70.

David passe le reste de la journée à chercher une moto.

Il sait qu’il va devoir jouer serré. Une épreuve avant l’épreuve.

—               Désolé David, je n’ai rien d’autre.

René, le mécanicien à qui il confie d’habitude sa , se tient devant lui la mine désolée. Salopette bleue tachée de graisse, cheveux gris, il grimace. Il ne lui reste qu’un vieux modèle de moto-cross.

—               Tu crois que je peux courir avec ça ? demande le jeune homme dépité.

—               Ça dépend.

Ça dépend de quel type de course

David regarde derrière René. Un modèle très récent. Une Yamaha deux-temps 250 cm3. Plein de boue.

—               Elle n’est pas à vendre, répond René sans même se retourner.

—               Je peux te l’emprunter ce soir ?

—               Elle est à un client.

—               Je vais y faire tellement attention, je te l’assure.

René lui sourit.

—               Bonhomme, tu crois que je ne te connais pas ? Que je ne suis pas au courant de tes exploits sur le périf ? Et ceux de la falaise ?

David sent qu’il rougit.

—               J’ai une dernière course à faire.

—               Une dernière avant la prochaine… Désolé David, je ne peux rien pour toi ce soir. C’est peut-être mieux comme ça.

—               Tu sais où je peux trouver une moto ?

—               Rentre chez toi David. Et arrête ces imbécilités.

—               J’ai rendez-vous avec Angelo. Je ne vais pas le louper.

—               Bonsoir David.

Et René ferme son garage.

David se retrouve démuni.

René était son meilleur atout.

Sans son aide, la quête d’une moto se complique.

Pas question de demander quoi que ce soit à Angelo cette fois-ci.

Il se prépare à l’affrontement ultime.

C’est entre lui et moi

Chacun vient avec ses propres armes.

Son téléphone sonne.

C’est Julie.

Il ne peut pas lui répondre.

Il a besoin de se concentrer sur sa préparation.

—               René !

Il frappe sur la porte en métal.

L’homme aux cheveux grisonnants ouvre et passe le visage par l’entrebaillement.

—               Je peux t’emprunter la ruine ?

Le mécanicien hausse les épaules.

—               Tu ne lâches jamais, toi…

Et il se marre.

—               Tu me la ramènes demain avec le plein.

—               Merci René. Tu peux compter sur moi.

Et il enfourche la vieille pétrolette et démarre dans un boucan d’explosions et de détonations à réveiller un mort. Toussant dans le nuage bleu de gaz d’échappement, il s’éloigne et prend de la vitesse.

Il a besoin d’un peu de repérage.

Assez peu discrètement, il tourne autour de la carrière, explore les environs et trouve ce qu’il cherche : le chantier d’une résidence neuve ouvert dans une colline au nord du terrain de course. Son plan prend forme.

Et au moment où la nuit tombe, il reçoit un message.

« Il te reste assez de force après ton bain de minuit ? »

Angelo vient de mordre à l’hameçon.

« Tu as quelque chose à proposer ? » demande David.

« Viens à la carrière des faucons à minuit »

« Je serais là »

David lève les bras au ciel, face aux nuages qui s’illuminent dans l’air du soir. Il tournoie sur lui-même, le visage rayonnant, dans les dernières lueurs du soleil qui s’étalent sur l’horizon,

Lauren, je cours pour toi ce soir

Je te promets que tu seras fière de moi

Sa décision est prise.

Les choses sérieuses commencent. Il repart en direction du garage de René, coupe le moteur de la pétrolette bien avant d’être arrivé et pousse l’engin antique jusqu’à la cour pleine de pneus et de bidons d’huile. Il pose délicatement la moto bancale contre le mur et vient tester la porte du bâtiment, armé d’un pied-de-biche et d’une paire de pinces, déterminé à démonter tout le hangar s’il le faut.

Il veut la Yamaha.

Il veut cet engin diabolique pour défier Angelo et le faire manger la poussière.

La porte est ouverte.

David met un moment à réaliser.

Et à comprendre.

Et tout son corps est secoué d’un grand frisson.

Il embrasse le métal du panneau coulissant.

Pour un peu, il en aurait des larmes aux yeux.

René a laissé la porte du garage ouverte.

Et les clefs de la Yamaha bien en évidence sur le petit comptoir qui lui sert de bureau.

Merci René

Je ne vais pas te décevoir

La moto démarre facilement et le son aigu du deux temps résonne dans le garage. Quelques coups d’accélérateurs en salut à René. Et David s’enfuit dans la nuit.

69.

La carrière des faucons tient son nom d’un club qui avait pour habitude de se réunir dans ce vaste espace abandonné afin d’organiser des concours très impressionnants de chasse au faucon : une personne lâche un oiseau d’un endroit caché et le fauconnier libère son rapace qui doit retrouver et capturer le volatile le plus rapidement possible.

L’oiseau de proie s’envole à peine libre, prend de l’altitude, observe les lieux et fond sur sa cible dans un piqué spectaculaire jusqu’à saisir l’oiseau dans ses griffes acérées et le ramène à son maître.

La scène est technique et extrêmement fugace.

Les dimensions de la carrière et son éloignement de la ville en faisaient un emplacement idéal à ce type de show. Un emplacement idéal aussi à l’épreuve que veut organiser David.

Il attend au milieu du plateau creusé il y a des années par d’énormes machines maintenant aux rebus.

Un vent faible agite les cheveux de David tandis qu’il parcourt des yeux l’étendue de la de l’ancienne exploitation, visualisant parfaitement la course.

Un nuage de poussière attire son attention. Deux scooters approchent. Il reconnaît les silhouettes de ses amis.

—               C’est ici ? demande Thomas.

—               Énorme, précise Noah.

Il enlève son casque et sert fort David contre lui.

—               Content de te revoir, lui glisse-t-il au passage.

Thomas fait de même.

—               Salut mon pote, dit-il.

David passe aussitôt aux explications.

—               On va dessiner un cercle et quatre bases sur le cercle. Une base à chaque quart. Un motard partira de chaque base. Il devra rattraper la moto qui est devant lui pour l’éliminer. Le gagnant est le dernier en piste.

Thomas et Noah acquiescent.

—               On s’occupe de l’organisation ? demande Thomas.

—               Non, c’est géré. Vous, vous traquez Judas.

Thomas fait quelques pas sur le terrain. Il évalue les environs, pianote sur son téléphone et revient rejoindre David et Noah.

—               Ça devrait le faire. Je dois pouvoir capter tous les téléphones des environs et détecter les numéros inconnus. Il restera à isoler Judas.

—               Il y aura du monde. Ça vous parait faisable ? demande David.

—               Tu peux compter sur nous.

—               Merci.

—               On te ramène ?

—               Non. Je me débrouille.

—               On te revoit avant ce soir ?

—               Non.

—               Comme tu veux, dit Thomas.

Et il remonte sur son scooter.

—               Tu as un mot à dire aux autres ? ajoute Noah.

—               Non.

—               Julie ?

—               Désolé.

—               Comme tu veux.

Et ils disparaissent dans les pétarades et la poussière.

Davis attend que le silence retombe sur la carrière.

Le ciel est clair, pas de risque de pluie pour la nuit.

Il se passe la main dans les cheveux, les mâchoires crispées, et prend son téléphone.

—               Tu as vérifié pour mon père ?

68.

—               Yep mon frère, quelle bonne surprise !

Le soleil entre par la porte-fenêtre de la chambre d’Élaine et dessine de larges traits sur le parquet jusqu’au lit. David cligne des yeux, ébloui.

Élaine, le sourire aux lèvres, heureuse de le voir, libère ses cheveux et les parfums de la nuit emplissent la pièce.

Elle s’allonge près de lui, habillée.

David se redresse sur un coude et fixe sa sœur. Des ombres appuient le contour de ses paupières, témoins de l’absence de sommeil. Il est frappé par son allure joyeuse.

—               J’ai deux choses à te demander.

Élaine se tourne vers lui, le regard pétillant, s’imaginant probablement que son frère va la questionner sur ses activités nocturnes. Sinon, à quoi bon l’attendre dans son lit ?

