.

—          C’est Mylène.

Solenn craint le pire.

—          Quoi Mylène ?

—          Elle m’a confié un sale truc. Je ne sais pas si vous allez me suivre sur ce coup.

—          C’est quoi ces mystères ?

—          Elle subit du harcèlement sexuel par le Proviseur, dit Julie.

—          Du harcèlement ?

—          Ce matin, pour la deuxième fois, elle est convoquée chez le Proviseur. Pour un motif foireux. Il l’a coincée contre le mur et a posé ses mains sur elle. Sur sa poitrine. Sur ces cuisses. Et les deux fois, il a essayé de l’embrasser.

—          C’est grave.

—          Et comment.

—          Mylène est fiable ?

-—         Rappelez-vous notre devise, dit Julie. Prendre au sérieux tous les témoignages de femmes. On les écoute, on les encourage à se confier. Et seulement dans un deuxième temps, on vérifie, on recoupe, on regarde si ça peut être crédible.

Malgré ça, elles pensent toutes la même chose. Mylène est petite et grassouillette, pas très sûre d’elle, effacée, plutôt complexée. On ne lui connait pas de petit copain. Elle a des notes moyennes. Rien qui la fasse sortir du lot. Alors pourquoi le Proviseur la harcèlerait.

—          C’est typique des pervers narcissiques, dit Julie. Trouver une victime fragile et jouer avec elle.

—          Et tu es spécialiste en pervers narcissiques ? demande Solenn.

Julie la carbonise du regard.

Elaine ne dit rien.

Solenn reprend aussitôt la parole :

—          La première question est donc : le Proviseur a-t-il le profil d’un pervers narcissique ?

—          Je m’en occupe, dit Elaine. Je n’aime pas trop ce terrain.

—          Moi non plus, ajoute Julie. Mais ce genre de harcèlement se termine en suicide. Qu’est-ce qu’on fait ?

Elles ne savent pas.

—          C’est super dangereux.

—          Oui, c’est l’action la plus risquée qu’on ait jamais faite. On n’est pas obligée de se décider tout de suite.

—          OK.

Solenn regarde sa montre.

C’est l’heure à laquelle Noah et Thomas sortent de leur colle.

—          On se tient au courant. Je file.

Et elle se dirige vers le Lycée.

Julie ne changera jamais. Elle a fond. Tout le temps. Pas de pause. Je me demande ce qui la pousse comme ça ? Qu’est-ce qu’elle a vécu pour être aussi à vif ?

Au moment où elle arrive sur l’esplanade, elle aperçoit David et Adèle qui s’éloignent. Noah et Thomas discutent.

—          Hey ! Solenn ! s’écrie Noah. Cool d’être venue.

—          Alors, ce coloriage de mur ?

—          Regarde.

Il lui montre une photo qu’il a prise avec son téléphone.

—          On ne voit pas très bien, mais on a mélangé de la terre avec la peinture blanche.

—          Bien joué, le doigt ! s’enflamme Solenn.

—           Keller ?

—          Ce gros nase n’y a vu que du feu.

Elle les attrape chacun par un bras et les attire à elle.

—          Qu’est-ce qu’on fait ? On va où ?

—          Mon père n’est pas là ce soir. Vous passez à la maison ?

—          OK.

Thomas habite une grande bâtisse moderne qui domine la ville. Ils s’y rendent à pied, tranquillement, Solenn solidement accrochée aux les deux garçons. Arrivés au milieu de la côte raide qui mène à la maison, ils reprennent leur souffle, regardent le fleuve un peu plus bas.

—          Tu montes souvent à pied ? demande la jeune fille.

—          Non, je prends le bus.

—          Flemmard !

Encore un virage en épingle à cheveux et ils atteignent le large portail en métal gris ferme l’entrée.

—          Attention !

Thomas pose sa main sur une plaque en verre. Une lumière bleue clignote et le portail s’ouvre.

—          Pas mal, dit Solenn, peu impressionnée par la technologie. J’ai une clef pour rentrer chez moi, ça marche aussi.

—          Oui, mais tu n’es pas comme Thomas qui perd sans cesse ses clefs.

Ils traversent un vaste jardin, longent la piscine et entrent. Thomas les emmène dans la cuisine.

—          Un goûter ?

Il leur sert du jus d’orange, coupe du pain brioché, sort de la pâte à tartiner.

—          Il y a aussi du lait et du fromage.

Noah choisit de la musique sur son smartphone et ils se rassasient joyeusement.

Ils passent ensuite au salon.

