—TRENTE-NEUF—

« La gangrène vicieuse du harcèlement

Porcs puants, parcellement, morcellement

saleté rampante, insidieusement, chancellement,

décèlement de ton humanité

musellement journellement,

Amoncellement de saloperies cruellement amassées

Épuisement sans étincellement

Scellement d’empellement

tellement d’emmêlement mortellement

cisèlement de reproches, d’humiliations, de frustrations

nivellement d’horreurs tellement souvent répétées

que finalement les voilà incrustées

dans ton cerveau, sous ta peau

cruel rituel de martèlement criminel

craquellement sensuel charnel

la vie infidèle lâche lâchement »

Élaine repose son micro et tire la langue sous les cris et les applaudissements.

Grosse prod, gros morceau.

Tout le lycée est là.

Immense ambiance.

Beau succès.

David approuve d’un signe de tête.

Félicitations. Tu as sacrément évolué.

Elle s’avance, effectue quelques pas de danse.

Installé derrière une table de mixage, Thomas lève le pouce.

Aussitôt l’instru reprend. Petite mélodie, quelques notes répétitives, basses qui résonnent, profondes.

Adèle va attaquer son flow.

« Yep yep ! »

Des cris d’encouragement.

David n’a jamais entendu son rap.

Il est curieux.

Milla vient le rejoindre, appareil photo en bandoulière.

Elle est radieuse.

—          J’ai des images géniales !

Elle se plaque contre lui, les bras passés autour de ses épaules.

Ils ont laissé la moto dans sa cachette et ont rejoins la ville en bus.

—          Adèle assure, chuchote Milla.

—          Grave.

« Le poison de l’isolement, macabre,

Tellement dévastateur »

« Tu crois que je vais te saouler toute la soirée ?

Pas mon genre. »

Nouveaux cris et sifflements.

Les basses redoublent.

« Portrait de femmes.

Affames, infâmes, diffames

Battements de mille cillements, déploiement,

Aboiements violents

Roulements de hanches agiles

Isolement

Voilées, révélées

Agilement

Broiement, brisement, feulements, hurlements.

J’t tariffe, femme.

Nous nous agriffâmes, surchauffâmes, esclaffâmes

Flammes ébouriffantes

Regards sacrés

Ebourriflammes, poufflammes

Giclement, boitements

Rituellement, sensuellement, charnellement

Officiellement infidèles

Solennellement sexuelles

Maternellement consensuelles

Partiellement criminelles

Virtuellement sensorielles

Follement dociles

Follement lucides

Follement indiscibles

Follement pellucide

Suicide trucide acide

Apside zincide

Subside placide

Wouh ! »

Silence brutal.

Adèle s’incline longuement, elle a tout donné, tout le monde est sous le choc, groggy.

La foule se réanime et reprend des couleurs et un tonnerre d’applaudissements retentit et roule sur la place.

David frissonne.

C’est énorme. À couper le souffle.

Jamais je n’aurais cru qu’elle oserait.

Au fond, il est fier d’elle.

Milla est de retour.

—          C’est du feu ce qu’il vient de se passer. Du feu !

Elle l’attrape par le cou et l’embrasse.

Thomas annonce alors l’imminence de l’illumination de la fresque.

La musique se fait plus forte et un projecteur s’allume.

En pleine nuit, l’immense peinture prend toute sa valeur.

Nouveau tonnerre d’applaudissements.

Et puis tout le monde se met à danser.

Une foule énorme.

Qui bouge. Qui saute. Qui remue, gesticule avance et recule.

David bat en retrait.

Il déteste danser.

Alors il observe.

Milla qui photographie l’évènement, Élaine qui fume une cigarette, Adèle qui ne le quitte pas des yeux, Julie en grande discussion avec Solenn et Noah, Thomas qui balance les watts. Tout son monde est là, réuni ce soir. Son monde. Ses amis.

Il profite de ce moment suspendu, ce temps d’amitié réconfortante.

Une main se pose sur son épaule.

—          David ?

Une présence troublante.

Il ne se retourne pas immédiatement.

Il laisse la sensation s’épanouir.

Il reconnaît la tonalité grave de la voix, mais ne parvient pas immédiatement à mettre un visage.

Sa peau se tend.

Il se passe quelque chose.

La main reste posée.

Parfum de femme.

Piquant.

Tabac.

Il adore.

Ils sont ent tous les deux immobiles, temps figé fixé tendu.

Il reconnait la voix.

—          Qu’est-ce que vous voulez ?

Ce n’est pas ce qu’il souhaite dire.

—          Je suis là, corrige-t-il.

—          J’aimerais vous montrer quelque chose.

Enfin il se retourne.

Visage grave, mais vaguement souriant.

Trouble.

Camille.

La femme flic.

Elle lui tourne le dos et se dirige vers une voiture.

David la suit.

Il prend place à l’arrière, à côté d’elle.

Il écoute sa respiration lente.

—          Je peux fumer ? demande-t-elle.

—          Bien sûr.

L’odeur fine du tabac blond se répand dans l’habitacle.

David attend.

Tranquille.

Curieux.

Elle allume son téléphone et le lui tend.

Une vidéo. Une moto qui dégringole à toute vitesse l’aqueduc et qui disparaît dans la forêt.

Il reste silencieux.

—          C’est toi ? l’interroge la voix grave.

Inutile de répondre, elle sait. Et elle sait qu’il sait.

—          Pourquoi tu fais ça ?

Pas l’ombre d’un reproche.

Un simple questionnement.

—          Et lui ?

Une photo d’Angelo.

Il ne dit rien.

—          Si tu le croises, dis-le-moi.

Pourquoi je ferais ça ?

—          Cet homme est dangereux. Il organise des paris et des courses. Il enrôle des jeunes, profite de leur insouciance pour leur faire prendre des risques terribles, les filme, diffuse les vidéos et gagne de l’argent. Beaucoup d’argent. Et plein de ces jeunes sont morts.

David serre les poings.

—          Regarde ces visages.

Les photos défilent. Portraits de jeunes garçons, mais aussi une fille.

—          C’est Lauren.

Regard noir franc, taches de rousseur, sourire en coin, cheveux en bataille.

Une brutale envie de la connaitre s’empare de David.C’est elle.

—          Elle est décédée dans un accident de moto il y a 2 mois. Encastrée dans un poids lourd sur le périf de Strasbourg.

Un tressaillement commence à tirailler sa poitrine.

—          Cet homme se déplace très souvent et vient de s’installer dans la région. David, il y a des mois qu’on le cherche. Tu peux m’aider à le coincer ?

Le trouble que lui procure cette femme se relâche.

Elle allume une nouvelle cigarette.

Son parfum suave.

Plus loin, la musique reprend.

Élaine rap son dernier morceau.

Il l’a aidé sur certaines paroles.

La musique est excellente.

—          Je vous laisse, dit alors David.

Et il sort rejoindre la fête et l’excitation qui vient de naître du son d’Élaine.

Camille le regarde le jeune homme s’éloigner.

Terriblement troublée.

Terriblement envieuse.

Terriblement désireuse.