Vas-y

—               Est-ce que tu peux organiser une rencontre avec Angelo ?

Elle ne cherche pas à cacher sa surprise.

—               Angelo ?

—               J’ai une revanche à prendre.

Qu’est-ce que tu manigances

—               Dis-moi, répond-elle.

—               Dis-moi quoi ?

—               Pourquoi Angelo ?

—               J’ai besoin de l’affronter une nouvelle fois.

—               Tu lui en veux ?

—               Tu peux faire ça ?

—               OK. Tu sais où ?

—               Oui, dans la carrière des faucons.

—               Et tu prévois ça quand ?

—               Ce soir.

La jeune fille affiche une moue dubitative.

—               Tu ne me laisses pas beaucoup de temps. C’est si pressé que ça ?

—               On n’a plus le temps Élaine…

Elle attrape son téléphone et hésite. Elle observe son frère.

Ses pupilles rétrécissent, telles celles d’un félin.

—               Tu vas faire une connerie.

—               Non.

—               Tu sais que je ne m’en remettrai pas s’il t’arrive quelque chose.

—               Tout va bien se passer.

—               Explique-moi ce que tu comptes faire.

David hésite à son tour.

—               Je ne peux pas. C’est…

—               Entre lui et toi ?

—               On peut dire ça…

—               Et pourquoi je t’aiderais à te tuer ?

—               Je ne vais pas me tuer !

Élaine hausse les épaules.

—               Est-ce que tu penses que tu peux t’arranger pour qu’Angelo croie que l’idée vient de lui ? ajoute-t-il.

—               Ça doit pouvoir se faire.

Il s’installe contre elle pendant qu’elle envoie un message.

—               Merci, dit-il.

—               Je te tiens au courant.

Puis elle s’allonge sur le dos, le regard fixé au plafond. Son visage a perdu tout signe de gaité.

—               Il y a autre chose, ajoute David.

—               Tu me fais peur quand tu parles comme ça, répond-elle d’une voix qui s’est encore assombrie.

—               C’est à propos de Papa.

Élaine ferme les yeux.

—               Plusieurs enfants ont été assassinés. Pour voler leurs reins.

Elle reste muette et il n’aime pas ça.

—               Tu savais, dit-il.

—               Malheureusement…

—               J’ai découvert quelque chose de terrible. Tu te rappelles d’Alban ?

Elle acquiesce.

—               Il est soupçonné d’avoir renversé une petite fille de six ans. Il lui manque les deux reins.

Élaine se redresse d’un coup.

—               Qu’est-ce que tu veux dire ?

—               Alban travaille pour Papa.

—               Et alors ?

—               Que Papa est peut-être mêlé à tout ça…

Livide, elle ouvre la bouche pour protester, mais aucun son ne sort.

—               J’ai besoin de ton avis, poursuit David.

—               Ça n’a aucun sens, parvient enfin à articuler Élaine. C’est pas parce qu’ils se connaissent que…

—               Qu’est-ce qu’on décide ?

—               Qu’est-ce que tu veux faire ? Dénoncer Papa à ta copine flic ?

—               Je voudrais qu’on décide ensemble.

—               Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Je n’en sais rien.

Cette fois, c’est tout le corps de la jeune fille qui perd sa vitalité, submergé par le poids de la fatigue et de la lassitude.

—               Tu n’es pas objectif, tu détestes tellement Papa.

—               Ça n’a rien à voir.

—               Tu en es certain ?

La sœur et le frère restent silencieux un long moment.

La maison est calme.

Leur père est parti tôt le matin et leur mère s’est probablement rendue à son association.

Héloïse, sa sœur ainée qu’il croyait décédée quand il était petit

Sa mère qu’il pensait réduite à son rôle servile de maîtresse de maison

Élaine qui se révèle être une experte en organisation d’happening clandestin, probablement avec le pognon de son sugar daddy

Son père possiblement impliqué dans un trafic d’organe mafieux et criminel

Et lui qui confond sa fierté de rejeter sa famille conformiste et son aveuglement impulsif, sa prétendue extra lucidité d’adolescent en colère et sa naïveté idiote.

Que reste-t-il de sa famille

—               Fais ce que tu penses juste de faire… dit alors Élaine d’une voix tellement lasse qu’on la croirait sortie directement des enfers.

Son monde s’effondre-t-il à son tour

—SOIXANTE-SEPT—

David est assis dans un fauteuil de la chambre à coucher.

La nuit est avancée. La maison est silencieuse. Camille a fini par s’endormir. Épuisée.

Lui ne dort pas.

Ce n’est pas qu’il la regarde, étendue dans sa couette.

Le sommeil n’a aucune emprise sur lui.

Il ne peut pas rentrer chez lui.

Il ne peut pas croiser Élaine.

Julie lui a envoyé un message, désolée : je n’ai pas vu ton appel, rappelle-moi !

T’inquiète lui a-t-il simplement écrit.

Tu es où ? a-t-elle aussitôt demandé.

Sans trop savoir pourquoi, gêné sans doute, il a laissé son amie sans réponse, soucieuse et en proie à de probables nombreuses questions.

Il a entre les mains le téléphone de Camille. Elle a accepté quelques photos d’elle. Mais a exigé que les clichés soient pris avec son propre smartphone. Pour en garder le contrôle. Il a bien entendu obtempéré.

Il hésite à en envoyer une à Julie. Mais renonce, n’ayant pas la moindre envie de la blesser. Il fait défiler distraitement les photos de la galerie personnelle de Camille, vaguement curieux de parcourir son univers intime. Il n’y a là que très peu d’images de sa vie privée, notamment quelques portraits de sa fille au Centre de rééducation et des couchers de soleil. En revanche beaucoup de clichés de boulot. La nuit du rodéo, l’épave de la Porsche du père de Julie et puis les petits cadavres étendus sur les bacs d’acier des services de Médecine Légale. Il découvre avec effroi l’état de putréfaction avancé des enfants ainsi que les profondes cicatrices ouvertes dans leurs fosses lombaires. Il trouve aussi des témoignages, des comptes-rendus de perquisitions, des rapports médicaux dont il retient prélèvements sauvages de reins.

Des enfants assassinés pour qu’on leur vole les reins. Qui peut faire ça ?

Il cherche sur internet des articles liés au trafic d’organe. Ce qu’il y lit le sidère : le prix exorbitant de revente des petits organes par les circuits criminels et mafieux, 50 000, parfois 100 000 euros, les cliniques installées dans les pays émergents, le tourisme médical et ses bénéfices colossaux. L’être humain n’a pas de limite dans l’horreur.

Révolté, il s’apprête à se débarrasser de ce téléphone et son contenu sordide quand une photo attire son attention. À la suite des cliches de morgue. Un homme. Barbu. Le regard torve.

David se lève d’un coup et s’approche de Camille.

—               Réveille-toi !

Il la secoue, fébrile, et s’assied sur le lit, l’écran tendu devant elle.

Camille ouvre les yeux, vaguement perdue, ne réalise pas immédiatement ce que fait ce garçon dans sa chambre, retrouve ses esprits, se redresse sur les coudes et essaie de comprendre les enjeux de l’agitation qui l’anime et l’urgence à examiner ce qu’il lui montre.

—               Ce type !

—               Je…

Elle s’apprête à exprimer son insatisfaction à le voir fouiller dans ses affaires, à regarder ses photos. Il la coupe.

—               Je le connais. Il travaille avec mon père.

—               Je… Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?

—               Il s’appelle Alban. Il file des coups de main à mon père.

—               Je ne comprends pas.

—               Il vient parfois à la maison et rend des services.

—               Quoi comme services ?

—               Genre chauffeur quand il le faut. Ou livreur. Ou d’autres trucs.

Camille est maintenant tout à fait réveillée.

—               Tu es en train de me dire qu’Alban est l’homme à tout faire de ton père ?

David acquiesce.

Les yeux écarquillés, les mains tremblantes, elle se saisit de son téléphone.

—               Tu es conscient de ce que tu es en train de me dire ?

—               J’ai vu les photos des enfants. C’est lié ?