Noah connait bien la maison et s’assied directement au piano, chante sa nouvelle chanson. Solenn l’écoute, attentivement. Des frissons lui parcourent la peau quand il reprend le refrain. Thomas est venu contre elle et écoute lui aussi.

—          Alors ?

—          Elle est magnifique, j’adore !

Il reste au piano pendant que Thomas et Solenn attaquent une partie de billard. Thomas est très fort. Solenn, un peu moins.

—          Je t’assure, tu te débrouilles pas mal.

Il passe derrière elle et corrige sa position, une main sur son épaule et la seconde sur le creux de son dos.

—          Voilà, comme ça, constate-t-il, satisfait.

Noah les rejoint. On voit que Noah et Thomas jouent souvent ensemble. Ils anticipent les coups l’un de l’autre, se contrent, se congratulent et se cherchent.

La nuit tombe.

Noah leur montre une photo. C’est un mur blanc contre la Halle du marché.

—          Il vient d’être repeint. Très bien exposé. C’est l’endroit idéal.

Il prend une feuille de papier et un crayon.

—          On peut utiliser tout l’espace. Le mur, le sol, les poteaux, les dalles de pierre.

Il griffonne son idée et ajoute des couleurs. Un visage de femme défragmenté, qui explose en multitude de teintes, image de la femme dans la cité, dans la société, modèle, fantasme, dénigrée, humiliée, bâillonnée, mutilée, massacrée.

Une image contenant graffiti, tatouage

Description générée automatiquement
Une image contenant très coloré, tatouage, cerf-volant

Description générée automatiquement

—          Waouh ! C’est génial, s’exclame Solenn.

—          Ça a de la gueule, dit Thomas. Combien d’heures là-dessus ?

—          Si on s’y met à trois, j’ai compté au moins quatre heures. On peut s’y coller après-demain, vendredi dans la nuit de 2 à 6h. Partants ?

—          C’est risqué, mais ça me plait, annonce Thomas.

—          Moi aussi, ajoute Solenn.

—          Il y a du champagne au frigo, ça vous tente ?

Ils descendent la bouteille tranquillement, en écoutant du rap, en grignotant des chips, en préparant leur projet de graff, jouant aux cartes, bavardant gaiement. Puis, passablement ivre, Solenn va s’affaler sur le canapé. Les deux garçons viennent s’installer contre elle, chacun d’un côté.

Elle soupire d’aise et attrape ses deux amis par le cou.

Noah pose sa main sur le ventre de Solenn, le morceau de rap qui passe est son préféré.

Surtout dansez, dansez vos cheveux, dansez vos épaules

À faire trembler le sol, les barreaux, la porte de la cage

Sans jamais être esclaves des drogues ou des alcools

Que le chant, que la danse soit le vaccin de vos rages

Chantez, chantez, chantez, chantez!

Allez-y!
Dansez, dansez, dansez, dansez, dansez!

La soirée est tellement dense

La chance, la chance, la chance!

Ce sale temps qui passe

C’est la mentalité des souvenirs

Donc prenez le temps de rattraper ceux qui veulent fuir

N’oubliez pas combien certains regards nous ont tués sur le moment

Appréciez les minutes à réfléchir sur des bancs

Moi à chacun de mes réveils je donne tout, vraiment tout et le reste

Mon t-shirt, ma veste, mes sons, mes rimes

J’m’en donne la peine (1)

Solenn se tourne vers Thomas, le visage tendu vers lui, les yeux dans les siens et entrouvre la bouche. Thomas cherche ses lèvres, les trouve et ils échangent un long baiser. La main de Noah remonte sous son pull fin vers ses seins, il enfonce le nez dans son cou, respire son parfum et vient se caler contre son dos. Il sent le bassin de Solenn onduler, appel puissant au plaisir.  Il sent aussi la main de Solenn se poser sur sa tête et le pousser vers le bas, vers son ventre, vers ses cuisses.

Noah se laisse guider avec envie entre ses jambes. Elle ouvre alors son pantalon et le baisse, lui libérant l’accès vers elle. Noah la cherche, trouve ses lèvres secrètes et humides, les embrasse et y pose la langue. Solenn lui montre que c’est ce qu’elle veut et qu’il continue comme ça. Elle serre Thomas contre elle et descend la main le long de son torse, son ventre, vers son sexe tendu vers elle.