La portière s’ouvre et quelqu’un prend la place de David.

–   Alors ?

Simon.

Camille se tend brutalement.

—          Qu’est-ce que tu fiches ici ? grince-t-elle d’un air mauvais.

#inauguration #fresque #sororité #fête #violencesfaitesauxfemmes

—TRENTE-HUIT—

—          Qu’est-ce que vous mijotez, Monsieur LeTailleur ?

David lève le nez de sa copie.

La prof de Math le fixe.

Il ouvre les bras en mode « je ne vois pas de quoi vous voulez parler ! »

—          Prenez-moi pour une andouille ! grince la prof.

—          Mais qu’est-ce qu’il y a ? demande David.

Et il se lève pour montrer sa bonne foi.

—          Venez vérifier vous-même !

La prof n’ose pas s’approcher.

Elle a peur de lui.

David n’en revient pas.

Le vrai challenge, ce serait de faire des photos avec elle.

Il a un haut-le-cœur en y pensant.

—          Pour une fois que je travaille, je peux me rassoir ?

Elle soupire et lui fait un geste, comme à un lépreux duquel on reste loin pour ne pas être malade.

Putain, quelle tache.

Elle n’a pas autre chose à foutre que de m’emmerder ?

David n’a pas dormi.

Impossible.
Angelo l’a gonflé. Tellement.

Alors, sous l’effet d’il ne sait quel bon esprit, il a ouvert son livre de math et a passé le temps à faire des exercices. Jusqu’au matin.

Et maintenant qu’il est assis devant les énoncés de son évaluation, tout lui semble limpide. Il n’a qu’à reproduire ce qu’il a appris à faire toute la nuit.

Tout s’enchaîne.

Lui qui normalement baille aux corneilles, dessine, regarde par la fenêtre, surveille la prof avec ses gestes cheloux, lui qui s’endort sur ses contrôles, lui qui invente des tas de motifs pour sortir, et bien, lui, aujourd’hui, est concentré, travaille et rédige les réponses.

Alors forcément elle n’a pas l’habitude et trouve ça bizarre. Elle se dit qu’il y a une combine. Un téléphone caché ou elle ne sait quoi d’autre.

Julie non plus ne reconnait pas David. Appliqué, immobile, passionné par magie par la géométrie des plans qui coupent des sphères, les yeux rivés sur sa copie, appuyant fort sur son stylo.

Quand la sonnerie retentit et que l’heure se termine, David, les joues rouges, rassemble ses feuilles et vient les déposer sur le bureau.

Il a tout donné.

La prof le regarde d’un air méfiant.

Il lui sourit.

Elle se demande avec lassitude quelle vacherie va lui tomber dessus à présent.

Il réprime l’envie de lui faire peur.

Et il se marre en s’imaginant l’air terrorisé qu’elle aurait tiré s’il lui avait fait : « bouh ! » en avançant la tronche vers elle.

Ça fait pitié une prof qui se fait mater par un élève.

Une main l’accroche par le bras.

—          Tu as bien réussi ?

Le visage de Julie.

Souriant.

Brillant.

Avec un hématome autour de l’œil gauche.

—          C’est quoi ça ?

—          Je me suis cognée, explique-t-elle en se masquant l’œil.

—          Tu vas me mentir encore longtemps ? demande David.

Julie ne répond pas.

—          Tu attends qu’il vous tue toutes les deux ?

La jeune fille s’éloigne.

—          C’est ça, casse-toi. C’est bien beau de défendre les autres ! De toute manière, j’en ai marre de tes histoires !

Il s’arrête.

Grimace.

Et la rattrape.

—          Excuse-moi Julie. Mais ça me fout hors de moi. Je ne le supporte plus.

Julie ne l’écoute pas.

—          Merde, Julie, je comprends que c’est difficile !

Elle se retourne les yeux pleins de larmes.

—          Tu ne sais rien David, rien du tout !

—          Je t’aime Julie.

—          Arrête tes conneries…

David retrouve sa moto.

Milla est là.

—          Tu vas à l’inauguration ? demande-t-elle.

David acquiesce.

—          Tu m’emmènes ?

Un signe et elle saute derrière lui.

Il démarre, Milla lovée contre lui, dépasse Julie qui essuie ses larmes et fonce vers le parc.

Il a oublié que Milla est avec lui.

Le feu lui brule la poitrine.

Il a besoin de se défouler, d’aller se chercher.

La moto glisse dans les sentiers sablonneux, bondit sur les bosses, grimpe jusqu’au sommet, au-dessus des derniers arbres, là où la vue s’ouvre sur la ville.

Les joggeurs leur font des signes de mécontentement, les grands-parents gesticulent méchamment, les mamans hurlent des injures.

Ce flot de haine le nourrit, le galvanise, le rend féroce, invincible. Il n’a plus de limite.

C’est le moment.

La moto est parfaitement équilibrée.

Grâce au poids de Milla.

Il sent qu’il peut tutoyer la perfection.

—          Ça va ?

Milla n’entend pas.

Est-elle encore derrière lui ?

Vaudrait mieux pas pour elle.

Il n’a pas le temps de vérifier.

Il est prêt.

Objectif en ligne de mire.

L’aqueduc.

Accès interdit bien entendu.

Il a déjà repéré qu’un talus permettait de sauter la grille hérissée de pointe qui défend l’entrée au monument.

Mais il n’a jamais essayé.

Savait que c’était trop juste.

Mais là, il sent qu’il peut. Que les conditions sont réunies.

Que c’est le moment.

Enfin.

Le manque de sommeil aiguise ses facultés.

Il a aussi du mal à s’avouer qu’il a kiffé réussir l’éval de math.

Et Julie ?

Qu’est-ce qui lui a pris de lui dire qu’il l’aimait ?

Bon sang.

Il a besoin d’effacer tout ça. De le noyer.

Milla ?

Ça va ?

C’est parti !

Il déporte juste un peu la moto. Un léger mouvement des épaules et du bassin. Qui décale l’orientation de quelques centimètres. La moto escalade le talus, coup de poignet pour accélérer, et … ça décolle, ça vole … ça passe !

La trajectoire est parfaite.

Sourire !

Victoire !

La moto dévale l’aqueduc, vrombit sur les vieilles pierres, pont par-dessus l’ancienne ville, cinq minutes de course suspendue à cent mètres dans le ciel.

Étroite bande de 2 mètres.

Le vent est plus fort là-haut.

Gaffe.

Mais tout va bien, tout est sous contrôle.

Déjà l’autre extrémité.

C’est le moment d’avoir un gros cœur.

La grille de ce côté est infranchissable.

Il y a une seule option.

Il faut décrocher.

Bien choisir l’instant.

Top.

Il saute dans le vide.

Il entend Milla hurler derrière lui, elle pense qu’ils ont dévissé.

David sourit.

La moto plonge vers le sol.

Grimace.

La trajectoire est peut-être un peu juste.

Non.

C’est parfait, sans bavure.

Ça passe !

C’est passé !

Réception dans un cratère bétonné près de l’aqueduc. Le bassin de trop plein des eaux de pluie. La moto décélère en longs mouvements circulaires sur les parois du bassin.

