—TRENTE—

Julie regarde David s’éloigner.

Waouh !

Elle n’a jamais eu aussi peur de sa vie.

Jamais.

Jamais elle ne s’est sentie si vivante.

David.

Elle n’avait pu s’empêcher.

Ses lèvres ont gardé le goût des siennes.

Ne tiens pas compte de ce que je t’ai lâché tout à l’heure. Je… J’ai dit ça sous la pression. Je voulais juste que tu saches…

Au cas où…

David avait été surpris.

Ça aurait été con de ne rien dire…

Mais il avait compris.

Elle s’était dévoilée.

Mais elle sait que rien ne changera entre eux.

Elle connait David.

Il est comme elle.

Le lendemain au lycée, elle cherche David des yeux.

Elle est arrivée plus tôt.

Elle a envie qu’il soit là.

Qu’ils soient réunis.

Mais David ne vient pas.

Où es-tu ?

Bien sûr, tout le monde parle du message de Noir.

Ils ont tous vu la vidéo.

Elle a encore plus envie que David soit avec elle.

Les commentaires vont bon train.

—        C’est David ? Tu crois ?

—        Ils sont deux !

—        Ils sont fous !

—        Si les flics tombent là-dessus, David est foutu…, dit Noah.

—        Heureusement, se sont des truffes. Jamais ils n’auront l’idée de mater le net ! affirme Thomas.

—        C’était toi avec David ?

Une voix tire Julie de ses réflexions.

Milla la regarde de ses yeux verts brillant.

—        Moi ? Pourquoi veux-tu que David m’emmène ?

—        Vas-y, fais pas ta meuf !

—        Non, ce n’était pas moi. Je déteste la moto.

—        J’aurais tellement aimé être à ta place !

Le pire c’est que c’est vrai.

Cette fille est raide-dingue de David.

Julie plisse les yeux et l’observe.

Cheveux fauves magnifiques, visage fin constellé de taches de rousseur, regard émeraude franc, lèvres gourmandes, épaules puissantes, silhouette élancée, musclée, sportive. Tout son être respire la séduction et la vitalité.

A-t-elle déjà couché avec David ?

Julie a soudain un frisson.

Gare à ne pas perdre ce garçon.

Gare à ce joli coeur.

Julie sait ce qu’elle va faire.

C’est le moment pour elle de lâcher du lest sur ses séries de photos.

Au début de l’après-midi, Julie croise Mylène.

La jeune fille a le visage fatigué et elle regarde par terre.
Elle ne la voit même pas.
Et Julie est gênée. Elle n’a pas encore eu le courage de publier l’article.
Elle n’ose pas aborder Mylène et poursuit plus loin, honteuse.

Qu’est-ce qu’elle attend ?

A-t-elle peur ?

Elle sait que cette accusation risque de lui amener beaucoup d’ennuis.
Elle se sent piteuse de penser à elle alors que Mylène compte sur elle. Et que pendant ce temps le harcèlement du proviseur continue.
Il faut que les choses changent absolument, elle se le promet.

Julie rejoint Solenn à la fin des cours.

—        Hello Solenn, on doit s’occuper de Mylène. Je viens de la croiser. On ne peut pas la laisser comme ça.

—        Maintenant qu’on est au courant, c’est à nous de dénoncer. Tu as bouclé l’article ?

—        Je n’y arrive pas.

—        On va l’écrire ensemble.

Julie prend son amie par le bras.

–           Merci. C’est tellement dur. Des fois, je préférais ne rien savoir…

Ne rien savoir.

Elle entend les cris.

Éclats de voix à travers la porte.

Avant de sortir sa clef.

Elle sait.

Elle hésite.

Elle écoute.

Fait quelques pas en arrière.

Fuir.

Sauver sa peau.

Les laisser se démerder.

Se ne sont pas ses affaires.

S’arrête.

Elle ne peut pas…

Mais pourquoi les gens sont-ils si méchants.

Elle ouvre la porte de sa maison et se rend au salon.

Julie trouve sa mère en pleurs à genoux par terre.

Son père, debout, ivre de colère, hurle.

—        C’est la seule chose que je t’avais demandé ! Une seule chose !

Il assène une gifle terrible à sa femme.

—        Tu n’avais que ça à faire de la journée. Tu te fiches de qui ? Tu veux que je te paie un service de ménage en plus ?

Une nouvelle gifle.

Julie se jette sur sa mère pour la protéger.

—        C’est maintenant que tu rentres, toi ?

Le père attrape sa fille et l’envoie valser contre la table basse. Elle heurte violemment le meuble au niveau des côtes et une vive douleur lui vrille le thorax, comme un couteau qu’on lui aurait planté dans la poitrine.

Elle suffoque, la respiration bloquée.

Ouvre les yeux.

Pour apercevoir un troisième coup atteindre sa mère.

—        Arrête, tu vas la tuer !

Julie se lève et titube jusqu’à son père.

—        Arrête !

—        Ne te mêle pas de ça…

Elle écarte les bras, entre ses parents.

–           Il faudra que tu me tues si tu veux toucher encore à Maman !

Il la juge. La colère déforme son visage.

Comment est-ce possible ?

Pourquoi ?

Elle voit défiler tous les sentiments dans le regard de son père.

Une véritable guerre d’émotions.

Une rafale.

Un ouragan.

Et puis rideau.

Il tourne les talons.

Et disparait en claquant la porte.

Julie vient s’assoir auprès de sa mère.

Elle aimerait tant que cette mère se relève.

Qu’elle soit forte.

Digne.

Qu’elle dise quelques paroles rassurantes.

Mais non, elle s’effondre.

Julie ne sait pas quoi faire.

Aimerait la prendre dans ses bras.

N’y parvient pas.

Se sent horrible, terrible, aussi moche que son père.

S’oblige.

Quelques mots sortent péniblement de sa bouche.

—        Ça va aller ?

Les pleurs de sa mère redoublent.

Son père.