—               Je ne sais pas. Mais ce que tu affirmes va mettre ton père dans une situation très inconfortable.

—               Ces enfants, on sait qui ils sont ?

Elle lui coupe la parole :

—               Tu ne fais pas ça par pure vengeance ?

David se recule et la fixe avec un air dur.

—               Je ne voulais pas t’offenser, ajoute-t-elle. C’est juste que ce sont des allégations très graves.

—               Vérifie par toi-même, tu verras bien.

Et David se lève, dévale l’escalier, quitte la maison en claquant la porte d’entrée.

Camille se mord la lèvre. Elle a été maladroite et se le reproche. Mais avait-elle le choix ?

—SOIXANTE-SIX—

Camille choisit une playlist de jazz. Des chanteuses. Billy Holiday, Ella Fitzgerald, Norah Jones, Aretha Franklin et toutes les autres. Elle se sert un verre de vin au rythme du piano et de la trompette.

Puis elle ouvre la fenêtre du salon et allume une cigarette.

Selon ses calculs, il faudra au moins une demi-heure à David pour arriver jusqu’ici. Pas qu’elle habite loin. Mais les bus ne circulent plus et sa moto a été mise sous scellés la nuit de la course. Et — à priori — ce n’est pas encore dans les mœurs de cette jeune génération de prendre le taxi ou un Uber. Il ne lui reste que la marche à pied.

Elle attend donc tranquillement, écoutant les voix de ces femmes qui la bouleversent et la transportent vers d’autres mondes, d’autres destins, d’autres combats.

David arrive plus vite que prévu. Quatre chansons et deux cigarettes.

—               Hey, dit-il en s’annonçant à l’interphone.

Elle lui ouvre et le regarde s’avancer dans l’allée, à la lumière pâle d’un lampadaire de jardin. Il lui adresse un signe de la main. Il entre et ne fait aucun commentaire sur la maison. Il pose sur elle des yeux durs et vifs.

—               Votre mari ?

—               Il est à l’hôpital.

—               C’est grave ?

—               Oui.

—               Je suis désolé. Vous n’êtes pas avec lui ?

—               Tu n’y peux rien. Et je ne suis auprès de lui parce qu’il le refuse. Il ne tolère pas de se voir comme ça et préfère s’isoler.

Elle s’approche de lui, le regard triste.

—               Tu veux boire quelque chose ?

—               Oui, je veux bien.

—               Du thé glacé ? Je le fais moi-même.

Elle sourit devant son air surpris.

Du thé glacé

Il ne s’attendait certainement pas à ça

Pourtant il semble apprécier.

Il se calme lentement. Son corps s’assouplit, ses épaules se relâchent, l’éclat de ses yeux vacille. Toutefois, Camille devine que tout peut exploser en un instant. Pourquoi l’a-t-il appelée ? Pourquoi lui a-t-elle proposé de venir ici ? Les questions et les émotions se bousculent dans sa poitrine. Elle perçoit surtout le trouble qui anime David depuis qu’il est entré dans le salon ainsi que sa propre tentation à y céder.

Camille ne prononce aucune parole. Par crainte de rompre cet état d’apesanteur suave ? Par ce qu’elle ne sait pas quoi dire ? Par pudeur ? Pour croire encore quelques instants qu’elle peut repousser les remous qui l’envahissent ?

Qu’a-t-il à lui dire ?

Sur la chanson Summertime si magnifiquement interprétée par Ella Fitzgerald, au moment inouï où la voix de Louis Armstrong lui répond One of these mornin’s you gonna rise up singin’, elle voit David tressaillir.

Ses yeux se fixent sur son visage.

Pourquoi ces blessures

Elle ne peut rien dire. Ne veut rien dire.

Quelques rides viennent ombrager son front. Pense-t-il que tous les hommes sont des sales types ? Que tous les hommes se comportent mal avec les femmes ? A-t-il honte, à ce moment précis, d’appartenir au même genre que ces bourreaux ?

Elle n’en sait rien.

Il ne dit rien.

David a davantage l’âge de se conduire en héros vengeur — il l’a prouvé à de nombreuses reprises —, plutôt qu’à ruminer de la culpabilité, préférant le recours à l’action ou à la violence face à des émotions gênantes dont il ne sait que faire.

—               Je peux ? demande-t-il alors.

Il lui indique son smartphone.

Camille, prise au dépourvu, se débattant avec son propre tumulte, accepte.

Il fait des photos. Son œil obscurci, sa joue enflée et douloureuse, sa lèvre fendue, son menton griffé, son cou tuméfié.

—               Je vais filmer pendant que vous parlez, dit-il.

Ce n’est pas un ordre. Simplement une information. Sa voix est douce.

—               Parler de quoi ?

—               De tout ça. Est-ce que ça fait mal ?

—               Oui, ça fait mal. Surtout ma lèvre. À chaque fois que je mange. Mon œil aussi. La douleur m’a empêchée de dormir les premiers jours.

—               Vous avez eu peur ?

—               Oui. Mais je ne sais pas pourquoi. Je sais me défendre. Et j’étais armée. Je n’aurais pas dû avoir peur.

—               Pourtant, vous avez eu peur ?

—               Je me suis retrouvée paralysée, incapable de bouger. En état de sidération comme si j’étais redevenue la petite fille qui tremble devant un adulte qui m’impressionne, mon père qui me gronde, mon maître de CE1 qui me menace d’une punition si je ne me concentre pas, ma mère qui m’ordonne de bien me tenir. J’obéis, incapable de dire que je ne veux pas. Comme si je n’existais pas. Comme si j’étais réduite en bouillie…

Des larmes se forment aux coins de ses paupières, débordent et dessinent de fins trajets sur ses joues, entrainant dans leurs sillages la coloration noire de son eye-liner, assombrissant davantage les hématomes.

Une grande douceur accompagne ses larmes. Sa poitrine, fiévreuse, s’apaise sous les vagues de chaleur paisible et bienveillante venues de son ventre. La rigidité de sa pensée se relâche et un réconfort inattendu diffuse dans tout son corps.

Elle s’assied, la tête dans ses mains. Et cède à ses pleurs, laissant enfin éclater son chagrin, sa peur, son ressenti, sa colère et son impuissance. Elle s’abandonne à ce qu’elle qualifie si souvent de faiblesse. Mais sans honte. Sans gêne. Devant ce jeune garçon et sa caméra.

—               Je sentais que son comportement avec moi avait changé depuis quelques temps. J’aurais dû me méfier davantage. J’avais besoin de lui. Je ne voulais pas le braquer…

Des larmes.

—               Je ne l’ai pas vu venir. On était occupé…

Aveuglée par la rechercher de preuves contre toi

—               Quelque chose l’a contrarié…

—               Quelque chose ?

Camille raconte tout. Ses soupçons contre David, la visite au garage, la découverte du boitier de frein trafiqué, la jalousie brutale de Simon, sa réaction violente. Ses paroles terribles c’est moi qu’il te faut, pas ce putain de gosse ! et l’agression qui a suivie, les mains de Simon qui déchirent ses vêtements, qui cherchent ses seins. Les avertissements de Camille, sa riposte — enfin — de sortir son arme et de le menacer d’ouvrir le feu. Ouvrir le feu contre lui, son collègue depuis si longtemps.

—               Il a ricané en me disant que je n’oserais pas…

—               Auriez-vous osé ?

Camille relève la tête, les yeux rougis, les joues et le cou baignés de coulées de maquillage, les traits défaits.

—               Non. Je n’aurais pas tiré. Bien sûr que non. Je ne veux pas me l’avouer, mais je me serais laissé faire…

—               Pourquoi ?

—               Parce que c’est comme ça depuis toujours…

La caméra du smartphone enregistre la terrible tempête qui ravage son visage, honte, peur, soumission à la force dominatrice, capitulation face à la fureur, abandon de son corps, se laisser faire en attendant que cela passe, réfugiée au plus profond de son âme, résignée à la culture du viol qu’elle subit comme toutes les femmes depuis des millénaires, objet sexuel malgré elle, humiliée, écrabouillée, toute raison balayée comme un fœtus de paille par le prédateur dressé devant elle, morte avant d’avoir pu résister.