Pour s’immobiliser au fond.

David coupe le moteur.

Milla ne bouge pas.

Il écoute.

Pas de bruit.

Leur traversée n’a pas dû passer inaperçue.

Ils vont avoir les flics aux trousses.

Il faut aller se planquer.

—          Milla ?

Il redémarre et rejoint un ancien blockhaus militaire niché au-dessus d’une faille.

Il aide Milla à descendre, cache la moto et conduit la jeune fille vers le fond de l’abri, où une fine meurtrière s’ouvre sur l’aqueduc et la ville.

—          Tu m’en veux ?

—          Tu rigoles ? C’était énorme ! Incroyable. Il y a que toi pour faire ça !

Et elle se sert contre lui.

Ils restent comme ça un moment.

Dans le silence.

Le temps passe.

NOIR 38 – David tente un nouvel exploit, prouesse rendue possible par l’impétuosité qui l’agite, entrainant Milla avec lui.

Lien :

#exploitenmoto #saut

#franchissement #consdejeunes #évaluationdemath #julie #david #milla

—TRENTE-SIX—

Héloïse est en équilibre dans son lit.

Les yeux grands ouverts.

Vides.

Draps totalement défaits.

La mère de David, en chemise de nuit, les cheveux en bataille, le visage blême, le regard plein d’effroi, se tient immobile au milieu de la chambre.

David s’approche, vaguement terrifié, sans savoir trop quoi faire. Il s’assied au pied du lit et réfléchit à un moyen de calmer sa sœur.

Héloïse répète les mêmes gestes. Affolée. Affolante. Les mêmes gestes en boucle. En proie à une terreur intérieure, inaccessible. Elle semble exécuter un rituel stéréotypé. Comme un animal dans sa cage au zoo. Mêmes gestes, même parcours. Le regard vide.

Déshumanisée.

Possédée.

Alors, n’y tenant plus, il se jette sur elle et la ceinture, la contient, l’écrase presque jusqu’à ce que cela cesse, qu’elle s’apaise, épuisée, captive.

Il ne persiste que les larmes.

Les yeux rivés au plafond. Fixes.

Et des spasmes.

Leur mère s’approche, enfin libérée des liens invisibles qui la retenaient prisonnière et s’allonge contre eux.

Ils restent ainsi un moment infini, reprenant leur souffle et le calme revient, petit à petit.

Héloïse se rendort. Sa respiration ralentit et son corps retrouve sa souplesse.

—        Que s’est-il passé ? demande David.

—        Personne n’a jamais pu nous expliquer. Elle est comme ça depuis toute petite.

David repense aux films d’horreur de sa jeunesse.

Il sait que les gens possédés n’existent pas.

Il revoit à une vidéo qu’il a vue il y a quelques mois.

—        Ça pourrait être des crises d’épilepsie, dit-il.

—        Oui, nous y avons pensé. Héloïse n’a pas supporté les traitements. Elle dormait toute la journée et les crises ne cédaient pas.

Héloïse respire doucement.

—        Elle fait ça toutes les nuits ?

—        Oui.

—        C’est horrible…

—        Oui.

—        Et il n’y a aucun moyen de faire cesser les crises ?

—        Non.

David ferme les yeux, rassuré par la respiration apaisée de sa sœur. Sa mère est allongée contre lui. Il sourit. Jamais il n’aurait supporté la présence de sa mère contre lui dans une autre situation. Mais là, son corps chaud le rassure.

Et il s’endort à son tour.

Un soubresaut d’Héloïse le tire brutalement du sommeil.

Un soubresaut et un cri.

Et la crise reprend, encore plus puissante, plus agitée, plus terrifiante.

David plonge son regard dans celui de sa sœur et n’y décèle que le néant sidéral, béant, immensité du rien, puits sans fond dans lequel il se sent aspiré. Soudain envahi de frissons, il ferme les yeux pour ne pas tomber.

Il inspire profondément et murmure :

—        Héloïse, arrête, dit-il doucement. On est là. Maman est là. Reviens avec nous.

Un hurlement strident lui répond.

Le cri lui décolle la peau, ses cheveux se hérissent sur sa tête, il aperçoit sa mère qui se roule en boule, les mains sur les oreilles, le visage contracté. Le cri l’anéantit.

Bordel de merde, qu’est-ce que c’est que ce cauchemar !

Pas possible de supporter ça.

Ce hurlement est pire que tout ce qu’il connait.

Il faut que ça s’arrête. Absolument !

David se relève, une lueur de folie au fond des yeux.

Stop.

Il approche les mains.

Merde merde merde.

Non.

Quelqu’un lui retient le bras.

Élaine.

Elle prend Héloïse contre elle, lui caresse les cheveux, essuie la sueur qui lui mouille le front, elle lui parle tout bas.

La crise cède.

Impression de survie après le passage d’un ouragan. D’un bombardement. D’une explosion.

Tous les trois debout. Essoufflés. Contemplant les dégâts.

Héloïse livide, trempée, épuisée, démantibulée.

Comme est-ce possible ?

Sans vraiment réaliser, David attrape la main d’Élaine. Sa sœur serre fort ses doigts.

Merci… J’ai failli faire une connerie.

Élaine le sait. Il le sent.

Une grande faiblesse s’empare de ses jambes.

Tenir.

Leur mère s’avance et pose un drap sur Héloïse.

Puis elle se penche et embrasse le visage de sa fille.

Impossible de dormir.

Il attend la prochaine crise.

Frémis au moindre bruit.

Il n’y en aura pas d’autres, avait dit leur mère.

Deux en nuit, c’est rare.

Les yeux d’Héloïse braqués sur lui.

Un froid glacial lui congèle les entrailles.

Il a vu la mort de près.

De si près.

Putain.

Quelle trouille.

Jamais ressenti ça.

Même en sautant du stade. Ou en remontant le périf.

Il pianote machinalement sur l’écran de son smartphone. Tente de se réchauffer le cœur.

Il reprend le fil des évènements.

Le dessin de Noah et Thomas.

Le succès de leur fresque.

Unanime.

C’est génial. David est ravi pour eux. Ils ont eu le courage d’aller au bout de leur projet.

Bravo les gars !

Juste un hic !

« Quelle est cette nouvelle DICTATURE qui impose de dégrader et saloper des pans entiers de notre ville pour exprimer son génie moderne et branché ? Je ne peux pas accepter ce dogme de dégénéré. »

David lève les yeux désespérés par ce type de réaction.

Ferme ta gueule et regarde ailleurs si ça ne ta plait pas. Mais viens pas faire chier avec tes commentaires de fachos.

Il n’est pas au bout de ses surprises.

Un message d’AngHell sur les réseaux.

« Nous venons de passer les 100.000 vues sur notre vidéo – record battu sur l’envers du périf. »

100.000 !

« Impressionnant de maîtrise et de sang-froid. Record mérité ! Félicitations AngHell ! Je savais que ta folie te pousserait à reprendre le meilleur temps ! »

« Bravo AngHell, il n’est pas né celui qui va te le reprendre ! »

« Pas de doute, tu es le meilleur d’entre nous ! King AngHell ! »

« Merci pour vos commentaires et votre soutien »

David s’étrangle.