Son salop de père.

Le lâche.

Un homme charmant, drôle et apprécié en société. Un homme qui se transforme en monstre au moment où il franchit la porte d’entrée de la maison.
Méconnaissable, son visage se tord et la terreur commence.
Toujours de la même manière.
Toujours pour des choses futiles.
Colère fulgurante. Inexpliquée. Inexplicable.
C’est toujours sa mère qui prend.

Souvent Julie s’interpose. Comme ce soir.

Mais pas tout le temps.

Elle n’est pas tout le temps là.
Elle ne supporte plus de voir son père passer ses nerfs sur sa mère.

Un jour elle devra le dénoncer.

Comme elle s’apprête à le faire pour le proviseur.
Sauver sa mère.


Julie ne se rappelle plus quand tout cela a commencé.
Son père a toujours été méchant avec sa mère.
Depuis qu’elle est toute petite.
Depuis ses premiers souvenirs.

Elle a tellement entendu ses copines l’envier d’avoir un père comme le sien.

Si charmant, si compréhensif.

Si populaire.

Si cool.
Tu parles d’une chance !
Un véritable cauchemar oui !
Un enfer sur terre !
Julie appris à se taire et à faire comme si de rien n’était.

Parce qu’elle a peur.

Pour sa mère surtout.

Peur des représailles.

Peur pour elle aussi.
Depuis toujours.
Elle nes’est jamais confiée à personne.

Personne.

Seul David a deviné.
David.


Il est temps de faire quelque chose.

De prendre une décision.

Elle va commencer par Mylène.

—VINGT-NEUF— 11 minutes 49 secondes

11 minutes 49 secondes

David regarde Julie. Il est temps pour eux de repartir. Une sirène de police se fait entendre au loin. Et se rapproche rapidement.

David redémarre la moto et s’incruste dans le flot de la circulation.

Une voiture de flics déboule alors devant eux et essaie de leur barrer la route. Surpris, David fait une embardée et parvient à l’éviter.

Il accélère, change plusieurs fois de trajectoire, fait demi-tour dans un rond-point, repart dans la direction opposée et remonte une rue dans l’autre sens, croise la police qui les reconnaît trop tard, tourne à droite dès qu’il le peut, prend plusieurs sens interdits et va se perdre dans le dédale du centre-ville.

Ils ont semé les flics avec une facilité qui l’amuse et rejoignent la petite cabane de Miguel à vitesse réduite et en s’assurant de ne pas être suivis.

Un groupe les accueille avec de larges gestes victorieux.

Miguel s’avance en premier, sourire illuminé aux lèvres, bras levés au ciel.

—        Un coup de tonnerre mon pote ! Vous avez pulvérisé le record ! 11 minutes 29 ! C’est du délire ! Tu viens d’entrer dans la cour des Grands.

Julie et David se regardent d’un air complice. Ils sont heureux. Ils ont réussi quelque chose d’incroyable tous les deux. Ils reviennent d’une autre planète.

Enzo s’approche à son tour pour vérifier que la moto n’a pas subi de dégâts. Il gratifie David d’un clin d’œil.

—        Alors, la Ninja ?

—        Exceptionnelle !

—        Elle est fiable, on peut compter sur elle.

L’équipe de cameramen et de preneurs de son est là également. Ils félicitent les deux jeunes chaleureusement.

—        Tu nous as foutu les jetons au début… On a bien cru que tu allais te planter, dit l’un.

—        Mais quel final. Tu vas cartonner.

Ils restent un moment à discuter, à savourer ce moment de joie après l’exploit et puis David ramène Julie chez elle.

—        Eh, David !

Julie le rattrape juste avant de partir.

—        Ne tiens pas compte de ce que je t’ai dit tout à l’heure.

Son regard est sérieux. Et sombre. ‘David, je t’aime’         

—        Je n’ai rien capté.

Elle sait qu’il ne dit pas la vérité.

Elle sait qu’il a parfaitement entendu.

—        Je… J’ai lâché ça sous la pression. Je voulais juste que tu saches… Au cas où ça aurait mal finir pour nous deux…

Ses yeux s’éclairent d’un coup et un large sourire fend son visage.

—        Mais maintenant que nous sommes vivants, je ne t’ai rien dit ! OK ?

—        OK. Je n’ai rien vu, rien entendu.

—        Sympa.

Et elle disparaît chez elle.

David roule un moment au ralenti.
Il est trop tard pour passer à l’institution chercher Héloïse.

Il ira demain.

Il veut que le choc soit titanesque, sismique.

Sa mère est dans la cuisine quand il rentre.

—        Tu souhaites manger quelque chose ? Il reste de la salade.

—        Merci, j’ai pas faim.

Mam, tu vaux tellement mieux que ça.

Son père est assis à son bureau. Il ne l’a pas entendu. Il ne remarque pas sa présence.

Je te déteste.

Élaine est absente.

Le calme qui règne dans la maison l’oppresse, il étouffe déjà.

Ils ne vont pas s’en remettre !

Il s’enferme dans sa chambre, ouvre la fenêtre et sent l’air du soir entrer avec soulagement.

Il branche son casque, choisit un morceau de rap et écoute la musique à fort volume.

Jette vaguement un œil à son emploi du temps du lendemain.

Hausse les épaules.

Regarde s’il y a une trace du film sur internet.

Pas encore.

Le sentiment d’une double victoire l’exalte. Le record contre le périphérique et le baiser rapide de Julie.

Il n’en revient pas.
Aucune possibilité envisageable de s’endormir
Il se repasse 1000 fois dans sa tête le film de la course folle.

Il lui semble encore sentir Julie calée contre lui, contrepoids habile et efficace. Julie qui le pousse à se surpasser et à voler.


Il sait que Julie ne se livrera plus avant un moment.


La bataille des photos va reprendre de plus belle et devenir passionnante.
Le jeune homme a déjà en tête de nombreuses propositions pour que Julie dévoile son book.
Il finit par s’endormir avec des images précieuses et débridées.

