—QUARANTE-SEPT—

David n’a pas de mal à repérer Angelo.

Le motard trône au milieu de tout ce cirque.

Là où il y a le plus de lumière.

Là où les flammes trouent la nuit.

David met le cap sur lui et pilote au ralenti entre les groupes de personnes et les braseros.

Quand il s’approche, il sent Julie se raidir dans son dos.

Désolé

Il faut que tout ça se fasse

Je ne vois pas d’autre moyen

Une grande détermination agite tout le corps du jeune homme.

Ses dents sont serrées, ses poings crispés sur les poignées du guidon.

— Salut mon pote, se réjouit Angelo en le voyant approcher. Tu relèves le défi ?

Il attend que David descende de moto et lui donne l’accolade.

L’accolade des traitres

Couteau planté dans le dos

Fils de pute


— En venant ce soir, tu entres dans la cour des grands !

Tu ne peux pas savoir

Julie refuse de lui serrer la main, le visage fermé, la méfiance gravée sur les traits.

— Je t’inscris dans le tournoi ? balance Angelo l’air narquois.

L’air t’es certain gamin ?

David répond d’un geste du menton.

— Tu seras appelé quand se sera ton tour. Profites-en pour mater !

David ne suit pas le motard dans la foule de ses groupies à demi-shootées.

Il observe les lieux.

Un espace rectangulaire délimité par des feux reprend l’ancienne piste terreuse et herbeuse ayant permis l’acheminement et le montage des hautes éoliennes qui coiffent le sommet de la falaise.

Une terrain de course improvisée.

Les pales des énormes hélices apparaissant et disparaissant dans la lumière vacillante des braseros, ajoutant un air futuriste au décors moyen-âgeux.

Depuis des tribunes de fortune installées tout le long du champ ombreuses un public nombreux se presse pour suivre le spectacle.

Le show.

Les règles n’ont pas l’air bien compliquées.

David et Julie observent deux coureurs prendre place à une extrémité du champ, faisant ronfler les moteurs de leur moto, accompagnés de cris, de danses, d’encouragements et sous les applaudissements. Une femme à moitié nue, longue chevelure noire tenue par une casquette dissimulant à peine ses seins, tient deux drapeaux levés. Et les abaissent quand elle sent que les deux pilotes sont chauds comme des pots d’échappement.

Les deux motos s’élancent, prenant très rapidement de la vitesse et déclenchent la liesse sauvage de la foule. Les pilotes se défient, les braseros défilent, la fin de la zone éclairée diminue. Le motard de droite est en légèrement avance, il lève une main victorieuse.

Mais rien n’est joué.

Arrive l’instant où tout se fige.

Où l’attention est suspendue.

Où le tournoi se gagne.

Tout va très vite.

Le motard en avance décélère brutalement, certain de sa victoire, juste avant d’entrer dans l’obscurité et coupe la trajectoire de son concurrent.

Mais celui de gauche continue. Un peu plus loin. Avant de coucher sa moto. À la limite des feux. C’est lui le gagnant.

La foule exulte.

Les bookmakers hurlent les côtes, les parieurs se précipitent pour récupérer leurs gains et parier à nouveau.

Les courses s’enchainent, les esprits s’échauffent, l’alcool débride les instincts, la fête vire à la sauvagerie.

Julie voit dans ce spectacle un signe sombre et menaçant. Elle sent bien que seules des événements sordides et tristes ne peuvent se produirent ici.

Et c est le moment où Angelo fait un signe à David.

Julie se tend.

Retient la main du jeune garçon le plus longtemps possible.

Mais David est parti.

Pas moyen de le retenir.

Elle le sait.

Elle le regarde décrire une large demi-cercle pour rejoindre le départ, ne le quitte pas des yeux.

Quel niveau de risque va-t-il-prendre ?

Le maximum.

Elle souhaite juste le revoir.

Fais attention à toi

Pour moi



La femme à la casquette aux longs cheveux noirs se tient face aux deux motards.

Sa peau blanche luit d’une couleur pâle dans la nuit.

L’ange de la mort

Elle baisse ses drapeaux, comme on tire une balle.

Roulette russe

Les deux motards s’élancent.

Julie observe malgré elle.

David est un peu en retrait.

Ce n’est pas son genre d’être derrière.

Peut-être est-il raisonnable pour une fois ?

Pourtant elle l’encourage dans sa tête, a envie de le voir gagner, aimerait le voir rayonner sur ces être dégénérés.

Les derniers braseros.

L’adversaire de David pense avoir la course gagnée. Et relâche son attention. Réfléchit déjà à négocier la fin du champ. C’est le moment qu’attendait David. Il s’engage totalement dans la course, poignée d’accélérateur au maximum.