Félicitations AngHell ? King AngHell ?

Qu’est-ce que c’est que cette blague ?

C’est ce bâtard d’Angelo qui se fait appeler AngHell !

Son sang ne fait qu’un tour.

Il contacte Angelo sur sa messagerie privée.

« Imposteur »

Angelo s’est approprié le record. SON RECORD !

« Pas d’insulte entre nous mon pote ! lui répond aussitôt Angelo malgré l’heure très avancée.

« C’est toi qui te fais appeler AngHell ?

« Ça te dérange ?

« Un peu. On dirait que tu m’as piqué mon record.

« Exact.

David fulmine.

« Ça ne te gêne pas ? Tout va bien ? Tu as 10 minutes pour envoyer la vérité, sinon je te balance.

« Tu te crois où mon pote ? Dans un film américain ? C’est toi qui a fourni la moto ? L’équipe technique ? Les experts ? Les caméras ? Alors ferme-la et retourne jouer dans ta cour.

« J’avais confiance en toi !

« Tu n’as pas encore fait tes preuves mon pote.

Pas fait mes preuves ? Qu’est-ce qu’il lui faut à ce bâtard ?

« Mes preuves ? Et le record ?

« Pas mal, mais ça suffit pas.

« Qu’est-ce qu’il te faut ? Je suis prêt !

« Je te recontacterai.

Héloïse fait une crise en pleine nuit et David flanche, il n’était pas préparé à ça 

#corps brisés #handicap #épuisement #crise #découragement #soutien #famille

—TRENTE-CINQ—

—        Désolée, je ne peux pas.

—        Quoi ?

Julie bondit de son lit en grimaçant de douleur.

—        Mylène, tu ne peux pas abandonner !

—        Je laisse tomber.

—        Qu’est-ce que tu racontes ? Tu as subi des pressions ? De la part de qui ?

—        J’ai menti. Rien n’est vrai.

—        Nous avons l’enregistrement.

—        Il n’est pas de moi. Je l’ai piqué sur YouTube.

Julie reste sans voix, à court d’arguments.

—        Je te remercie pour tout.

—        Mylène !

—        N’insiste pas. Salut.

Merde, c’est pas possible.

Mylène a été retournée. Il n’y a pas d’autre explication.

Julie se touche les côtes. La douleur est forte.

Action. Maintenant !

—        Élaine, tu es où ?

—        Pourquoi ?

Julie hésite.

—        Qu’est-ce qui se passe ? Ça ne va pas ?

—        Laisse tomber.

Julie entend une cloche dans le téléphone.

—        Tu es où ? Dis-moi !

Élaine ne répond pas.

Des types braillent derrière elle.

—        Ne bouge pas, j’arrive.

Julie a deviné où elle se trouve. La cloche qui annonce une tournée au Rail de Nuit.

Elle part d’un pas rapide en serrant les dents.

En route, elle appelle Solenn.

—        Hey meuf ! Tu dors ?

—        Mouais… Pas trop.

—        Cellule de crise.

—        Ah ouais ? dit Solenn qui se réveille d’un coup.

—        Je retrouve Élaine qui mouise au Rail de Nuit.

—        J’arrive.

Julie boite et retient ses larmes quand elle entre dans le Bar de nuit.

—        Tu tires une de ces gueules… Un problème ? s’écrie Élaine.

Julie secoue la tête en serrant les dents.

—        Arrête de mentir, tu crois que je te connais pas ? Tu t’es fait tabasser ?

—        J’ai glissé en courant.

—        T’as glissé ? T’es sérieuse ? Tu me prends pour une bille ?

—        C’est rien.

Quand elles se dirigent vers le fond du bar, Julie remarque l’haleine alcoolisée d’Élaine.

—        Et toi ? Pourquoi tu zones ici ?

—        Je ne zone pas, je bois un verre…

—        Mouais…, dit Julie pas convaincue. David a fait une connerie ?

—        Laisse-le où il est celui-là.

Pas la peine d’insister.

Elle sait qu’elles ne se diront rien de plus. Il y a une limite qu’on ne franchit jamais.

—        Solenn arrive, dit-elle simplement.

—        Solenn ? Tu as déclenché la cellule de crise ?

La soirée est bien avancée et la petite salle est comble. Elles se faufilent jusqu’à un coin et commandent deux Gin-tonics. Solenn ne tarde pas à se pointer à son tour.

Elle regarde ses deux amies.

—        Je ne sais pas laquelle de vous deux à la pire tête…

—        C’est Mylène, la coupe Julie. Elle se rétracte.

Solenn saisit que personne ne s’aventurera au-delà de la ligne implicite.

—        Elle a été menacée, avance alors Solenn.

—        Probablement.

—        Il faut qu’on aille la voir, dit Solenn.

C’est exactement ce qu’espérait Julie en déclenchant la cellule.

Le gin est divin. Il échauffe les esprits.

—        Le proviseur ne peut pas s’en tirer comme ça ! dit Julie.

L’alcool apaise sa douleur.

—        Il  joue ses dernières cartes avant la manif… ajoute Élaine.

—        On ne va pas le laisser s’en sortir, il va payer !

Dix minutes plus tard, les trois filles sont devant chez Mylène, une petite maison modeste de plain-pied.

Elles entrent dans le jardin et frappent au volet de sa chambre.

Un bruit, la fenêtre s’ouvre sur le visage de Mylène contrariée.

—        Je vous ai demandé de me lâcher, vous ne comprenez pas ? râle-t-elle.

—        On ne peut pas laisser faire ça, explique Solenn.

—        Puisque je vous répète que j’ai tout inventé !

—        Dis-nous juste ce qui t’a fait changer d’avis et on te fiche la paix, dit Élaine.

—        Il ne s’est rien passé. J’ai menti.

—        On ne te croit pas, dit Julie.

Mylène prend alors une voix mauvaise :

—        Ça ne m’étonne pas de toi, Julie. Ça t’arrange bien que je porte plainte !

—        Qu’est-ce que tu racontes ? répond Julie interloquée.

—        Pourquoi tu portes pas plainte toi ? Tu préfères envoyer les autres au casse-pipe ! Ça te donne bonne conscience ?

—        Stop ! intervient Solenn. Qu’est-ce que tu veux essayer de nous faire comprendre ?

—        Julie ne vous a rien dit ?

—        Quoi ?

—        Tais-toi Mylène, menace Julie.

—        À propos de son père…

Élaine et Solenn se tournent vers Julie.

La jeune fille est livide. Toute la souffrance accumulée se lit soudain sur ses traits.

—        Le formidable gynécologue DeLaRochette ! Un pervers manipulateur qui fracasse sa femme et sa fille, continue Mylène.

—        La ferme Mylène ! hurle Julie. On t’a rien demandé !

—        C’est vrai ? interroge Solenn.

Julie s’effondre au sol et se met à pleurer. Des larmes. Enfin des larmes. Son corps est agité de soubresauts. Elle lâche tout. Tout. Il était temps.