David éteint alors le téléphone et pose sa main sur la joue de Camille. Sa main chaude et accueillante. Geste simple, doux, beau. Tellement beau. Elle se penche vers lui et sourit.

—               Merci.

Les voix des chanteuses sont toujours là, succession de chansons infinie.

Elle se lève et se sert du vin.

Boit une gorgée.

—               Voilà, tu sais tout.

David la regarde. Visiblement bouleversé. Camille ne le sait pas, mais ces derniers jours ont été riches en émotion.

—               Et toi ? demande-t-elle, comme si elle avait deviné.

—               Moi ? Rien.

Son visage retrouve une allure anguleuse. Pourtant, il se lance :

—               Rien que de la colère. De la colère qui m’aveugle. Qui m’empêche de voir ce qui se passe autour de moi. De la colère et de l’ignorance.

Camille allume une cigarette.

—               Mais je ne lui en veux pas.

Camille ne lui demande pas à qui il fait allusion. Pas certain qu’il sache vraiment lui-même.

—SOIXANTE-CINQ—

—               Hey !

À peine descendue du bus devant le Centre de rééducation, surprise, Élaine s’immobilise, au milieu du trottoir.

Elle l’a reconnu avant même d’en avoir pris conscience.

Elle se retourne, un sourire immense aux lèvres, et se jette dans ses bras.

—               Putain David ! Ne disparais plus jamais comme ça ! Tu veux ma mort ?

Élaine le serre fort.

—               Tu m’étouffes !

—               C’est de ta faute. Ça fait deux jours qu’on n’a aucune nouvelle !

Elle le libère et plante ses yeux dans les siens.

—               Tu étais où ?

—               On va rejoindre Héloïse ?

Comme elle le connait et qu’elle sait qu’il ne lui dira rien, elle lui prend la main et l’entraine vers le Centre. Ils embrassent Héloïse. Leur grande sœur semble contrariée. De profonds plis ravinent son front et ses joues forment des creux tristes, ses épaules tombent sous le poids de ses bras.

—               Hélo ! Qu’est-ce qui ne va pas ? demande doucement Élaine.

David empoigne son fauteuil et tournoie joyeusement.

Aussitôt, Héloïse pousse des cris épouvantés et stridents. Élaine se précipite et caresse longuement le visage affolé de sa sœur. David les regarde avec une moue dépitée, exprimant combien il ne sait pas s’y prendre.

Quand la jeune fille retrouve son calme, ils descendent se promener dans le parc. Silencieusement. Sans un mot. David perçoit l’équilibre fragile qui les lie et ne souhaite plus rien entreprendre qui pourrait le rompre. Il cherche vaguement Camille dans les allées, mais la femme flic ne se montre pas.

La lumière du soir, soyeuse à travers les arbres, déploie sa quiétude.

Héloïse mange plutôt facilement. Elle accepte même que David lui donne son dessert, un flan au caramel.

—               Elle en raffole, lui explique Élaine.

Puis, quand le moment est arrivé, ils remontent Héloïse dans sa chambre et prennent congé d’elle.

Dans la rue, remarquant qu’Élaine ne le suit pas vers l’arrêt de bus, David lui demande :

—               Tu ne viens pas ?

—               Non.

—               Tu…

David est incapable de prononcer une quelconque parole s’agissant des activités de sa sœur. Cette dernière sourit, pose sa main sur son bras et l’embrasse sur la joue.

—               Rentre à la maison David. Bonne nuit.

Il la regarde s’éloigner à pied, mince silhouette sur le trottoir mal éclairé.

Qui va-t-elle rejoindre ?

Un bus s’approche, ralenti, mais David ne fait aucun signe. Le conducteur ne s’arrête donc pas et continue sa course. Il emboite le pas à sa sœur, en prenant garde de ne pas être remarqué. Élaine marche rapidement, le téléphone à l’oreille, sans jamais se retourner.

Elle rejoint le centre-ville, dépasse la cathédrale et s’enfonce dans les ruelles étroites et bondées malgré l’heure tardive. Les terrasses des bars débordent de jeunes gens qui fument et rient, verre à la main, au son d’une musique forte qui se répond d’une place à l’autre. Suivre Élaine devient compliqué et David est obligé de se rapprocher.

Elle disparait brutalement.

David se précipite.

De nombreuses personnes se pressent devant l’Attitude, une salle de concert à la mode qui fait boite de nuit. La queue occupe toute la rue. C’est la seule possibilité. Deux vigiles massifs aux airs patibulaires font le tri à la porte. Comment Élaine a pu entrer si vite ?

Elle est connue, il n’entrevoit pas d’autre explication.

David prend sa place dans la file mais se heurte finalement aux malabars.

—               Toi, tu ne rentres pas, dit l’un d’eux. Trop jeune.

—               Je suis le frère d’Élaine. Elle a oublié son téléphone. Laissez-moi entrer.

—               Et moi je suis sa mère, rétorque le second vigile. Dégage !

—               Vous ne comprenez pas, c’est important. Appelez-la !

—               Elle a autre chose à foutre que d’être dérangée par un branleur comme toi. Allez, circule !

David est bien obligé d’obtempérer et se retrouve appuyé contre le mur face à l’entrée de la boite. À attendre il ne sait quoi. Il attrape des bribes de conversations, discute avec quelques personnes.

—               Il y a quoi ce soir ? demande-t-il.

—               Rien de particulier.

Il apprend que la salle de concert est au rez-de-chaussée, mais qu’elle n’est pas utilisée ce soir. Celui qui attire tant de monde est le DJ qui mixe dans les sous-sols.

—               Vous savez comment je peux entrer ?

—               Aucune idée mon pote, lui répondent la plupart des personnes présentes.

Il apprend aussi que l’Attitude recèle une back-room assez célèbre pour ses parties fines.

—               Je cherche une jeune fille, explique-t-il à un couple qui lui parait sympa. C’est ma sœur.

Et il leur montre une photo d’Élaine.

—               Si vous la trouvez, vous pouvez m’envoyer un texto ?

Une demi-heure plus tard, un message arrive sur son téléphone.

Votre sœur est bien ici. Je ne peux pas vous en dire plus.

David comprend bien ce qui se joue en ce moment dans les caves de cette boite de nuit. La colère le ronge. Élaine fait bien ce qu’elle veut. Mais il ne le supporte pas. Il ne supporte pas d’imaginer des vieux riches profiter de sa jeunesse, il trouve ça ignoble et dégueulasse. Ces putains de salopards devraient être en prison.

Et pendant qu’il rumine et que son animosité enfle, les gens entrent et sortent devant lui comme si de rien n’était.

Il compose le numéro de Julie, tombe sur son répondeur.

—               J’ai envie de te voir, confie-t-il à la messagerie vocale.

Les videurs lui jettent des regards noirs. Il sent que ça va mal tourner de ce côté-là aussi.

Il se décide à appeler Camille.

—               Allo ? répond une voix endormie.

—               C’est moi.

—               Ça n’a pas l’air d’aller.

—               Pas trop.

—               Tu veux m’en parler ?

—               Je suis devant une boite de nuit et ce que je vois me fout les nerfs en boule.

—               C’est quelle boite ?

—               Je ne peux pas vous en dire plus.

Un silence.

—               On peut se voir ? demande alors David.

Il sent que la flic hésite. Il sent aussi qu’elle en a très envie. Et qu’elle lutte contre son désir. Cette femme est capable de combattre efficacement ses envies. Toutes ses envies.

—               Où ça ? finit-elle pourtant par lâcher.

—               Je…

—               Viens chez moi, mon mari est hospitalisé. Je suis seule.

—SOIXANTE-QUATRE—

Au milieu d’une vingtaine de fille des classes de Terminale et de Première, Solenn, portant une jupe courte ultra sexy et un crop top rose bonbon, brandit une pancarte « les interdits des filles sont plus nombreux que ceux des garçons ». Juchées sur la fontaine en pierre de la cour du lycée, ses camarades, toutes habillées en ensembles courts, les bras levés, montrent des panneaux « La tenue ne justifie pas le viol » et des affiches « Vulgaire, Provocante, Indécente, je ne suis pas un objet sexuel »

Julie les accompagne.