Le lendemain, pas question de se rendre en court.

Le message de Noir lui tape dans les tempes.

Ce bâtard se moque de lui depuis trop longtemps.

TU NE T’EN SORTIRAS PAS TOUJOURS… À FAIRE LE MALIN, ON SE BRULE… TA BONNE ÉTOILE TE QUITTERA FORCÉMENT UN JOUR ! #ICARE

Il roule vers la cabane de Miguel.

—        Tu as vu le film ? demande ce dernier en l’accueillant les bras ouverts.

—        Non.

—        C’est le succès assuré. On me harcèle déjà pour savoir qui tu es et d’où tu viens !

David sort son téléphone et lui montre le message de Noir.

—        Il y a ça aussi.

—        C’est qui ce cafard ?

—        Quelqu’un qui me colle aux basques depuis trop longtemps.

—        Tu auras toujours des trouducs jaloux qui t’emmerderont. C’est la rançon du succès, mon pote !

Devant l’air perplexe de David, il ajoute :

—        Conseil d’ami, laisse tomber ces raclures, ils disparaissent d’eux même… Pas la peine de perdre de l’énergie avec ça…

Ils se tapent dans les mains et David accepte volontiers un Coca.

—VINGT-HUIT—

Un lancinement pulsatile tape derrière ses tempes.

Encore une journée gâchée.

Réveillée depuis trois heures du matin, impossible de se rendre au lycée.

Saleté de douleur.

Adèle déteste ces migraines qui lui pourrissent la vie.

Toujours à l’improviste.

Comme une menace permanente.

Dans le noir, elle attend.

La maison est calme.

Immense et calme.

Elle a entendu partir son père travailler tôt ce matin.

Il n’est pas venu la voir.

Il ne vient plus la voir.

Peut-être par manque de temps.

Peut-être par souci de pudeur.

La laisser tranquille, comme elle le crie haut et fort dès qu’il s’approche d’elle.

Elle a ce qu’elle veut. Personne ne l’embête.

Son père qui part tôt, sa mère à l’hôpital.

Une vie calme et déprimante.

Une vie martelée par ces putains de migraines.

Quand la douleur s’estompe, elle se lève, encore vaseuse.

Va boire un verre d’eau.

S’affale dans le grand canapé du salon.

Allume sa tablette.

Est surprise par l’actualité qui anime les réseaux sociaux depuis hier soir.

Judas.

Un film amateur.

On y voit une moto à l’arrêt sur un pont, avec deux personnes. La moto démarre et s’élance à contre sens sur le périf. Elle se perd dans le trafic.

Judas.

Elle regarde plusieurs fois la vidéo, incrédule.

David ?

Tout à fait son genre.

Prendre des risques.

Exister.

Se bruler.

Une grande admiration gonfle en elle.

Elle qui ne vit pas et se consume peu à peu.

Les commentaires sont nombreux, entre stupeur, reproches, félicitations, encouragements.

Elle remonte le flux des interventions de Judas.

Retrouve les photos de David, torse nu, griffé, sale de poussière et de sang.

Son regard noir et fier.

Mon beau David.

Elle a ce garçon dans la peau, il est tout ce qu’elle n’est pas, il est tout ce qu’elle souhaiterait être, mais qu’elle n’est pas, qu’elle n’ose pas.

Je tiens tellement à toi.

Je sais que je ne te suffis pas et que tu as besoin de plus.

Je le sais et je ne t’en veux pas.

Je t’aime comme tu es.

Elle a entendu parler du TDA/H à la radio.

Le Trouble Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité.

Elle a pensé aussitôt à David.

La migraine est passée, la laissant maintenant vide et sans énergie.

Elle sélectionne du rap qu’elle écoute à très fort volume. Les basses résonnent dans la grande maison déserte.

Elle erre comme un fantôme, un verre de jus d’orange à la main.

Elle danse, elle chante, connait toutes les paroles par cœur.

La musique la pénètre, vibrante, ardente, déchirante, elle fait corps avec les textes, se nappe dans la colère et la rage de ces rappeurs qu’elle admire.

Elle aussi fait du rap.

La musique, ses chimères, sa vie.

Lui vit ses passions.

Elle, elle les rêve.

Elle s’assied derrière son ordinateur et cherche des informations sur le TDA/H.

Les articles en relation avec ce trouble sont nombreux.

Elle en lit plusieurs et se fait une idée plus précise.

Et plus elle avance, et plus elle se sent proche de David.

La triade qui définit ce trouble est AGITATION IMPULSIVITÉ INATTENTION.

L’inattention, souvent peu spectaculaire est ainsi souvent négligée. L’enfant fait des erreurs d’étourderie, oublie la moitié des consignes, a du mal à terminer une activité, est sans cesse diverti par son environnement proche. Les adultes se demandent s’il ne le fait pas exprès. L’enfant ne comprend pas ce qu’il lui arrive, souffre de l’exaspération qu’il suscite. Ce trouble de l’attention est très invalidant dans les travaux scolaires, mais un excellent potentiel intellectuel peut retarder jusqu’au lycée la survenue de conséquences scolaires significatives.

Ils sont souvent moqués par les adultes : « Jean de la Lune, redescends sur terre ! »

L’hyperactivité est beaucoup plus spectaculaire et cause de désorganisation. L’enfant épuise son entourage. En classe, il perturbe la tranquillité des autres élèves, se lève sans cesse et ses enseignants se plaignent de devoir le recadrer en permanence. Si on l’oblige à rester assis, il gigote, bouge les pieds et les mains, se tortille comme un asticot. Les seules activités où il est calme sont celles qui le passionnent, typiquement les jeux vidéos. L’agitation est en revanche accentuée par l’ennui.