Solenn et Élaine s’agenouillent auprès d’elle et la prennent dans leurs bras.

—        Pourquoi tu ne nous as jamais rien dit ? murmure Solenn.

—        Tu gardes ça caché depuis combien de temps ?

Mylène en profite pour refermer la fenêtre.

Élaine bondit et cogne à la vitre.

Mylène ouvre affolée.

—        Tu veux réveiller mes parents ?

—        Je m’en fous de tes parents !

Elle l’attrape par le col de son pyjama et la tire dehors.

—        Putain, t’es tarée, tu me fais mal !

—        Amène-toi immédiatement. Sinon, j’ameute tout le quartier !

Mylène, tremblante, s’exécute.

Elle arrive essoufflée et stressée.

Élaine lui flanque la lumière de son portable en pleine gueule.

—        Qui t’a menacée ?

—        Personne.

—        Je te laisse dix secondes.

—        Vous n’avez pas le droit ! pleurniche Mylène.

—        Mais putain, on est là pour t’aider à te sortir de ta merde ! Tu comprends pas ? T’es conne à ce point ? Allez, balance !

—        J’ai trop peur !

—        Tu préfères continuer à te faire enculer toute ta vie par ce gros porc de proviseur ?

Mylène s’effondre en larme à son tour.

Solenn lui passe un bras autour du cou.

—        On n’est pas les unes contre les autres, Mylène. Il faut qu’on reste unies. C’est leur jeu à tous ces fils de putes de nous séparer, de nous faire flipper, de nous menacer. C’est leur putain de jeu !

—        On est toutes ensemble. On reste ensemble, reprend Élaine.

Julie n’a pas bougé, secouée régulièrement par un hoquet de sanglot.

Il se met à pleuvoir.

Sur la scène dévastée, mouillée, triste, noire.

#harcèlement #menaces #viol #impunité #peur #intimidations

—TRENTE-QUATRE—

Un jour, je te tuerai…

C’est ça…

Je te vois encore faire un geste de lassitude.

Quel mépris.

Putain Papa, merde !

–           Retour sur terre !

Élaine pose la main sur l’épaule de son frère.

–           Maintenant que tu as ramené Héloïse à la maison, il faut s’en occuper. Lui préparer à manger, lui donner son repas à la petite cuillère, la doucher, la mettre en pyjama, la coucher et la veiller la nuit. Héloïse dort très mal. Elle a des attaques de panique, elle pousse des hurlements, il faut la rassurer. Allez, au boulot.

Et elle s’éloigne.

–           Tu… Tu ne m’aides pas ?

–           Moi ? Ah non, je sors.

–           Tu t’en fiches de ta sœur ?

–           Non, pas du tout, je ne m’en fiche pas, je viens l’aider quasiment tous les soirs.

–           Tu ne trouves pas ça normal qu’elle soit à la maison avec nous ?

–           Ça pourrait être normal. Dans une famille normale, avec une mère normale, un père normal, un frère normal, pourquoi pas.

Elle lui frappe le front avec la paume.

—        Mais pas dans une famille où le fils ne voit que son nombril, ignorant tout du monde dans lequel il vit et se prend pour Mère Thérésa !

Elle secoue la main devant le visage de son frère.

—        YouHou ? Tu crois toujours aux BizouNours ?

—        Je suis hyper choqué qu’on laisse Héloïse parquée dans un institut alors qu’on a les moyens de nous occuper d’elle.

—        On reparlera de ça demain matin. Allez, bonne nuit !

Elle lui claque une bise sur la joue.

—        Encore un détail. Quand elle veut aller aux toilettes, il faut la porter. Et ensuite, l’essuyer !  Ciao.

Et elle disparait.

David reste un moment immobile, en proie à des sentiments contraires et à de nombreuses questions.

Mère Theresa.

Nombril du monde.

Ignorant.

Tu ne sais rien.

Ils commencent à me faire chier, tous, avec leurs reproches.

David retourne dans le salon et s’approche d’Héloïse.

—        Tu as faim ? demande-t-il.

La jeune fille l’observe avec des yeux vides.

—        Manger ? essaie alors David.

Et le regard morne s’éclaire.

—        OK ! Qu’est-ce que tu aimes ?

Pas de réponse.

—        Héloïse adore les pâtes avec de la sauce tomate. Tu ne pourras pas lui faire plus plaisir !

David se retourne.

C’est la voix de sa mère. Qui s’approche et vient s’accroupir près d’eux.

—        Bonsoir mon Héloïse chérie, je suis si contente que tu sis là. Si on m’avait dit que tu dormirais ici ce soir, je ne l’aurais jamais cru. Mais tu vois, il ne faut jamais sous-estimer la force de ses enfants, la preuve. Jamais à court d’idée ni de surprises !

—        Je vais t’aider, ajoute-t-elle d’une voix douce, en posant sa main sur le bras de son fils.

—        Merci Maman.

Ils préparent les pâtes ensemble. Et pendant que la sauce tomate cuit, David se tourne vers sa mère.

—        Pourquoi Maman ?

Elle semble ne pas comprendre.

—        Pourquoi vous ne m’avez jamais parlé d’Héloïse ?

Elle regarde son fils les yeux rougis de larmes.

—        Je suis désolée David. J’aurais dû… C’est tellement dur… Ça a été si difficile à vivre…

—        Raconte-moi tout, je veux tout savoir, dit-il d’une voix tremblante.

—        Il n’y a rien d’extraordinaire. La lâcheté d’homme et de femme…

Sa mère lui attrape les deux mains.

Il trouve ce geste gênant, mais ne fait pas de commentaire.

—        Héloïse est notre première fille… Et quand nous avons appris qu’elle portait de graves malformations, le monde s’est effondré…

Des larmes emplissent ses yeux et roulent le long de ses joues. Elle poursuit avec peine.

—        On nous a demandé de prendre une décision, on nous a laissés à peine quelques jours.

—        La décision de garder Héloïse ou pas ? Vous avez eu le choix ?

—        Oui, les malformations étaient très sévères mais Héloïse pouvait vivre. Nous avons compris qu’elles se traduiraient par un handicap lourd pour Hélo et que sa qualité de vie en serait très impactée. On nous a demandé de choisir. Garder notre fille ou pas.

—        Garder votre fille handicapée ou s’en débarrasser ?

—        Ce n’est pas exactement ça…

—        C’est quoi alors ?

—        Je ne sais pas…

—        Et vous étiez d’accord ?

—        Nous avons décidé d’interrompre la grossesse. Mais je n’ai pas pu me rendre à l’hôpital le jour de l’intervention.

—        Qu’est-ce que tu as fait ?

—        Je suis allée chez une amie en Suisse. J’ai marché en montagne. Et j’ai pris la décision de garder Héloïse.

—        Et Papa ?

—        Ton père ne supportait pas d’imaginer que la vie d’Héloïse soit un cauchemar.

—        Pour elle ou pour lui ?

—        Les deux probablement.

David préfère regarder ailleurs.

La colère lui brule la poitrine.

—        Quand on veut avoir un enfant, on assume. On ne se débarrasse pas de lui à la première contrariété !