Les soutient bien entendu.

Mais cette fois-ci, elle n’a pas eu la force de les suivre. Elle se tient en arrière du groupe joyeux et bruyant, d’humeur maussade.

Noah est présent lui aussi, vêtu d’un short en jean découpé au raz des fesses et d’un bandeau qui ne lui cache que le torse, un bob rose sur la tête et des Doc Martens aux couleurs de l’arc-en-ciel que lui a prêté Milla aux pieds. Il est la coqueluche du groupe avec son carton « Protégez vos filles Éduquez vos fils ! ».

—               Les femmes ne portent pas la responsabilité de la sexualisation de leur corps !

—               Nous ne sommes pas des objets sexuels !

—               Contre les violences et le harcèlement !

La petite manif spontanée s’est réunie avant l’ouverture du lycée en réaction aux heures de colle dont a écopée une élève de Première pour « port de tenue inadéquate » — traduisez, nombril apparent.

Un peu plus loin, sur les marches du perron, visiblement agacés, mais surtout embarrassés, le proviseur, son adjointe, les quatre CPE regardent la scène. Si le proviseur a eu comme projet de mettre rapidement un terme à cette plaisanterie, il est maintenant coincé par les nombreux post et vidéos diffusés immédiatement sur les réseaux sociaux et par l’arrivée d’une journaliste de la presse locale qui prend des photos et note des témoignages à la volée sur un carnet.

Bien moins rigides que leur hiérarchie et surtout bien plus près des manifestants, les surveillants observent la scène avec bonne humeur.

Dans un coin, Jean Charles arbore un rictus de haine envers le petit groupe. Devant quelques lycéennes et lycéens réunis autour de lui, il laisse éclater sa colère et son mépris pour cette nouvelle illustration d’une jeunesse décadente qu’il rejette et contre la société civile qu’il ne juge plus en capacité de protéger les valeurs de la République. Mais son attitude n’est rien comparée à celle de Sophia, une des deux greluches qui ne le quitte pas. Chemisier blanc, veste sur mesure, tailleur et talons courts, la jeune fille BCBG imagine endosser la cause des femmes en prônant d’une voix claire la défense de la féminité active, dynamique, heureuse, digne, bien habillée, respectable.

Julie observe Sophia. Elle ne comprend pas ce qui motive cette fille. Comment peut-elle promouvoir une vision de la féminité issue si directement de la société patriarcale ? Où trouve-t-elle l’essence de son épanouissement, ligotée dans les mailles du filet liberticide de la domination des hommes ? Est-elle stupide à ce point ? Fanatisée ? Décérébrée ?

Ce sont elles les plus dangereuses. Propres sur elles, souriantes, impeccablement maquillées, calmes.

Ainsi respectables, elles sont écoutées par le plus grand nombre tandis que les autres, jugées vulgaires ou provocantes, sont immédiatement discréditées et taxées de loufoques.

Comment lutter contre la respectabilité ?

L’opposition entre les deux groupes fait grincer le proviseur pour qui le lycée n’est pas un lieu de débat sur les tenues vestimentaires ni sur la condition de la femme. Bien au contraire, l’obéissance à des règles de comportement strictes est la seule marche à suivre pour un bon fonctionnement de l’établissement. Pourtant, satisfait par la position de Sophia et de Jean Charles, il a tendance à laisser à la manifestation plus d’espace qu’il ne l’aurait toléré en temps normal. Le rappel des valeurs de base ne fait pas de mal, se félicite-t-il.

Julie aperçoit Thomas rejoindre Noah et lui montrer quelque chose sur son smartphone. Noah lit et regarde ensuite dans sa direction.

La cacophonie qui se dégage de l’affrontement devient telle que le proviseur finit par intervenir, renvoyant tout le monde en cours. Les voix se taisent, les pancartes disparaissent et chacun obtempère en maugréant.

Julie se rue sur Thomas.

—               Tu as des nouvelles de David ?

Il lui montre le message qu’il a reçu cette nuit : J’ai une idée pour piéger Judas. On va le coincer, je te le jure

—               C’est tout ? demande-t-elle, déçue. Il ne dit pas où il est ?

—               Désolé.

Julie s’éloigne alors du groupe, les épaules basses.

L’échauffement des esprits s’apaise lentement dans la journée, remplacé par la monotonie des cours, les rigolades et les tracas habituels.

Solenn ne quitte pas Julie. Heureuse de voir son amie retrouver des couleurs et de la combativité en ce début de matinée face aux arguments de Sophia, elle constate ensuite la tristesse profonde dans laquelle elle replonge.

—               Peut-être qu’on devrait aller voir ta mère ? lui propose-t-elle en fin de journée.

Elles sont assises dans un café en compagnie de Noah, Thomas et Milla.

—               Ma mère ? Qu’est-ce que tu racontes ?

—               Elle a certainement besoin de toi.

—               Arrête Solenn !

—               Je t’accompagne.

—               Arrête, je te dis !

Elle n’insiste pas.

—               Tu as des nouvelles de ton père ? demande alors Thomas.

Julie le tue du regard.

—               Désolé, c’est pour dire un truc.

—               Mon père est un fumier qui nous frappe ma mère et moi ! Qu’est-ce que j’en ai à foutre d’avoir des nouvelles ! Si je vais le voir, c’est pour l’achever !

—               Excuse, je ne savais pas !

—               Peut-être qu’on peut se calmer, dit alors Noah.

Il a gardé son bob rose et fait une grimace qui déclenche le rire de tout le monde.

Personne n’ose évoquer la disparition de David.

Sujet trop chaud.

Julie s’éclipse aux toilettes. Face à la glace, elle ne peut retenir ses larmes. Elle ne se reconnait pas. Comment je vais me sortir de ça.

Solenn la rejoint et pose la tête sur son épaule.

—               Tu as envie de quoi ? demande-t-elle.

—               Je ne sais pas.

—               On rentre ?

Et à peine installée dans la chambre de Solenn, épuisée, Julie s’allonge et s’assoupit.

Elle n’ouvre les yeux qu’au milieu de la nuit, réveillée par un cauchemar, pour découvrir, anéantie, que David a essayé de l’appeler, et qu’elle, reine des gourdes, elle dormait…

—SOIXANTE-TROIS—

À peine la sonnerie de son téléphone éteinte, Thomas se redresse dans son lit. Les yeux encore embrumés de sommeil, il déverrouille l’écran et vérifie ses messages et ses notifications. Qu’est-ce qu’il s’est passé cette nuit pendant qu’il dormait ?

Un sms de David. 4h47.

J’ai une idée pour piéger Judas. On va le coincer, je te le jure

OK.

Il est impatient de connaitre le plan.

Ça marche. Tu es où ? On se voit quand ?

Thomas ne s’attend pas spécialement à obtenir de réponse.

Il fonce sous la douche.

Il a hâte de dire aux autres qu’il a des nouvelles de David.

David ne voit pas la réponse de Thomas.

Il est trop tôt.

Il est remonté dans le salon. Les lumières sont restées allumées et il finit le verre de whisky que Joaquim lui a servi quelques heures auparavant, les yeux plongés dans le regard de Lauren.

—               Tu t’en vas ?

Un corps chaud vient se blottir contre lui.

Delphine.

Nue.

—               Elle est si belle, soupire Delphine. Elle me manque tellement.

—               Tu m’accompagnes ?

—               Où ça ?

David lui explique.

—               Maintenant ? Pourquoi pas. Tu m’attends deux secondes ?

Delphine disparait quelques minutes à peine et remonte vêtue d’un pantalon large de skateur, baskets blanches et d’un sweat gris à capuche. Elle est métamorphosée.

David émet un sifflement.

—               On y va ou tu restes planté là ? le chahute-t-elle.

Et elle l’embrasse rapidement.

Ils traversent le jardin encore plongé dans l’obscurité. Déjà pointent à l’horizon les premières lueurs de l’aube, au-dessus de la silhouette des montagnes. Ils passent le mur d’enceinte et sautent dans la rue.