L’impulsivité pousse l’enfant à agir sans calculer. Pressé, il contrôle mal ses gestes, il bouscule, il casse. Il est impatient, veut tout, tout de suite, il s’emporte s’il est contrarié, il coupe la parole, répond sans avoir entendu la consigne entière. Il n’a pas le courage de se relire, bâcle les taches. Ses décisions sont irréfléchies avec une composante émotionnelle excessive d’irritation ou de colère. Si on le provoque, il réagit trop vite et trop fort. Il est souvent impliqué dans des bagarres.

C’est tout à fait David.

À l’adolescence, l’agitation s’estompe, mais l’inattention et l’impulsivité persistent. Un trouble oppositionnel peut se majorer, avec faible tolérance à la frustration, colères, entêtement.

Les difficultés et les échecs accumulés renforcent la faible estime de soi et développent une intransigeance défensive.

L’hyperactivité peut se transformer en sentiment pénible de tension intérieure, d’une impatience motrice qui rend douloureux de suivre les cours.

L’impulsivité peut entrainer des conséquences importantes puisque les adolescents sont à l’âge de l’expérimentation et peuvent se retrouver placés dans des situations très risquées.

Fais attention à toi David…

Le déficit d’attention occasionne des difficultés d’organisation qui deviennent invalidantes au moment où l’on demande à l’adolescent de gagner en autonomie.

Le gout prononcé des adolescents pour la nouveauté et la transgression les rend vulnérables aux risques liés à la vie sexuelle, aux psychotropes et à la conduite d’engins à moteur.

L’impulsivité favorise les passages à l’acte autoagressif et les tentatives de suicide.

Les adolescents qui présentent des signes d’inattention marquée sont généralement porteurs d’anxiété, notamment une anxiété sociale avec maladresse et difficultés dans les relations avec les élèves de leur classe, ce qui leur vaut isolement, voire persécution et statut de souffre-douleur.

Adèle inscrit tout cela sur son compte instagram.

Et puis elle ferme les yeux et s’endort.

Elle est réveillée par les vibrations de son téléphone portable.

Élaine.

—        Tu es chez toi ?

—        Oui.

—        Ça va ?

—        Je m’étais endormie. J’ai encore eu une migraine.

—        J’ai lu ce que tu viens de poster. Je peux passer ?

—        OK.

—        Tu pensais à David en écrivant ça ?

Adèle sourit.

—        D’après toi.

—        Tu as trouvé ça où ?

—        Sur internet.

—        Tu as résumé David en une demi-page.

—        Tu veux du jus d’orange ?

—        Non merci, c’est trop sucré.

—        J’ai une envie folle de jus d’orange après chaque migraine.

—        Hey, ça sonne rap, ma vieille ! Ça ferait un chouette début de chanson.

Élaine se met debout.

—        Envoie le Bit !

Adèle lance un son depuis son ordinateur.

De jus d’orange, j’ai une envie folle

Après chaque migraine

Après chaque migraine

De t’la mettre dans ta sale gueule d’Ange

Pour une mort certaine

Pour une mort certaine

La haine c’est ce qui fait tourner le monde

La gerbe c’est ce qui fait tourner le ventre

Après tout ça, sale pute, balance tes chaines

De toute cette production de merde tu es la Reine

Vire-moi tes sacs et ta vie de chienne

Amène tes chaines humaines

La Hyène naine hors d’haleine mène la scène sans peine, s’la ramène sans gêne dans l’arène d’la haine et s’ouvre les veines amen !

—        Yes, miss Élaine !

—        Wesh !

—        Hey !

—        À toi de jouer FilleDAdèle !

Adèle se lève à son tour.

Élaine envoie la prod.

Elle prend une inspiration profonde.

Et se lance.

Laisse venir Adèle, fille d’Adèle, petite fille d’Adèle

Et rap sur la tombe de tous ces morts de faim

Terrain de jeu des chiens

La vie brule ses pneus dans l’huile de ses fils

Carbonise l’envie vitale de ses filles

Fils d’Adèle

Fils de pute

Rame contre le torrent de boue

Humains broyés par wagons

Convois de chair putride et d’os brisés

Dans les charniers de villes

Égouts crasseux se déversant dans des milliers de lacs

Emboités dans des cones castrés

Escaliers aveuglants de saletés

Silence assourdissant de tombes alignées à l’infini

La nuit trouée de balles

La cabale tribale d’Hannibal brinquebale ses baribals cannibales

S’empale sur la dalle pale d’un Val sale averbal

Le mal cale sur la malle ovale du Graal féodal.

–           Waouh ! Classe !

–           On va déchirer !

—VINGT-SEPT—

Camille regarde l’enregistrement vidéo que lui a amené Simon.

Les images ne sont pas d’une excellente qualité, mais on peut aisément suivre à l’écran la progression d’une moto à contre sens sur le périphérique la veille à 19h.

—           Ils ne savent plus quoi inventer pour se faire peur…

Camille fixe la moto dans sa trajectoire hésitante.
—           Qui peut prendre de tels risques ? se demande-t-elle.
Elle a une petite idée derrière la tête. Elle ne croit pas au destin, mais il semble que leurs chemins se croisent beaucoup en ce moment.

—           Et mettre la vie des autres en danger ! ajoute Simon.

—           Mon Dieu, constate alors Camille la main sur la bouche.

La moto évite de justesse la collision avec un véhicule.
—           Le pire, dit Simon, c’est qu’ils sont deux.
—           On dirait une fille derrière lui.

La moto change de file et accélère brutalement.

Camille sent son ventre qui se contracte.

Quelle folie, pourvu qu’ils s’en sortent !

Ils roulent maintenant à un rythme très soutenu.

Par quel miracle ne percutent-ils personne ?
—           Comment peut-on faire confiance à un taré comme ça ? se demande Simon.
—           Ça dépend qui c’est, dit Camille pensive.
—           Qu’est-ce que tu veux dire ?
—           Laisse tomber Simon…

Elle ne peut plus parler, les yeux rivés sur la trajectoire des deux jeunes, lancés comme des billes folles dans un flipper géant.