Sa mère lui sourit tendrement.

—        Tu as raison, mais c’est parfois un peu plus compliqué.

—        Mais toi, tu as décidé de la garder ! Qu’est-ce qu’il a dit ?

Son visage se ferme.

—        Il m’a dit que c’était mon choix.

—        C’est-à-dire.

—        C’est-à-dire que je devais me débrouiller…

David fixe sa mère. Elle est si fragile et si forte.

—        C’était ma décision de garder mon enfant. Ma décision contre la sienne.

—        Mais pourquoi elle est au centre alors ?

Une grande lassitude traverse le regard de sa mère encore voilé de larmes.

—        J’ai essayé de prendre soin d’elle. Du mieux que j’ai pu. Pendant cinq ans. Mais malgré des aides nombreuses et efficaces, je n’y suis pas parvenue. Les cris d’Héloïse la nuit m’ont épuisé. Presque rendu folle. Il m’est devenu impossible d’en faire plus.

—        Et personne n’a pris le relai ?

—        Vous étiez petits.

—        Papa ?

—        Il s’est beaucoup occupé de vous.

Papa s’est occupé de nous ?

Pendant qu’Héloïse est placée en institution, bourrée de calmants pour diminuer son agitation et ses cris.

Cinq ans. Ça doit laisser des traces terribles.

Les mains de sa mère lui broient les doigts.

—        Ne nous juge pas… Nous avons fait comme nous avons pu, du mieux possible.

—        Mais pourquoi tu ne m’as rien dit ? J’étais trop bête pour comprendre ?

—        Pas du tout David, bien sûr que non. J’avais honte. Honte ! Tellement honte. Je ne pouvais plus parler de ta sœur.

—        Tu as préféré l’effacer ?

—        Nous n’avons pas effacé Héloïse. Élaine et moi, nous nous sommes relayées auprès d’elle.

—        Élaine ? Pourquoi est-elle au courant et moi non ?

—        Parce qu’elle a deviné. Il y a longtemps.

Tu veux dire que moi je n’ai rien vu.

Centré sur mon petit nombril, je ne me suis pas aperçu qu’laine et e ma mère s’occupaient de ma sœur.

Je ne me suis pas aperçu que j’avais une sœur.

Je ne me suis pas aperçu que ma mère vivait une double vie.

Un frisson parcourt David de la tête aux pieds.

Sa mère prépare trois assiettes.

De quoi je ne me suis pas aperçu encore ?

—        Le centre a appelé, dit-elle.

—        Tu leur as expliqué ?

—        Je me suis excusée. Qu’on avait été maladroit de ne pas les informer. Rien de grave.

—        Et Papa ? Tu sais où il est ?

—        Il est trop affecté par l’état dans lequel se trouve Héloïse.

—        Ce n’est pas une raison pour fuir.

Il serre les poings.

—        Je le déteste.

—        Ton père est un homme bon. Pas toujours très adroit. Mais bon, crois-moi.

—        Tu te trompes. C’est un lâche et un salaud.

Il fixe sa mère de ses yeux clairs.

—        Je te jure que je le tuerai !

—        Ne dis pas de bêtise. Allez viens, ta sœur a faim, on va lui donner son dîner.

—        Euh… Oui, bien sûr !

Effectivement, Héloïse est affamée et elle dévore les pâtes que David lui propose.

—        Tu aimes ? lui demande-t-il.

Elle le regarde, mais ne répond pas.

—        Héloïse ne parle pas, explique la mère.

—        Elle comprend ce qu’on dit ?

—        Ça dépend.

—        Elle te reconnait ?

—        La plupart du temps oui. Mais pas ce soir. Elle ne connait pas cette maison.

—        Elle n’est jamais venue ?

—        Pas ici, non.

Héloïse engloutit un yaourt et une glace et ils rient tous les trois de bon cœur.

Ils passent ensuite la soirée à écouter de la musique et à regarder des photos, serrés les uns contre les autres.

Quand David va se coucher, il pense à sa grande sœur qui dort à la maison pour la première fois. Il ne sait pas s’il a bien fait. Ni Élaine ni son père ne sont rentrés.

Un sourire le détend. Il a passé un si bon moment avec sa sœur et sa mère.

D’aussi loin qu’il se rappelle, il n’a pas de souvenir de s’être senti si proche de sa mère.

Et au moment où il va s’endormir, un cri retentit. Un cri strident, un cri de panique. Un cri fou. Un déchirement qui lui glace le sang.

David se lève d’un bond.

Les cris proviennent de la chambre d’Héloïse.

Il croise alors sa mère, le visage blême.

–           Mam ! Qu’est-ce qui se passe ?

—TRENTE-TROIS—

À travers la vitre du hall, Camille regarde David s’éloigner en poussant le fauteuil roulant.

Qu’est-ce qu’il fabrique ?

Qu’est-ce qu’il s’est mis dans la tête ?

Elle a le sentiment que David est en train de faire une grosse erreur. Une erreur de jeunesse.

Ce jeune la touche.

Elle ne sait pas pourquoi.

Elle sent qu’il pourrait lui demander n’importe quoi…

Elle ne sait pas pourquoi.

Un frisson la parcourt. Un frisson de désir. Comme si elle attendait. Comme si au fond d’elle elle devinait qu’un jour viendrait où il lui demanderait quelque chose. Quelque chose d’insolite.

Et puis un homme s’approche de David.

Elle reconnait Simon !

Ils discutent, Simon lui fait une proposition que le jeune homme refuse.

David monte dans un taxi, il avait donc bien organisé son affaire.

Qu’est-ce que Simon fait ici ?

Il a eu connaissance de l’intention de David ?

Elle ne voit pas comment.

Alors c’est autre chose.

Autre chose qui l’irrite.

—        Simon ? demande-t-elle en le rejoignant alors qu’il observe le taxi de David tourner au coin de la rue.

Simon sursaute, comme pris sur le fait.

—        Ah c’est toi…

—        Tu m’expliques ce que tu fais ici ?

—        Je me balade…

—        Tu te balades devant l’institution de ma fille ? Le jour où David embarque sa sœur ?

—        C’est par hasard.

—        Ne me prends pas pour une demeurée.

Elle plante son regard dans celui de son collègue.

—        Simon. Tu me surveilles ?

—        Bien sûr que non.

—        Bien sûr que si !

—        Qu’est-ce qu’il y a entre ce garçon et toi ?

—        Tu es jaloux ?

—        N’importe quoi !

—        Bon alors, qu’est-ce que ça peut bien te faire ? Il a l’âge d’être mon fils !

Simon hausse les épaules et s’éloigne.

—        Je n’aime pas ta manière de te comporter avec moi en ce moment, ajoute-t-elle.

L’homme se retourne.

—        Ce jeune garçon te fait perdre tes moyens. Tu es sur la mauvaise pente.

—        C’est toi qui perds tes moyens en me surveillant. C’est la dernière fois Simon.

Et elle tourne les talons pour rejoindre sa fille.

—        Camille !

Simon la rattrape.

—        Je suis désolé, confie-t-il.

Son visage est totalement ravagé.