—               Le premier bus est à 6h30, on peut marcher, dit Delphine.

Et ils descendent la colline pour rejoindre la ville.

En silence.

Delphine lui a attrapé la main et la serre fort dans la sienne.

Quand ils atteignent la place ronde d’où ils sont partis la veille, le trafic des transports en commun reprend à peine. Delphine le conduit dans un tramway qui s’éloigne dans le sens opposé du domicile de Lauren, dépasse un stade et les dépose au pied d’une butte aux pentes raides. Un escalier abrupt grimpe jusqu’à une entrée magistrale en pierre de taille qui surplombe la ville.

Cimetière du Mont des Hourneaux.

Essoufflés, les jambes coupées par l’effort, les deux adolescents contemplent un moment le soleil qui se lève.

—               C’est fermé à cette heure, constate Delphine.

—               Il y a surement un moyen d’entrer, répond David.

Et ils remontent le chemin qui longe la muraille du cimetière. Ils n’ont pas lâché leurs mains. Dans un recoin discret, ils escaladent les pierres grossières et franchissent facilement le mur.

—               Elle est là-haut, montre Delphine de sa main libre.

Ils empruntent une allée bordée de stèles sombres et noircies par l’humidité et la mousse et parviennent à une tombe différente de toutes les autres. Une simple pierre dressée au milieu d’un petit parterre de pelouse. Comme dans les cimetières américains.

Delphine est soudain secouée d’un frisson incontrôlable. David la prend dans ses bras et la serre contre lui dans un geste de grand frère protecteur.

—               Je ne suis pas revenue depuis…, articule-t-elle péniblement et elle éclate en sanglots.

David fixe la tombe. Le même visage que dans le salon. Le même regard. Puissant, sans concession.

Tu ne me quitteras plus, je le sais

Tu as capturé mon âme

Je sais ce qu’il me reste à faire

Je ne vais pas te décevoir

Delphine ne pleure plus.

Elle se tient droite face à son amie, le visage tendu.

—               Et Joaquim ? demande David.

Elle ne répond pas tout de suite.

Une brise légère soulève ses cheveux.

—               Mariana. Il vient de changer de sexe, murmure-t-elle.

Son regard se perd dans les toits de la ville.

—               Pourquoi Joaquim ?

—               C’est une idée de Lauren. Son arrière-grand-père portait le même prénom.

Des nuages masquent le soleil.

L’air du matin se rafraichit d’un coup.

Delphine fait un pas vers la stèle de Lauren et pose ses deux mains sur le marbre froid.

David contemple la grande beauté de la jeune femme cruellement blessée.

—               On se reverra ? demande-t-elle, les yeux fixés sur la photo de Lauren.

—               Je ne sais pas, répond David.

—               Si tu dois partir, fais-le maintenant, ajoute-t-elle simplement, sans aucune animosité ni regret.

David la regarde encore un moment, s’attarde une dernière fois sur le visage de Lauren, le cœur pincé. Et il leur tourne le dos. En s’éloignant, la douleur le reprend, serrement insupportable dans la poitrine, l’air lui manque et ses jambes se raidissent.

Il marche pourtant d’un pas déterminé vers le mur, grimpe et bondit de l’autre côté sans plus se retourner. À quoi bon ? Tout est fini.

Dans le train qui le ramène chez lui, debout contre la portière d’entrée du TGV, insensible au paysage qui défile devant lui et aux nuages qui recouvrent le ciel, David compose un numéro de téléphone.

—               OK pour vous donner Angelo.

La voix mal réveillée de Camille lui répond :

—               Bonjour David.

Puis, après un court moment de réflexion, elle ajoute :

—               Tu es où ?

—               Je rentre.

—               Tu es dans quel train ?

David est parmi les premiers à descendre. Il repère aussitôt Camille, grande et mince, vêtue d’un long manteau marron. Elle l’a vu elle aussi et elle avance vers lui. Ils s’immobilisent avant de se rencontrer, comme s’ils hésitaient à franchir les derniers mètres. Comme si un danger les menaçait.

David rompt la glace le premier.

—               J’ai une condition, annonce-t-il.

Camille attend sans sourciller.

—               Expliquez-moi ce qui vous est-il arrivé ?

Les hématomes du visage de la Capitaine de Police se sont assombris et ses griffures se sont creusées.

—               Rien, répond-elle avec un geste évasif.

Ce visage abîmé — qu’il n’avait pas remarqué lors de son séjour rapide et humide dans la maison secondaire de Camille — le bouleverse soudain.

—               Plutôt deux conditions, précise-t-il.

—               Dis toujours, dit-elle, le ton détaché.

—               Même trois.

David est saisi de l’envie inexplicable de photographier les blessures de cette femme, l’œil tuméfié, les marques sur les joues et le cou, les entailles, le nez enflé.

—               N’abuse pas, tout de même.

—               Je veux que vous enquêtiez sur la vraie personnalité de DeLaRochette. Que tout le monde sache quel salop il était, qu’il frappait sa femme et sa fille.

—               Tu veux que j’enquête sur son accident de voiture aussi ?

Le regard qu’elle lance à David est brulant comme un laser.

Il hausse les épaules.

—               Faites comme bon vous plaira. Contrairement à vous, je n’ai rien à cacher.

Camille marque une pause.

—               Je vais voir.

—               C’est non négociable.

Elle mâchonne sa lèvre inférieure nerveusement.

—               OK. Comme tu veux.

Et comme elle fait demi-tour et s’apprête à quitter la gare, David la rejoint d’un bond et lui attrape le bras. Elle s’immobilise dans un frisson.

—               Vous ne me demandez pas quelles sont les deux autres conditions ?

Elle regarde droit devant elle.

—               Non David, je ne veux pas savoir.

Et elle écarte doucement la main du jeune homme.

—               Je vais vous les dire tout de même. Je voudrais faire des photos avec vous.

Elle le fixe. Avec un sourire.

—               Des photos ? Tu plaisantes j’espère !

David sent qu’elle se moque de lui. Il recule.

—               Je ne voulais pas t’offenser, dit-elle. Mais c’est que je suis trop mal fichue pour faire des photos…

—               Dites-moi au moins ce qui s’est passé !

—               Je ne peux pas…

Et Camille s’éloigne d’un pas rapide.

—SOIXANTE-DEUX—

Delphine, la fille aux chaussures compensées d’une taille saisissante, et Joaquim, le garçon au manteau violet qui lui couvre les genoux, discutent et se marrent.

Ils sont inséparables, se dit David en les observant à la dérobée.

Et puis Joaquim s’approche :

—               Tu veux vraiment en savoir plus sur Lauren ?

David acquiesce, décidé.

—               Alors on va faire un truc pour toi.

—               Merci.

—               C’est quelque chose qu’on n’a jamais partagé avant.

—               Cool.

David marche avec eux vers une esplanade de forme arrondie d’où partent bus et tramways. Ils attrapent au vol une rame de tram et s’y engouffrent — sans payer, bien entendu. À aucun moment David ne pose de questions sur leur destination. Il se contente de les tenir à l’œil et de les écouter s’ébrouer et s’esclaffer. Après une dizaine d’arrêts, ils descendent et prennent un bus jusqu’à son terminus.

La température est nettement plus douce dans cette région et, tandis que le soir tombe et que le véhicule s’époumone à escalader une colline, les immeubles laissent progressivement place à des maisons basses, puis à des villas cossues qui dominent les environs. On devine des jardins luxuriants avec piscines cachés derrière les murs élevés.

Enfin, le bus s’immobilise. Le chauffeur indique la fin de la ligne et le trio poursuit à pied le long d’une rue étroite qui grimpe encore un peu plus haut.

Les riches, c’est partout pareil, toujours au-dessus des autres.

Il est presque 21 h et la nuit est quasiment tombée quand Delphine et Joaquim s’arrêtent devant une immense villa moderne au toit plat dont la blancheur luit étrangement dans l’ombre. Aucune lumière. Aucun signe de vie.