Il lui semble que la moto accélère encore.

Et puis, pour une raison qui défie tout entendement et alors que tout à l’air de bien se passer pour eux, bien calé sur la file de droite, ils se mettent à slalomer entre les voitures.

Elle ne peut s’empêcher de pousser un cri.

Simon la regarde de biais.

—           Tu m’inquiètes, ça ne va pas ?

—           Tu me connais, je ne supporte plus de voir les jeunes faire toutes ces conneries…

Pourtant elle ne peut pas détacher les yeux de l’écran.

Il pilote bien.

Incroyablement bien.

Il évite les collisions, comme s’il anticipait les réactions des conducteurs.

S’en est presque fascinant, hypnotique.

Une dernière accélération, un dernier frisson, et puis ils quittent le périf.

Et là, les caméras les perdent.
—           La moto a échappé aux patrouilles de police et a réussi à fuir, explique Simon.
—           Ça ne m’étonne pas.

—           Qu’est-ce que tu insinues ? Je déteste quand tu parles comme ça…

Il se place devant elle.

—           Je sais ! Tu les connais !

Ses yeux se rétrécissent.

—           C’est encore ce garçon !

—           Mais non, comment veux-tu que ce soit lui ?
Camille n’ajoute rien.
Simon reste persuadé que quelque chose n’est pas clair.
Je vais garder un œil sur tout ça, se promet-il.

—           Qui enquête sur eux ? demande alors Camille.

—           Étienne.

Elle se jure d’aller faire un tour dans le bureau d’Étienne.

Elle est captivée par David.

Pourquoi fait-il cela ?
Pourquoi prend-il tant de risques ?
Qu’est-ce qui l’attire autant chez David ?

Pourquoi pense-t-elle à lui tout le temps ?

Elle sait où le trouver et elle décide d’aller dès ce soir le guetter à l’institution.

En attendant, il y a autre chose de plus urgent.

Retourner cuisiner Alban, le barbu du Domaine des Anges, qui marine depuis la veille. Il ne lâche rien, se refuse à tout commentaire, prétend ne rien savoir d’un éventuel accident.

Son avocat est un homme glacial qui interrompt les échanges à tout bout de champ. Ils essaient de gagner du temps. Et cela lui tape sur les nerfs.

Il cache quelque chose, elle le sent.
Elle déteste cet homme.

Sale type.

Bien entendu, il ne connaît pas la petite Léonie. Il ne l’a jamais vue. Et il n’a jamais eu d’accident.
Le sang de la camionnette provient d’un sanglier qu’il a trouvé dans la forêt le matin de la disparition.
Il n’y a rien de plus à en tirer.
Camille et Simon savent que sans nouvel indice, ils ne pourront pas progresser dans cette enquête.
Elle sort quelques instants, allume une cigarette et réfléchit au sens de tous ces événements.

La colère gronde au fond de sa poitrine.

Il ment. Il s’agit maintenant de le faire avouer une bonne fois pour toutes.

Le vent agite faiblement les branches du tilleul qui abrite la cour.

De jeunes oiseaux voltigent maladroitement derrière leur maman.

Simon arrive en courant, victorieux, brandissant une feuille devant le visage de Camille.
Elle émerge brutalement de sa rêverie et regarde le papier. Un groupe sanguin.
—        L’analyse du sang retrouvé dans la camionnette, c’est du sang humain ! exulte Simon.

—        Tu es certain ?

—        Pas d’erreur possible.

—        Bien joué, enfin on le tient !

Ils retournent tous les deux dans le box d’interrogatoire et reprennent les dépositions depuis le début.

Alban, change progressivement de couleur et son avocat ne trouve plus d’argument pour leur mettre des bâtons dans les roues.
Il ne va pas résister bien longtemps, pense Camille. Son visage est pâle et ses traits sont tirés.

Effectivement, il craque au bout de quelques minutes
Le pire reste à venir.

Et les voici, un peu plus tard, à la lisière d’une forêt dense et humide, regroupés autour d’un espace de terre fraîchement retourné.

Le chemin qui les a amenés jusqu’ici est à peine visible dans les fougères.
C’est la merde, se dit Camille pour la millième fois

Autour d’eux se pressent une dizaine de gendarmes en uniforme armés de pelles et de pioches, les trois femmes de la police scientifique et de Michel, le médecin légiste avec  sa camionnette blanche.
—        On attend votre feu vert pour creuser, dit l’un des gendarmes.
—        OK, allez-y, leur répond Camille

Ils ne sont pas longs à mettre à jour un sac en plastique noir contenant quelque chose de mou. Ils dégagent l’enveloppe avec précaution, la sortent et la posent dans les fougères. Pas de doute il s’agit bien d’un petit corps. Chacun retient son souffle au moment d’ouvrir le sac.
Je ne m’y ferai jamais. Pas moyen.

Une enfant.

—        C’est elle, reconnait un gendarme.

Les femmes de la scientifique se mettent alors au travail, inspectent le corps, le retournent prennent des photos et des notes.
Puis ils laissent la place à Michel, qui fait son examen et consigne ses observations.
Quelques minutes à peine lui sont nécessaires pour livrer ses premières impressions.
—        La petite a deux grandes cicatrices au niveau des fosses lombaires. Pas d’autre trace de traumatisme. Hypothèse : elle a été tuée pour qu’on lui prélève les reins. Mais tout ceci demandera une autopsie et un complément d’analyse avant de rendre mes conclusions définitives.
C’est la stupéfaction dans l’assemblée.  La gamine a été tuée pour ses reins ! Quelle horreur ! Dans quel monde vit-on pour qu’une fillette meure pour ses reins ?
—        Je veux ton rapport ce soir, exige alors Camille. Je passerai à l’institut de médecine légale en fin d’après-midi.