Le public a compris la manœuvre et des cris fusent des tribunes.

David surgit et dépasse l’autre moto, serre sa machine, contraignant son rival surpris à modifier sa trajectoire, perdant l’équilibre nécessaire à la fin de course, lui coupant la route.

Le concurrent chute lourdement tandis que David décrit une courbe parfaite à la limite des feux.

Julie bondit de joie, comme les autres.

T’es trop fort

Mais quand David la rejoint, les yeux brillants d’excitation, elle a retrouvé son visage fermé.

– Je déteste quand tu fais ça, marmonne-t-elle.

Mais elle regrette immédiatement ses paroles en apercevant Angelo qui approche, le sourire luisant de convoitise.

– Pas mal mon pote, pas mal. Tu t’en sors plutôt bien.

Et il saisit David par le bras et l’entraine vers son spot, laissant la jeune fille plantée là, vexée, au milieu d’une foule assoiffée de sang et de baise, de danger et d’alcool, sans autre choix que de déambuler parmi ces gens qu’elle déteste, au son d’une musique trop forte.

Des femmes frappent et ingurgitent de petits verres de téquila, jetant leurs têtes en arrière dans des mouvements exagérés, laissant tout le loisirs aux hommes de reluquer leurs seins, puis essuient leurs bouches du revers de la main, geste vulgaire mais qui excitant, d’autres gardent le liquide dans la bouche et embrassent l’homme ou la femme qui les accompagne, partageant humeur et alcool dans de longs baisers pornographiques, d’autres encore, les mains retenant leurs cheveux au-dessus de leur tête, se trémoussent et frottent leurs culs contre le ventre de celui ou celle qui se trouve là.

Ballet glauque de corps ivres et brulant de désirs s’emmêlant dans un mouvement macabre.

Putain David, me laisse pas seule là-dedans, je vais devenir tarée, viens me chercher

Déjà l’Ange de la Mort a baissé ses drapeaux, libérant une nouvelle fois le bruit suraigu des moteur, les cris, les souffles, les encouragements, la stupeur.

Et l’effroi.

Clameur lourde.

Des hommes accourent vers un des motards qui ne se relève pas.

Choc grave.

Aussitôt englouti par la musique, l’alcool et le sexe.

* * *

David a disparu, noyé dans le flot.

Qui laisse faire des évènements comme ça ?

Julie déambule, fantôme ballotté par les basses et les hurlements de moteur, et semble se dissoudre dans la masse gluante, quand elle est brutalement saisie par la sensation que David est en danger. Son regard se dirige aussitôt vers la femme diaphane. Il est là. Pour une nouvelle course.

Son sang se glace.

Sa respiration se fige.

Jusqu’à ce que les motos s’élancent.

David a élaboré une nouvelle stratégie, plus agressive.

L’autre se méfie, n’arrive pas à prendre de l’avance.

David le colle, le contient.

Tout le monde sent qu’il maitrise la course.

Qu’il fait ce qu’il veut.

Alors l’autre fait ce qu’il ne faut pas. Il accélère. Sursaut de fierté et d’orgueil. Incapable d’humilité. Et tombe dans le piège de David. Qui le pousse à aller plus vite, plus loin, à perde la tête, folie de vitesse, de puissance, abasourdi par les feux qui défilent et la nuit qui approche.

L’excitation est à son comble autour d’elle.

Trépignations, cris, mugissements, coups de poings, gestes violents, hurlements, soif de sacrifice, de feu, de sang.

David l’a compris. Elle le sait.

Instinct animal lancé à deux-cent-cinquante kilomètres par heure dans la nuit.

Et c’est la mise à mort.

Incapable de lucidité, l’autre se laisse entraîner dans sa trajectoire fatale.

Lancé trop vite, ivre de vent, il ne peut décélérer à temps et, coincé par la moto de David qui le pousse, va percuter le mat de l’immense éolienne qui luit faiblement au bout de la piste de course. David se décale au dernier moment, parfaitement maître de sa moto, de sa trajectoire, de son plan machiavélique, et revient vers les feux le poing levé.

C’est le délire dans les spectateurs.

Certains courent vers lui, armés de drapeaux et de torches, et l’acclament comme le héros de la soirée, chevalier intrépide et téméraire, roi de la nuit. L’homme à abattre pour tous les autres.

Sa côte augmente brutalement.

Les bookmakers se l’arrachent.

Angelo caresse le bout de sa barbe, les yeux brillants.

Sale type, je vois dans ton jeu

Tu vas tuer David si je te laisse faire

Mais tu ne me connais pas

Je suis bien plus maligne que toi

Tu les auras tous mais pas moi