—               On va attendre qu’il fasse totalement noir, explique Joaquim.

Ils allument une cigarette et fument en silence, assis sur une pierre.

David ne fume pas.

Il scrute la maison qui s’étale devant eux, vaisseau immobile et sombre, tapi derrière des buissons odorants. Il croit reconnaitre le parfum envoutant du jasmin.

—               Allez, c’est bon, murmure Joaquim.

Et il se lève d’un coup.

—               Tu l’as compris, le but est de ne rester discret.

Il s’approche du mur d’enceinte, pas très élevé et l’escalade. David le saute d’un bon. Puis ils tendent la main à Delphine qui refuse toute aide et franchit l’obstacle à son tour.

—               OK, maintenant, on est tranquille ! s’exclame Joaquim à voix haute.

Et les deux amis se dirigent vers la porte d’entrée.

—               On a la clef, explique Delphine. Elle a toujours voulu qu’on ait un double.

—               Et le code, ajoute Joaquim en pianotant des chiffres sur un clavier numérique.

David n’a pas de mal à imaginer où ils l’ont emmené.

—               Ses parents sont partis vivre aux États-Unis. Sa mère est originaire de là-bas. Dans le Montana, je crois.

La maison s’ouvre sur un gigantesque salon meublé de tapis et de canapés, une pièce chaleureuse, à l’éclairage feutré et discret.

—               Tu veux boire quelque chose ? demande Joaquim.

—               Vous prenez quoi ?

—               Du whisky. Il n’y a qu’ici qu’on en boit. Du haut de gamme introuvable ailleurs, tu peux me croire.

—               Je vous suis.

Joaquim trouve trois verres plats et choisit une bouteille dans un coffre mural. Il verse du liquide brun doré.

—               Bon, dit-il en distribuant les verres. Jamais bu un truc pareil. Tu me diras.

—               Ça fait longtemps qu’on n’est pas venu, dit Delphine.

Assis dans un canapé, ils profitent du whisky et du luxe de la pièce. Un immense portrait en noir et blanc de Lauren orne un des murs, regard pétillant, sourire fin et boudeur, cheveux au vent. Il ne lui manque qu’une herbe aux lèvres et des bottes de cow-boys.

—               Pas mal, non ? dit Joaquim moqueur. Tes parents ont affiché le même chez toi ?

—               Pas de risque, ils ne peuvent pas me voir.

—               T’inquiète, c’était pas non plus la grande entente entre Lauren et ses darons.

—               C’est le moins qu’on puisse dire, ajoute Delphine. Elle était atroce avec eux.

—               On lui disait, souvent, de mettre la pédale douce. Mais Lauren était bornée. Pour elle, ses parents n’étaient que deux nases pleins de fric, des parasites de la société.

En attendant, les parasites, c’étaient eux, installés dans leur salon, buvant leur whisky.

—               Vous avez vu le film ? demande David.

—               Quel film ?

—               Parasites.

—               Oui, excellent. Mais tkt, y a personne qui vit caché ici !

Et ils rient.

Et Joaquim les ressert.

Face au portrait de Lauren, sur le mur opposé, le visage d’un jeune garçon, enjoué, les cheveux ébouriffés, fixe sa sœur d’un air joyeux. Il lui manque les incisives supérieures, les dents qui tombent au moment du CP. Son petit frère, celui qui est décédé d’une leucémie.

Comment exister entre les regards immenses et lumineux de ces deux enfants ?

—               Tu veux voir sa chambre ?

—               Oui, j’aimerais bien, répond David, heureux de bouger.

Ils traversent le salon et rejoignent un couloir qui file sur le côté de la maison. Une porte s’ouvre sur un escalier qui mène au sous-sol.

—               Voilà, c’est tout Lauren. Vivre à la cave alors qu’il y a des pièces magnifiques à l’étage.

La chambre de Lauren.

Un frisson parcourt la nuque de David au moment d’entrer. Il se demande soudain s’il a le droit de pénétrer dans l’intimité de la jeune fille. Si elle lui en donne la permission. S’il ne viole pas son âme.

—               T’inquiète, lui dit alors Delphine en le prenant par le bras et en l’encourageant à avancer. Je suis certaine qu’elle ne t’en veut pas. Elle t’aurait adoré, tu peux me croire, tu es exactement son genre. Peut-être même qu’elle n’aurait pas fait ça si elle t’avait connu.

Surpris par les paroles de Delphine, David entre dans la chambre. Une grande pièce dans laquelle règne un désordre invraisemblable. Un lit aux dimensions impressionnantes occupe un coin, jonché de linge en boule, de coussins, de couettes. Des livres s’empilent sur la table de nuit, des photos couvrent tous les murs.

Plus loin, telle une cascade surgissant d’une grotte, une armoire aux portes ouvertes vomit des fringues qui s’épandent sur le plancher.

Un bureau, signature d’une créature megabordélique, déborde de cahiers, papiers chiffonnés, classeurs et manuels scolaires maltraités.

Pourtant, une zone échappe à l’entropie envahissante : un long pupitre lisse parfaitement ordonné qui accueille des feuilles blanches épaisses, de la peinture et un ordinateur.

David s’approche.

Des dessins sont fixés au mur. Des femmes aux lèvres cousues, aux seins lacérés, s’adonnent à diverses scènes de sexe entre elles ou avec des serpents aux différentes dimensions. Il observe les visages, les couleurs, se laissant submerger par l’émotion qui émane des œuvres. Une main serre sa poitrine. Le chagrin et la douleur de la perte de Lauren.

—               Ça envoie ! commente Delphine. Elle n’a pas lâché son bras. Et David semble s’en accommoder.

Incapable de prononcer un mot, il reste immobile et figé face à l’univers de Lauren, dernières traces de la jeune fille.

Joaquim allume des lampes dispersées dans la pièce. Certaines rouges, d’autres mauves ou bleues. L’ambiance est soudain au psychédélisme. Le garçon au long manteau ouvre le tiroir d’une commode, en sort une boite en fer, en dévisse le couvercle et en scrute avec attention le contenu. Il choisit des pilules aux couleurs vives et les dispose sur un petit plateau rond. Puis il rejoint David et Delphine.

—               Laquelle ? demande-t-il.

—               Aucune, répond Davis aussitôt.

Delphine hausse les épaules et avale une bleue et une jaune tandis que Joaquim en gobe une rouge. Il allume l’ordinateur et met de la musique. De la house. D’ordinaire, David n’est pas très fan, mais ce soir, dans cette chambre, entouré de ces dessins, il se sent bien.

Ostensiblement, le trio se dirige vers le lit et se calfeutre dans les couettes et les coussins. Delphine ne quitte pas David, blottie, lovée contre lui, les yeux fermés. La chaleur de sa compagne s’insinue dans son corps et semble lui redonner vie.

La musique est forte et spatiale.

Face à lui, l’affiche d’un film. Camille. Le visage pâle de profil d’une jeune fille, l’œil caché derrière un appareil photo.

               C’est qui Camille ?

—               C’est une journaliste française qui a été assassinée en Centre-Afrique, répond Delphine. Lauren adorait cette femme.

Elle allume une cigarette.

On n’entend plus Joaquim. Barré ailleurs. Au loin.

La musique emplit l’espace.

Les basses vibrent dans les poitrines.

Elles remplacent les battements cardiaques.

—               Lauren et moi… Tu vois… On était ensemble…

Pourquoi tu me dis ça

—               Je ne vis plus depuis qu’elle est partie…

David perçoit qu’elle pleure contre lui.

La douleur revient et s’empare de son plexus, plante ses crocs terrifiants et l’emmène dans des territoires noirs profonds. Lave visqueuse, gangrène de mort. Griffes acérées.

Le temps coule, la drogue étire l’espace.

David fixe le plafond. Il sent la respiration fébrile de Delphine contre son cou, et puis, lentement, ses mains sur lui, ses seins ses cuisses recroquevillées ses lèvres contre sa peau sa langue sur la sienne ses cheveux sur son visage.

La musique est forte, rythme prend le contrôle et impose sa dimension enivrante. David sait que Delphine fait l’amour à Lauren. Lui aussi. Entorse à la vérité, jeu de faux semblant.