Les deux garçons se laissent guider, Solenn aime jouer avec eux, avec leurs sens, se réjouit de leurs mains, de leurs caresses. C’est la bouche de Noah qu’elle embrasse maintenant, en même temps qu’elle aiguille Thomas en elle. Thomas qui vient en elle alors qu’elle sourit à Noah. Puis c’est au tour de Noah. Elle l’accueille dans un profond soupir en souriant à Thomas, les yeux brillants.

Ils restent ensuite un long moment silencieux, essoufflés, à écouter le rap, entremêlés, heureux.

Et Thomas roule un joint qu’ils fument à tour de rôle. Surtout Thomas d’ailleurs. Et il s’endort.

Noah allume la télévision. Ils tombent sur ‘La vie d’Adèle’ et ses longues scènes d’amour. Léa Seydoux, les cheveux bleus, souriant sans cesse. Les yeux gourmands d’Adèle Exarchopoulos.

Solenn vient se lover contre Noah.

–   J’ai encore envie, lui murmure-t-elle à l’oreille.

(1) Ici-bas

Georgio-Hera

—SEPT—

Une voix le fait sursauter.

Une voix forte, au timbre grave.

David se redresse, transi.

Il y a tellement longtemps qu’il est seul dans cette pièce en béton glacée, inondée de lumière, qu’il en a perdu toute notion de temps.

Il a tellement froid que son cœur s’est figé et qu’il se sent maintenant totalement insensible aux évènements qu’il vient de vivre.

Il a répété mécaniquement des dizaines de fois la même version des faits, a détaillé de manière identique toutes les phases de l’action, a réfuté à de trop nombreuses reprises l’hypothèse d’un pari stupide, puis s’est lassé et a choisi de se terrer dans le silence.

Il attend.

La douleur sourde de son Monstre tapie au creux de sa poitrine, lancinante, comme un pieu enfoncé dans le thorax. Rage larvée qui ne demande qu’à mordre.

Il ne saurait dire ce qu’il attend au juste.

Il y a tellement longtemps qu’il est là, ébloui par une lampe aveuglante braquée sur lui, les yeux rouges de sommeil, le corps meurtris de mille douleurs, fourbu de courbatures, qu’il en a oublié tout le monde.

Au début il n’a fait que penses à la chute de Mathias, se repassant la scène en boucle. Qu’est-ce qui a foiré ? Mathias a eu un moment de doute, un flottement, la peur sans doute. Et cette courte hésitation lui a été fatale. Mathias, il n’y a pas de place pour le doute dans ce genre d’épreuve… tu le savais, hein, tu le savais ! Alors pourquoi ?

Puis, ses inquiétudes se sont tournées vers ses amis, notamment Julie et Élaine.

David a tout de suite été isolé. Menotté, balancé dans une voiture entre deux flics comme un criminel alors que les autres étaient entassés dans une fourgonnette.

—          C’est un accident. Il est tombé, a expliqué David d’une voix blanche.

—          C’est toi qui l’as poussé à faire cette folie, c’est toi qui l’as entraîné là-dedans, c’est de ta faute s’il est mort.

—          Vous ne comprenez pas. C’est le fun. C’est comme ça. On sait ce qu’on risque.

—          Tu ne sais rien. Rien du tout. C’est le fun de voir ton copain mourir sous tes yeux ?

—          Bien sûr que non, mais c’est le deal.

—          Le deal ?

—          Si tu réussis, c’est le grand frisson.

—          Et si tu rates ?

—          C’est le deal.

—          Foutaises !

—          Plus le risque est important et plus le frisson est intense. C’est le fun. C’est comme ça qu’on le voit.

Ils ne comprennent pas. Normal, ce sont des flics. Qui a envie d’être flic dans cette vie ?

—          C’est comme ça que vous avez organisé votre plan ? Chacun pour soit. Ça passe ou ça casse ?

—          Exactement.

Il a subi plusieurs interrogatoires serrés, vu de nombreux hommes défiler. À un moment, une femme au visage fatigué, mais au regard perçant, est entrée. Elle s’est assise. Et l’a dévisagée longuement, avant de poser une seule question :

—          C’était quoi vos chances ?

—          Neuf sur dix.

Et elle est sortie.

Troublée.

Troublante.

La tonalité grave de sa voix.

Puis le silence.

Reclus.

Isolé des autres.

Que des flics accusateurs, suspicieux, cyniques.

Pas un seul qui le console de la mort de Mathias.

Pas un seul qui l’écoute un peu.

Que des interrogatoires à charge, un mitraillage de questions, d’insinuations, de délires de flics.

—           Neuf chances sur dix ?    T’es fort en probabilités toi !