—        OK, c’est jouable.
Et comme personne ne souhaite s’éterniser davantage, Michel, aidé par deux gendarmes, emballe le petit corps dans une housse et le fait disparaître à l’intérieur du véhicule.
Camille et Simon remontent en voiture et s’éloignent de la forêt et de son sinistre spectacle. Ils gardent le silence pendant tout le trajet du retour vers le commissariat.

Une fois dans son bureau Camille s’enferme et réfléchit pendant un long moment.
Elle a besoin de revoir les photos prises par la scientifique.

Elle fait défiler les clichés en boucle sur l’écran de son ordinateur.
Pas de doute. Le travail impeccable signe l’œuvre macabre de professionnels rodés. Probablement un réseau très organisé.
Un frisson d’horreur la parcourt de la tête aux pieds. La petite Anna n’est vraisemblablement pas la seule à avoir enduré ce sort ignoble.
Qui peut avoir si peu de scrupules et pratiquer une activité aussi criminelle ?

Le soir même, elle passe voir Michel comme elle lui avait promis.

Michel fume une cigarette à l’entrée de l’institut de Médecine légale.
—        Alors ? demande-t-elle.
—        Malheureusement, c’est bien ce que j’avais dit cet après-midi, répond-il en rejetant la fumée. Il manque les deux reins à la môme.
—        Mon Dieu.

—        Au moins, vous avez le mobile.

—        Comment expliques-tu le sang dans la camionnette ?
—        Elle présente une plaie de l’arcade sourcilière. Elle a probablement été assommée et elle a perdu du sang.

Un peu plus tard, Camille se rend à l’institution pour voir Ludivine sa fille.

Elle est fatiguée.

Elle sait que passer un moment avec Ludivine va l’apaiser.

Lui redonner courage.

Et la possibilité de rentrer chez elle.

Affronter son mari malade.

Elle croise alors David qui pousse une jeune fille dans un fauteuil roulant vers la sortie.

Son visage est souriant, son regard déterminé.

Il est beau, vraiment très beau.

Camille se mord les lèvres.

J’espère qu’il ne fait pas une nouvelle connerie.

Il ralentit à son niveau.

—        Félicitations, lui glisse-t-elle.

—VINGT-SIX— 13 minutes 48 à battre

13 minutes et 48 secondes.

Les minutes les plus longues et les plus courtes de ma vie.

18 h 55.

Nous sommes sur le pont qui surplombe le périphérique.

La circulation est dense à très dense, comme ils disent à la radio.

Mais ça roule.

Pas de ralentissement ni de bouchon en vue.

J’observe le flot des véhicules, sablier qui s’écoule à l’infini, tous ces gens qui rentrent chez eux.

Je m’imagine déjà en bas.

J’imagine la moto lancée à toute vitesse en remontant le temps.

Un rapide calcul m’indique qu’il faut que nous restions au-dessus de 100 km/h pour battre le record de Miquel.

—          Comment tu vois les choses ? me demande Julie.

—          On peut essayer de passer entre la deuxième et la troisième voie.

—          OK.

—          Tu fixes le compteur et tu me dis dès que je suis en dessous de 100.

—          OK.

Elle regarde sa montre.

—          C’est l’heure ! annonce-t-elle.

Nous fermons nos visières et je la sens se caler contre moi.

Je descends le pont, accélère brutalement, coupe le rond-point et m’engage sur le périf à contresens, concentré comme une balle.

Une seule obsession, tracer.

Pleins phares.

Et aussitôt, c’est le bordel.

Appels de phare, klaxon, coups de volant au dernier moment, cris, jurons, insultes, incompréhension.

Incompréhension.

Vous ne pouvez pas comprendre.

Vous êtes trop normaux.

C’est parce que vous êtes chiants à mourir que je fais ça.

Exprès pour vous emmerder.

Vous n’avez pas encore compris ?

Vous ne comprenez rien.

Julie qui me dit alors quelque chose.

Je n’entends pas tout.

Nous remontons la bretelle de sortie par la droite.

Je pense que c’est ce qui est le plus naturel, ce qui va le moins les faire flipper.

Je roule normal au début.

L’arrivée dans le torrent du périf est très compliquée, seuls face aux autres.

Je me faufile entre les voitures et les files et mets mon plan en application.

Entre la seconde et la troisième voie.

L’espace réservé aux deux roues.

La moto est très bien équilibrée, répond à la moindre impulsion de mon corps, elle se coule habilement dans la circulation.

Je prends la mesure du déplacement des véhicules.

Petit à petit, je m’oblige à porter mon regard le plus loin possible. Inutile de surveiller ce qui se passe devant, c’est à eux de m’éviter. À cette distance, je ne peux rien faire.

Le compteur indique 85 km/h.

Ce n’est pas assez rapide.

Pourtant, j’ai bien l’impression de ne pas pouvoir aller plus vite.

Il va bien falloir.

Une moto !

En face !

Elle se range entre deux voitures et nous évitons la collision.

Je sens Julie qui se recroqueville.

La pauvre.

Qu’est-ce qu’elle est venue foutre ici ?

Quel genre de mec je suis pour avoir accepté de la prendre ?

J’ai l’intuition que nous ne pouvons pas continuer sur cette voie.

Trop dangereux. Et trop lent.

Beaucoup trop lent.

Les véhicules changent de file au dernier moment, font des écarts, les deux roues font des bonds, ça va se finir en carnage.

Ce n’est pas le but.

On est là pour se marrer, par pour cartonner.

Je me déporte alors brutalement vers la droite.

Ça passe mieux.

Mais c’est pas encore terrible.

Les conducteurs m’aperçoivent au dernier moment, m’évitent.

Putain, on est coincé.

Qu’est-ce que je peux modifier ?

Mettre les gaz.

Pas d’autre choix.

Battre le record.

Pas question de prendre autant de risque si on ne pulvérise pas ce putain de chrono.

On va l’exploser.

Assez rigolé.

Feu.

J’accélère fort, très fort.

Julie se fait légère.

Putains de bagnoles.

170 km/h.

On est encore là.

200 km/h.

L’excitation me saisit alors.