Lauren

Plus tard, avant de s’endormir, nue, roulée dans les draps de son amie disparue, corps splendide, diaphane silhouette fine et musclée, magnifique jeune fille en perdition, Delphine ouvre les yeux et l’absorbe dans les eaux grises du lac de son regard.

—               Merci.

Ses paupières se ferment. Une nouvelle mort pour David qui se sent soudain seul, tellement seul, abandonné dans le tourment de ses sentiments. Il se lève, fait quelques pas. L’écran de l’ordinateur est resté allumé et scintille. Comme un appel.

Il s’assied face au clavier et cherche You Tube.

Écrit vidéo rodéo Lauren.

Tombe sur les images.

Supplice, torture, martyre.

Son cœur éclate, ivre de souffrance.

Il ne peut pas demeurer ici plus longtemps.

S’échappe à grandes enjambées.

Il sait ce qui lui reste à faire.

—SOIXANTE-ET-UN—

Julie n’a aucune nouvelle de David.

Soucieuse, le regard perdu par la fenêtre, elle écoute vaguement les discussions autour d’elle. Tout comme David, elle n’est pas retournée au lycée. Elle vit recluse dans la chambre de Solenn.

Et en cette fin d’après-midi, ils sont tous passés lui tenir compagnie.

Mais Julie n’est pas vraiment avec eux, retirée dans un ailleurs impalpable.

Elle dessine.

Ses amis.

Thomas, assis sur un pouf, ne tarit pas d’éloges sur un article de Pablo Servigne qui traite de la collapsologie et des huit étapes de la courbe de deuil:

—               C’est le processus psychologique qui de déclenche après à un choc, c’est-à-dire dans les suites immédiates de la mise à mal d’un de nos besoins fondamental.

Il parle avec de grands gestes passionnés, surpris et incapable de comprendre l’indifférence quasi générale de ses potes face aux théories de l’effondrement, heurté par le déni aveugle et le refus égoïste et criminel de ne pas vouloir perdre ses privilèges. Il se lève et, la main sur le cœur, annonce son départ en croisade contre cette manière de penser dénigrante et irresponsable. Julie dessine le visage sérieux de son ami, front plissé, mouvements amples, yeux ombrageux. Elle trace une spirale qui l’entoure et l’entraine, déni, colère, peur, tristesse…

Élaine est assise en retrait et lance des regards incessants vers son téléphone. Attend-elle des nouvelles de son frère ? De quelqu’un d’autre ? Son activité d’organisatrice d’happening glauques et interdits au bras de son sugar daddy a ébranlé le groupe. Quelque chose est-il cassé entre eux ? Probablement pas. Mais il faut laisser le temps à chacun de digérer et aux relations de retrouver leur équilibre. Julie dessine Élaine, sa longue chevelure dissimulée sous un bonnet en laine, ses doigts fins qui pianotent nerveusement sur l’écran du smartphone, jeune femme brillante, mais si mal à l’aise avec cette intelligence infinie qu’elle tente de maquiller et de gommer par tous les moyens. Julie ajoute alors un serpent qui dépasse des cheveux d’Élaine et s’apprête à disparaitre dans son cou. Le démon qui vient pervertir et souiller la pureté.

Noah, agité, penché en avant, les coudes appuyés sur les genoux, cahier de croquis ouvert par terre dévoilant ses recherches graphiques et ses photos, camoufle mal ses émotions par un discours confus qui mêle son nouveau graff et des préoccupations futiles. Aux vues des récents évènements, personne ne relève, mais il gonfle tout le monde. Noah en crève pour Solenn. OK. Tout le monde a compris. Julie représente cette attirance par une onde convolutée et un regard spiraloïde dans le style de celui de Mowgli hypnotisé par le serpent Kaa.

Milla est éteinte. Littéralement. Même sa crinière rousse, habituellement étincelante et chatoyante, semble terne. Elle a perdu son pygmalion et sa raison de rayonner par la même occasion. Son visage, pâle, presque jaune, immobile, affable, git sans vie, tout comme son corps, affalé et vautré sur le lit. Elle se tient ainsi, silencieuse, morne, coupée du reste du monde par ses écouteurs vissés à ses oreilles, depuis la disparition de David. Julie n’éprouve pas de sympathie pour cette fille, mais cette extinction lui procure de la peine. Elle dessine la silhouette de Milla suspendue à quelques centimètres de la couette et des coussins, attirée par une mystérieuse danse d’étincelles de vie qui s’échappent d’elle et s’élèvent dans un tourbillon gracieux.

La sombre Adèle, drapée dans une dignité rigide, vêtue d’une longue robe noire cintrée, joue la veuve parfaite. Aucune fantaisie, aucun artifice.  La beauté glacée. Elle se tient raide, un livre au bout de sa main droite, geste élégant. Elle lit D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère et, seul détail vivant dans ce tableau de marbre ténébreux, laisse glisser une larme. Julie comprend qu’elle a atteint ce moment si poignant où Juliette, porteuse d’un cancer du sein très avancé, entend ses filles rire et s’amuser avec leur père alors qu’elle sait qu’elle va mourir et qu’elle n’a même plus la force de jouer avec elles. Ce passage est tellement triste. Triste comme toi, belle Adèle. Que vas-tu devenir dans ce monde cruel ? Julie aussi a pleuré à la lecture de ce passage. Elle dessine la jeune fille comme une ombre, un fantôme, créature éthérée d’elle-même.

Il reste Solenn. Solenn qui ne la quitte pas des yeux. Et qui se demande dans quelles cellules de son esprit se terre-t-elle ainsi depuis toutes ces heures. Solenn, allure sérieuse, mais dont l’éclat malicieux et espiègle blotti au fond du regard laisse imaginer une personnalité intrigante et attirante. Ses épaules fines, son chignon bohème tenant avec plusieurs crayons emmêlés, son nez discrètement retroussé, tout chez elle inspire la sympathie, la disponibilité et la joie de vivre. Même l’inquiétude qui assombrit son visage ne parvient pas à atténuer ses traits perçants. Cette inquiétude touche Julie. Parce qu’à aucun moment son amie ne déborde ni ne vient franchir les limites de son intimité. Et elle remercie Solenn de cette profonde bienveillance.

Julie dessine les crayons dans les cheveux, les taches d’encre sur les doigts, le sourire en coin, le nez retroussé, les boucles d’oreilles improbables, les bagues ouvragées. Elle tente d’éviter son regard. Mais tout la ramène à ses yeux. Gourmands. Respectueux. Fins et souriants. Qui la fixent. Qui s’efforcent d’y voir clair, de lire en elle, de comprendre.

Ce n’est pas bien compliqué, il n’y a pas grand-chose à expliquer.

Julie n’a pas le courage ni l’envie de rentrer chez elle. Elle a laissé sa mère plantée au milieu du salon dévasté par sa colère et sa haine. Elle n’en est pas fière. Mais il ne peut en être autrement. Il faut que sa mère se démerde et se sorte de cette situation seule. L’accident de voiture est providentiel. Une opportunité à saisir. Et Julie n’a pas la force d’aller vérifier ce que sa mère avait choisi d’en faire.

Et puis il y a eu ce saut dans le vide, chute interminable dans le noir, agrippée à David. Instant suspendu dans le temps, à la limite de la conscience, sans plus savoir si elle tombait ou si elle s’élevait. Suivi du très brutal retour à la réalité au moment de percuter la surface de la mer. L’eau, le froid, le sel dans la bouche et les yeux, le manque d’air, l’impression de mourir, sidérée.

L’expérience la plus folle de toute sa vie.

David. Son merveilleux miroir, double parfait, frère jumeau. Celui qu’elle sait, et elle l’a prouvé, pouvoir suivre aveuglément partout. Celui qu’elle aime et aimera toute sa vie. Malgré Adèle, malgré Milla et toutes les autres. Celui qui hantera ses pensées, coulera dans ses veines, nourrira son existence et alimentera ses rêves. L’homme de sa vie. L’unique. Qui a disparu, la laissant orpheline.