—          Putain, mais allez tous vous faire foutre, a fini par lâcher David, à bout de force.

Soudain quelque chose change dans l’immobilité glaciale où il est plongé.

Une voix le fait sursauter.

Une voix forte, au timbre grave.

David se redresse, transit de froid.

Il reconnaît la diction.

—          Vous n’avez rien contre lui, affirme la voix, qui s’est rapprochée et se trouve maintenant juste derrière la cloison. Où est le gosse ? Je veux le voir !

La porte s’ouvre en fracas et un homme robuste entre théâtralement.

—          Francis !

L’avocat et ami de son père se tient devant lui. Il a passé sa robe noire, ce qui lui donne l’allure majestueuse du sauveur de l’humanité.

—          Allez David, on rentre !

Le jeune homme le suit.

Pour un peu, il se jetterait dans ses bras.

—          Il ne peut pas partir, ordonne un flic.

—          Ah oui ? Sinon quoi ?

—          Il est en garde à vue.

—          Garde à vue de mineur ? Comme ça, pour votre bon plaisir ? Vous rêvez les gars !

Il fait quelques pas, écarte le flic et passe.

David le suit avec un timide ‘Bonsoir’.

Après quelques marches, ils rejoignent le hall du commissariat où une foule les attend.

Le père et la mère de David en premier, qui s’avancent. Mais ils sont dépassés par un homme qui saute furieusement sur David en hurlant.

-—              C’est toi qui aurais dû tomber ! T’es un malade. Mathias t’adorait et voilà ce que tu fais pour lui !

Et il cherche à frapper le jeune garçon.

—          C’est un accident ! aboie l’avocat.

—          Un accident mon cul ! C’est la faute de ce petit connard ! Sans lui, Mathias serait allé en cours plutôt que de faire de telles idioties !

—          Je comprends votre douleur, mais ne dites pas n’importe quoi, le coupe l’avocat. Votre fils était grand et capable de décider lui-même de ce qu’il avait envie de faire !

—          Ne soyez pas si dur Francis, dit alors le père de David.

Et il ajoute de sa voix douce et bienveillante pour le père de Mathias :

—          Je suis sincèrement désolé pour Mathias.

—          Ta gueule ! C’est ton fils qui entraîne ses copains et qui s’en sort ! Facile pour toi !

L’homme a les traits déformés par la douleur.

—          C’est malheureux.

—          C’est malheureux ? Ça se voit que ce n’est pas ton fils qui est mort, gros blaireau !

—          Vous avez raison, ce n’est pas mon fils. Mais hurler comme ça ne résoudra rien, vous le savez.

—          Je vais le tuer ce fils de pute avec son air prétentieux !

—          Allez on sort ! dit Francis en poussant la famille de David dehors. On sort !

David cherche ses amis du regard.

—          Ils sont rentrés chez eux, ne t’inquiète pas; le rassure sa mère.

—          Mathias ?

—          Il est décédé sur le coup.

Alors les larmes jaillissent de ses yeux. Des larmes si longtemps retenues qu’elles inondent son visage. Mathias !

Il monte à l’arrière de la voiture familiale.

C’est le milieu de la nuit.

Le père de David remercie chaleureusement Francis.

Puis vient s’assoir derrière le volant.

Il démarre lentement, roule lentement.

C’est ce que David lui reproche.

Ses gestes attentifs, lents, bienveillants.

Le jeune homme – au contraire – a besoin de fougue, de taper dans les murs, de donner des coups de pied, de gueuler comme un barbare.

—          Tu nous as fait une de ces peurs, s’écrie soudain sa mère et elle éclate en sanglot à son tour, le visage dissimulé dans ses mains. Ça me rappelle trop de choses.

Le père hausse les épaules.

Rien.

Il ne dira rien.

David préférerait être puni que de subir ce mutisme.

* * *

Une fois dans sa chambre, David hésite.

À regarder la vidéo.

C’est tout de même le truc le plus incroyable qu’il ait fait.

Celui aussi qui restera entaché du pire souvenir.

Mais le plus beau saut de sa vie.

Il appuie sur le lecteur de vidéo et revoit la scène.

Bien sûr les images ne rendent pas le même effet, le tremblement de la moto réduisant les sensations. Mais tout de même, quelle classe.

Il ne postera rien sur le net.

Même si les réseaux bourdonnent de l’évènement.

Les yeux de David se brouillent.

C’est alors qu’un message arrive par le réseau :

—          Comment tu vas faire pour vivre avec ça ?

                                                                   – Judas