Comme la foudre qui me harponnerait au milieu de la nuit.

Enfin !

Frissons de vitesse qui me galvanisent.

Super vision.

Super lucide.

Et alors que l’allure est folle, je vois tout au ralenti. J’anticipe le flot des voitures comme les rapides d’une rivière en furie. Il n’y a plus de véhicule, mais une masse mouvante que j’arrive à lire par je ne sais quelle ultra clairvoyance.

Je suis le dompteur de ce monstre grouillant, le chevalier face au dragon à mille têtes.

Je m’éclate à me jouer de la perfidie de cette marée que je remonte comme un saumon enragé.

Et puis je me lasse de la voie de droite.

On va s’amuser.

Miquel va en avoir pour son bizness.

Je me mets à slalomer entre les files, entre les bagnoles, les camions, les bus.

C’est de la folie pure.

Mais putain de sensation !

On flotte.

On vole.

On est invincible.

Un truc de malade.

Julie hurle derrière moi.

Elle n’en peut plus.

Je ne peux plus faire autrement.

Le mouvement pendulaire de la moto est assimilé à mon corps, j’ondule, trajectoires parfaites, limpides, harmonieuses.

Harmonie.

C’est ça.

L’harmonie de la vitesse et de la lenteur, du geste sublime, de la fluidité jouissive.

Et puis une vision.

Un flash.

Si je me sors de cette folie, je jure d’aller chercher Héloïse et de la ramener à la maison.

D’où ça vient ?

Le délire produit par la frénésie, la peur, l’excitation.

Peut-être.

Mais OK, tenu, ma décision est prise.

Et puis la phrase de Julie me revient. Les quelques mots prononcés avant d’attaquer le périf à l’envers. Une poignée de mots qui atteignent ma conscience seulement maintenant, dans l’onirisme de la vitesse du défi.

David, je t’aime.

Merde.

C’est tellement beau.

J’en ai les larmes aux yeux.

Ma vision se brouille, pas le moment, les larmes coulent sur mes joues.

Vraiment pas le moment.

Alors j’accélère encore.

Tout devient rouge.

Rouge sang.

Rouge.

Il est temps que ça finisse, je vire au dément.

On s’approche de la sortie Ouest.

Je reconnais l’antenne de l’émetteur.

Allez, un peu plus vite.

Je compte jusqu’à dix.

248 km/h.

Et je décélère.

Enfin.

La moto négocie la bretelle d’entrée à merveille, fin du trip, rond-point, allure normale, repères normaux, circulation normale.

Je me redresse, j’ouvre la visière.

J’inspire brusquement, violemment, comme si j’étais en apnée depuis des minutes entières.

Un vertige m’assaille.

Julie bouge dans mon dos.

Elle est vivante.

On a réussi !

Je me pose sur un parking.

Coup d’œil rapide.

Pas de flic.

Pas trop le bon plan de trainer ici.

Trop besoin d’air.

J’enlève mon casque.

Je descends et attrape Julie.

Elle est pâle, mais ses yeux brillent comme du napalm.

Elle se jette contre moi et m’embrasse et ses lèvres cherchent les miennes.

Folie pure.

Vite interrompue par la sirène d’une voiture de police.

–    C’est reparti, je glisse à Julie alors que nous redémarrons en trombe.

Les minutes les plus dingues de ma vie.

Les plus cool.

—VINGT-CINQ—

—          Qu’est-ce qu’elle fait là ?

Enzo, les plus grands des trois types, s’avance vers nous, l’air réprobateur.

—          Elle est avec moi.

—          Non. Ce n’est pas possible.

—          Si elle ne vient pas, je ne le fais pas.

—          Ce n’était pas prévu.

—          C’est la vie, mec. Toujours des imprévus.

—           Je ne veux pas d’embrouille.

—          Il n’y aura pas d’embrouille.

—          Je vais voir. Suivez-moi.

Nous rejoignons les deux autres.

—          Il y a une fille, explique Enzo.

Lucio, le plus mince proteste à son tour, mais Miquel calme tout le monde.

—          On s’en fout, c’est tes affaires. Tu seras plus lourd et ça sera plus galère pour toi.

—          Pas de problème, répond David.

Miquel le regarde fixement.

—          Quoi ? fait David.

—          Tu es sûr de vouloir le faire ?

—          Qu’est-ce que tu cherches ? Bien sûr ! C’est quoi ton problème ?

—          Simple précaution. Un dernier truc. Tu confirmes 19h ? Pour une première, tu préfères pas attendre 23h ? C’est plus calme.

—          Je n’aime pas ce qui est calme.

—          Tu sais que sur cet horaire, il te faudra larguer les flics.

—          OK. On gérera les flics.

—          Et elle ?

—          Elle est avec moi.

—          Alors on y va.

David et Julie suivent les trois hommes en noir dans une cabane en tôle. Une fois à l’intérieur et la porte soigneusement refermée, ils découvrent trois motos de route rutilantes. Une BMW S1000RR sombre, une Kawasaki Ninja H2R verte et une Suzuki GSX-R 1000 bleue. Des vipères.

Miquel déplie une carte de la ville.

—          Tu rentres sur le périf à la sortie Sud, tu remontes tout à contre sens jusqu’à la sortie Nord. Ça fait 20 km. À cette heure-ci, il y a du monde comme le poing. Ça va être l’enfer.

Miquel se régale à présenter le Défi.

—          Tu enregistres tout avec la caméra sur ton casque. Tu nous ramènes la moto et le film. On s’occupe de tout le reste. Il faut que tu sois rentré à 20h. Si tu n’es pas de retour à 20 heures, c’est que tu as foiré. Tu te démerdes.

David évite de regarder Julie.

Mais il sait qu’elle ne changera pas d’avis.

Peut-être a-t-elle imaginé le faire abandonner en venant avec lui.

Ou bien pense-t-elle qu’il sera plus prudent.

Non.

Il n’abandonnera pas.