—        C’est que…, continue-t-il.

—        C’est que quoi ?

—        Je suis dingue de toi…

—        Tu es quoi ?

—        Tu as très bien entendu.

Et il s’éloigne, les épaules basses.

Camille le suit du regard un moment..

C’est donc ça.

Qu’est-ce qu’ils ont tous ?

Les hommes la déboussolent.

Elle ferme les yeux et respire profondement.

Je vais aller promener ma fille dans les allées du Parc, il fait bon, l’ombre des arbres va nous faire du bien, puis je l’aiderai à prendre son repas et j’irai la coucher.

* * * *

Quand elle arrive dans le hall, une vive excitation règne parmi le personnel. Une infirmière se précipite sur elle.

—        Madame, une de nos pensionnaires a disparu ! D’après vous, il faut qu’on prévienne la police tout de suite ?

—        Vous avez cherché partout ?

—        Oui.

—        Elle n’a pas pu partir seule ?

—        Non, elle n’a aucune autonomie. Elle ne peut rien faire sans aide. Quelqu’un est venu la prendre.

—        Vous avez un système de vidéo-surveillance ?

—        Il est en panne.

—        Dommage… Vous ne voulez pas attendre demain ? Elle va peut-être revenir.

—        Je crains qu’il lui soit arrivé quelque chose.

—        Vous avez appelé la famille ?

—        Je.. Euh.. Non. J’ai trop peur.

—        Peur de quoi ?

—        S’ils apprennent que leur fille a disparu, ils vont entrer dans une colère folle.

Camille pose la main sur le bras de l’infirmière.

—        Un conseil, prenez votre courage à deux mains et appelez la famille en premier. Cela peut vous éviter de lourdes déconvenues. Vous joindrez la police après. En fonction de ce que la famille va vous dire.

L’infirmière réfléchit un moment. La regarde d’un air grave. Puis se dirige vers l’accueil.

Camille en profite pour filer discrètement dans la chambre de sa fille.

—TRENTE-DEUX—

« —     Tu es toute rouge !

—        Je…

—        Peut-être as-tu trop chaud ?

—        Non… Je…

—        Je suis certain que tu as trop chaud. Je vais t’aider.

—        Non merci !

—        Mais si allez, enlève ton écharpe. Ah voilà, c’est mieux comme ça ! Quel dommage de cacher tes seins. Ils sont beaux, ils sont gros ! Approche-toi que je vois ça.

—        Non.

—        Non ? Tu prends un air méchant alors que moi je suis gentil ? Je n’aime pas ça. Approche-toi !

—        Je…

—        Tu n’oses pas ? Allez, viens !

—        Je… Je ne veux pas ! JE NE VEUX PAS !

—        Mais qu’est-ce qui t’arrives de crier comme ça ! Tu es cinglée !

—        Je…

—        Viens me montrer tes gros seins ! Ils sont énormes ! Tu rêves que je les caresse !

—        …

—        Tu sais que tu n’es vraiment pas gentille ! Mais vraiment pas ! Et tu sais ce qui arrive aux filles pas gentilles ? Non tu ne sais pas ?

—        Si je sais…

Hoquètements et bruits de reniflements.

—        Ah te voilà revenu raisonnable. Tu sais que si tu fais tout ce que je te demande, je peux te rendre de grands services ! Tu peux réussir grâce à moi.

—        Je veux réussir toute seule.

—        C’est ce que tu veux ?

—        Oui.

—        Mais qu’est-ce que tu t’imagines ? Grosse comme tu es ! Vilaine comme tu es ! Qui peut bien s’intéresser à toi ? Hein ? Qui ? Tes camarades ? Ils se moquent de toi, la grosse dondon, la moche, l’immonde ! Il n’y a que moi qui m’intéresse à toi. Il n’y a que moi qui ai envie de caresser tes seins, de peloter ta chatte. Il n’y a que moi qui te propose de l’aide, il n’y a que moi qui te désire ! Et tu me repousses ! Tu es culottée ! Tu as envie de finir seule sans jamais avoir senti la queue d’un homme dans ton gros cul ? C’est ça que tu veux !

—        Je ne sais pas…

—        Finir seule et moche, moquée de tous dans ton coin ?

—        Je veux qu’on me laisse tranquille.

—        Laisse-toi faire, ensuite je te laisse tranquille.

—        C’est ce que vous m’avez dit la dernière fois…

—        Ce n’était pas pareil. Cette fois-ci c’est vrai. Laisse-toi faire et je te laisse tranquille !

Des bruits de lutte.

—        Mais laisse-toi faire nom d’un chien ! Merde, tu es une vraie gourde, une imbécile, une moins que rien !

—        Vous me faites mal.

—        Ta gueule. Donne-moi tes seins ! Prends ma queue et tais-toi ! Ferme ta grande gueule. Suce-moi et ferme-la ! Ferme-là espèce de connasse ! »

Extraits d’une discussion enregistrée il y a 10 jours dans le bureau de notre proviseur.

Pensez-vous qu’il s’agisse :

A.        –           D’une discussion normale entre une lycéenne et son proviseur ?

B.         –           D’une explication d’orientation bienveillante d’un proviseur vers une de ces lycéennes ?

C.         –           D’une situation de harcèlement moral et sexuel dégradante, humiliante, absolument ignoble et inadmissible pour un proviseur sadique, pervers, pédophile utilisant la force et sa position de pouvoir pour fragiliser et abuser d’une lycéenne ?

D.        –           D’un viol ?

Que pensez-vous qu’il convienne de faire ?

A.        –           Ce n’est pas grave, ça arrive souvent, pas de chance, c’est la vie.

B.         –           Je trouve ça grave, mais tant que cela ne me touche pas je m’en fiche.

C.         –           C’est hyper grave, je ne peux pas tolérer ça de MON proviseur dans MON lycée. Je manifeste demain devant le bureau du Proviseur pour qu’il se dénonce à la police. Je signe une pétition. Je viens en aide à ma camarade injustement harcelée. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour que cette situation cesse aussitôt et que MON proviseur soit jugé par la justice !

Viens crier ta colère et rejoins-nous demain à 8h30 devant le bureau du Proviseur pour une manifestation d’opposition franche et massive à ce harcèlement scandaleux !

—TRENTE-ET-UN—



David aperçoit la femme flic près de l’entrée.

Qu’est-ce qu’elle fiche là ?
Il se crispe un moment.

Cherche une issue de secours.
Elle le regarde approcher, le visage souriant et les yeux lumineux.
Il comprend alors qu’elle n’est pas ici pour lui chercher des ennuis.
Elle s’écarte même pour les laisser passer et leur tenir la porte.
David pousse Héloïse dans son fauteuil.
La jeune fille n’a rien dit quand elle a vu David entrer dans sa chambre.
Ils se sont observés un long moment.
Puis David a simplement expliqué :
—        Je te ramène à la maison.
Héloïse n’a manifesté aucune émotion.
Et ils sont partis.
Ils n’ont croisé personne.
Sauf maintenant, dans le hall.
Et il faut que ce soit une flic!
Ça ne pouvait pas être pire !
—        Merci, dit David en passant devant elle.
—        Félicitations.
Il marque une courte pause.
Félicitations pour avoir sorti sa sœur de son institution ?
Non, pour son exploit en moto.
Elle sait.
Il ne peut pas en être autrement.
Son intuition lui indique qu’elle a deviné.
On verra bien.
Elle ne les empêche pas de passer, c’est le principal.
Pourtant, elle le rattrape par le bras et plante son regard dans le sien.
—        Pourquoi tu fais ça ?