Il fera comme si elle n’était pas là.

Ou au contraire sera-t-il encore plus motivé avec Julie derrière lui.

—          Tu choisis quelle moto ?

—          La plus rapide. La Ninja.

—          Excellent choix, dit Lucio en connaisseur. C’est moi qui les prépare. La Ninja, 326 chevaux compressés, 317 km/h.

—          Départ dans 15 minutes, prévient Miquel.

—          C’est quoi le record à battre ?

La question vient de Julie.

David se retourne vers elle.

Elle est très concentrée sur la carte.

Miquel sourit, satisfait.

—          Ça dépend des heures. Le record absolu, c’est 4 min 05 à 4 heures du matin. Avec la Ninja d’ailleurs. À 23 heures, c’est 7 minutes 34. Et à 19 heures, c’est 13 minutes et 48 secondes.

—          Qui le détient ?

—          Moi, dit Miquel.

—          Vous chronométrez où ?

—          Ce sont des professionnels. Ils sont déjà en place. Ils chronomètrent et filment l’entrée et la sortie.

—          Qu’est-ce que vous faites du film ?

—          On le publie sur Internet.

—          Ça vous rapporte combien ?

—          Ça dépend de ton chrono. Mais désolé, on n’a plus le temps pour les questions. Préparez-vous.

David et Julie sont venus à moto et ont leur combinaison. Ils changent simplement de casque par sécurité, celui de David embarquant une caméra intégrée UHD.

—          Pourquoi vous avez choisi David ? veut encore savoir Julie.

Miquel sourit.

—          Parce qu’il n’y a pas beaucoup de gens comme nous, capables de faire ça. Une cinquantaine en France. Pas plus.

Enzo regarde sa montre.

—          Il est l’heure, dit-il.

—          Bonne chance les gars ! dit Lucio.

—          À tout à l’heure, dit Miquel. Vous allez voir, c’est le truc le plus dingue de votre vie.

Miquel et David se checkent avec les poings.

Puis il démarre la moto, Julie calée derrière lui et ils quittent la cabane à vitesse réduite.

—          Tu es prête ? demande David à Julie.

—          Oui, répond-elle.

David sent une pointe d’excitation dans la voix de Julie.

—          On peut le battre, dit-il encore.

—          À toi de jouer !

—VINGT-QUATRE—

David sait qu’il va faire une connerie.

Pourtant il ne peut pas faire autrement.

C’est au-delà de ses forces.

Une agitation gargouille au fond de lui.

Quelque chose qui le ronge, le pousse à sortir.

Pas moyen de m’enfermer, pas moyen de réfléchir.

Le réveil de son monstre.

Condamné à lui obéir.

Les poings serrés dans les poches, David s’immobilise.

Pas moyen d’aller plus loin.

—          Eh merde !

Et il fait demi-tour, empruntant les couloirs du bahut dans le sens inverse, traverse la cour, presque en courant.

Julie l’aperçoit.

Tristement.

Cette éval de Math est la plus importante de l’année, leur avait précisé la prof. S’il y en a une qu’il ne faut pas rater, c’est bien celle-là.

Quel dommage.

Il fout tout son avenir en l’air.

Elle le regarde quitter le lycée.

Trois types s’approchent alors de lui.

Qu’est-ce qu’ils lui veulent ?

Des nouvelles embrouilles en perspective.

J’espère qu’il ne deale pas.

David sort de la cour, franchit le portail, s’engage sur l’esplanade.

Il a besoin de marcher.

Trois types s’avancent vers lui.

Habillés de noir avec des capuches.

Il n’a pas envie de parler, change de direction, les types viennent vers lui.

Mauvais pressentiment.

Il va falloir se battre ?

Pourquoi pas.

Il se sent d’humeur à se battre. Ça l’aidera à passer cette foutue douleur qui lui lamine la poitrine.

—          Y a un problème ? grogne-t-il au moment où les trois types arrivent à son niveau.

—          Tu es David ? demande le plus grand des types.

—          Oui.

—          C’est toi qui a sauté par-dessus le stade en moto l’autre nuit ?

—          Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

—          Hey l’ami, reste cool, on n’est pas venu t’emmerder, dit le plus petit qui est aussi le plus mince.

—          On veut juste discuter, ajoute le troisième.

Il porte une fine moustache et une barbiche en pointe.

—          C’est juste que j’ai pas envie de discuter, dit David.

—          Ouais, ça arrive, dit le grand.

—          On a un truc à te présenter, dit celui à la barbiche.

—          J’ai pas envie de vos trucs.

—          C’est sûr, faut un peu de couilles pour faire ce qu’on a à te proposer. C’est pas donné à tout le monde, dit le petit mince.

—          On comprend, lâche le grand.

Et ils font demi-tour.

David les regarde s’éloigner.

Eh !

—          C’est quoi votre truc ?

—          Qu’est-ce que tu racontes ?

Julie fixe David d’un air affolé.

—          Ne fais pas ça, je t’en prie.

—          Pourquoi ?

—          C’est de la folie.

—          J’en ai besoin.

—          Pour moi !

David n’ajoute rien.

Le regard déterminé planté dans celui de Julie.

—          Je ne sais pas quoi te dire.

Il se tourne vers la fenêtre.

—          Qu’est-ce qu’il faut que je fasse pour te faire renoncer.

—          Rien.

—          Je te montre toutes mes photos.

Silence.

—          Tu ne peux rien.

Elle éclate en sanglots et vient poser son visage dans son dos.

—          Pourquoi David, pourquoi t’es comme ça ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

—          Tout va bien Julie.

Il prend une profonde inspiration.

—          Il n’y a que comme ça que je me sens vivant.

Elle se sert fort contre lui.

Ils restent un moment immobiles, l’un contre l’autre, silencieux. Le chagrin de Julie s’efface, une lueur apparait au fond de ses yeux.

Elle se détache de lui, recule d’un pas.

—          OK. Alors je viens avec toi !