Quelque chose de troublant dans son tutoiement.

—        Je n’ai pas le choix, répond-il.
Elle hésite.
—        Il y avait qui sur la moto avec toi ? se lance-t-elle.
—        Ça, c’est votre boulot. Ne comptez pas sur moi.
Elle sourit.

Bien entendu.

—        Bon courage !

Visiblement, il ne sait pas ce qui l’attend !

Ce qui le rend encore plus charmant.
Troublé, David quitte l’institution et descend avec sa sœur le long de la rampe d’accès.
Il n’aperçoit pas l’homme qui se tient à l’écart, dissimulé par un abribus.

Qui a suivi discrètement Camille.
Pour essayer de comprendre.
Qu’est-ce qu’elle manigance avec ce jeune imbécile ?

—        Je peux vous déposer quelque part ?

David sursaute.

Simon.

L’autre flic.

Qu’est-ce qu’il fout là ?
Ça pue l’embrouille.
—        Non merci, j’ai un taxi qui m’attend.
La présence des deux policiers ne lui plait pas du tout.
Il aide le chauffeur de taxi à installer Héloïse puis jette un œil derrière lui.
Simon est resté planté, immobile, à l’observer.
David se retient de lui faire un doigt et monte dans le taxi.
Va te faire foutre! marmonne-t-il entre ses dents.

Le taxi les dépose devant la maison.

David et Héloïse.

Silencieux.

David sourit.

—        Ça va aller, tu vas voir.

Il ouvre la porte du jardin et s’approche du perron.

Héloïse ne dit rien, mais ses yeux brillent d’une étrange lueur.

Ils entrent.

—        Hello, c’est nous !

À ce moment, il se produit quelque chose de l’ordre de l’au-delà.

Comme une fissure sidérale.

Un éclat de temps. Une comète venant creuser un cratère dans le salon d’Édouard LeTailleur. La seconde mort des dinosaures.

Élaine figée en bas de l’escalier, la mère de David la bouche grande ouverte sur le seuil de la cuisine et le père de David. Le père de David livide. Qui se lève lentement. Au ralenti.

Le temps devient épais et gluant.

David savoure son effet.

Est-ce que son père va se désintégrer ?

Imploser ?

—        Vous ne dites pas bonjour à votre fille ? s’écrie David d’une voix forte.

Le père fait quelques pas en avant. Son regard rétrécit.

—        Qu’est-ce que…

Puis il se tourne vers sa femme.

—        Qu’est-ce que…

—        Putain David, mais qu’est-ce que tu fous ? balbutie Élaine.

Un bruit de verre cassé résonne dans la pièce.

Sa mère a lâché le plat qu’elle tenait à la main.

Des larmes coulent sur ses joues.

—        Tu n’es pas content de voir ta fille ? demande encore David à son père. À moins que tu ne croies pas aux fantômes ?

—        Tais-toi David, lui ordonne Élaine. Tais-toi ! Tu ne sais rien ! Rien du tout.

—        Je sais une chose. Je viens de découvrir que j’avais une sœur.

Sa mère s’avance.

Puis s’effondre à genoux devant Héloïse, le visage enfoui dans ses mains.

—        Quelqu’un m’explique ce qu’elle fait là ?

Pour la première fois de sa vie, David voit la dureté s’imprimer sur les traits de son père. De la dureté. De la méchanceté même.

—        Ce qu’elle fait là ? Elle a un prénom : Héloïse. Et Héloïse rentre chez elle. Elle en a marre de vivre cachée, lâche David d’une voix blanche.

Il sent la colère lui vriller les viscères.

La réaction de son père le révolte. Il a envie de le tuer.

—        Pourquoi tu fais ça David ? supplie sa mère.

—        Pourquoi je fais quoi ?

Il toise sa mère du regard.

—        Pourquoi je déballe les secrets de famille ? C’est une passion chez nous de jouer double jeu  Y’en a encore beaucoup d’autres comme ça ? C’est peut-être le moment pour chacun d’entre vous de balancer la vérité !

Son père s’est rassis, ratatiné dans son fauteuil et garde le silence.

—        David, ne fais pas ça, ajoute Elaine.

—        Si, je veux savoir. Maman, j’ai une grande sœur et tu ne me l’as jamais dit ! Pourquoi ? Je suis trop con pour comprendre ? Tu as honte d’elle ?

Alors sa mère se relève, blanche comme une morte.

—        Non David, je n’ai pas honte d’elle. Mais la vie n’est pas aussi simple que tu l’imagines.

—        Ne te mêle pas de ce que j’imagine. Continue. Et pas de mensonge cette fois !

—        Nous avons découvert le handicap d’Héloïse à l’échographie et les médecins nous ont proposé une interruption de grossesse. C’est ce que nous avons décidé ton père et moi.

Les larmes la font hoqueter.

—        Mais ne n’ai pas pu me rendre à l’hôpital le jour de l’intervention. Je n’ai pas pu mettre fin à ma grossesse. Alors j’ai gardé Héloïse. Au début, je n’ai rien dit. Puis j’ai dû finir par avouer.

—        Par avouer ? C’est un crime de garder sa fille ?

—        Nous avions décidé ensemble de ne pas garder Héloïse. Je n’ai pas respecté notre décision, c’est à moi d’assumer.

—        Comment ça à toi ? Un enfant se fait à deux et l’un des parents ne peut pas se défausser ! C’est trop facile !

—        Héloïse est trop sévèrement handicapée, nous ne pouvions pas l’élever à la maison…

—        Personne n’est trop handicapé pour devoir quitter sa maison. Vous n’avez pas le droit !

—        Tu es mignon, mais ce n’est pas si simple. Tu la connais à peine…

—        La faute à qui ? Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ?

—        C’est si douloureux.

—        Et toi Élaine, pourquoi tu ne m’as rien dit ?

—        Je ne peux pas tout te dire, il faut que tu débrouilles un peu.

David se tourne alors vers son père. Avec supplice. Devoir demander quelque chose à cet homme le répugne.

—        Et toi Papa ? Pourquoi me cacher Héloïse ?

—        Cela ne te regarde pas.

—        Ça ne me regarde pas ? J’ai une sœur et ça ne me regarde pas ? Mais qu’est-ce qui me regarde alors ?

Son père se lève. Il est furieux.

—        Tu ne comprends pas ?

—        Je comprends pas quoi ?

—        Laisse tomber, tu me navres… Démerde-toi, maintenant, Monsieur-je-sais-tout…

Il sort en claquant la porte.

—        Tu t’en vas ? Comme un lâche ? hurle David

Il le poursuit.

—        Un jour, je te tuerai !