—VINGT-TROIS—

Le temps semble s’éclaircir.

Il ne pleut plus.

Camille quitte la route départementale et s’engage sur une allée de terre au niveau d’un panneau indiquant : ‘Domaine des Caroles’ en lettres rouges.

La voiture avance lentement à travers les vignes, évitant les flaques et les ornières et au détour d’un virage, le château apparait, planté au milieu d’un immense parc protégé par un haut mur de pierre.

Camille roule quelques minutes encore et arrive à un parking coincé entre des bâtiments agricoles. Elle gare sa voiture et fait quelques pas. Elle s’immobilise et prend le temps d’écouter.

Quelques chants d’oiseaux dans les arbres plus loin. Pas de bruit de machine. Pas de voix humaine.

Camille ressent une ambiance bizarre. Quelque chose qu’elle n’aime pas.

Et une envie de ne pas s’éterniser.

Où est Simon ?

Vers le château ? Vers les hangars ?

En d’autres circonstances, elle aurait flâné jusqu’à le trouver. Mais aujourd’hui, elle attrape son téléphone et appelle son collègue.

—          Tu es où ?

—          Au Domaine.

—          C’est-à-dire ? Au château ?

—          Non, à la cave. Le bâtiment en bois.

—          Je le vois, j’arrive.

Et elle s’avance rapidement vers le bâtiment en bois en retrait des hangars. Simon sort et vient à sa rencontre. Il est seul.

—          Alors ? demande-t-elle quand il est à portée de voix.

—          Un véhicule du Domaine des Caroles a été aperçu pas très loin du domicile de la gamine.

Elle n’aime pas la manière dont il prononce ‘gamine’.

—          Un témoin, continue-t-il. Un papy qui baladait son chien. Il a vu la camionnette à l’arrêt. Un type barbu trifouillait un truc et a démarré quand il s’est approché. Alors, je suis venu jeter un oeil..

Simon allume une cigarette. Lui en propose une. Cette fois, elle accepte.

Elle n’aime pas la tournure que prend cette histoire.

—          Tu as bien fait. Et comment ça se passe ?

—          J’ai rassemblé le personnel.

Simon lui montre le chemin. Ils entrent dans une pièce très éclairée et avancent parmi les cuves en métal. Un groupe d’une quinzaine d’hommes et de femmes est réuni et  attend en silence.

Il présente à Camille l’œnologue, au chef de cave et au propriétaire qui leur a fait la gentillesse d’être présent.

—          Camille Grégoire, Capitaine de Police. Merci de votre disponibilité.

Parce que maintenant, il faut le remercier ! Ordre des huiles.

Camille les regarde les uns après les autres.

La plupart en salopette de travail.

D’allure simple.

Elle compte trois barbus, dont un qu’elle qualifie plus de ‘mal rasé’ que de barbu.

Simon commence son exposé. Il relate la disparition de la petite Léonie il y a dix jours. Tous en ont entendu parler, ce qui facilite son discours.

—          Mais qu’est-ce qu’on vient faire dans cette histoire ? interroge un ouvrier.

—          Une camionnette du Domaine a été aperçue près du domicile de Léonie ce jour-là.

—          Qu’est-ce que ça prouve ? demande le propriétaire, soudain agressif.

Il va falloir qu’il se calme celui-là.

—          Rien. Cela ne prouve rien, continue Simon d’un ton apaisant. Vous avez raison. Mais vous comprendrez qu’on ne peut négliger aucune piste. Ma collègue et moi allons donc vous rencontrer chacun votre tour pour nous informer sur ce que vous faisiez à ce moment-là.

—          Vous n’avez pas le droit ! s’exclame une femme.

—          Nous n’avons pas le droit ? C’est ce que vous pensez ? Vous auriez éventuellement raison si nous n’avions une commission rogatoire du juge d’instruction. Ce qui veut dire que si l’un de vous ne souhaite pas se soumettre de lui-même à notre demande de renseignement, je serais contraint de le mettre en garde à vue et de l’interroger au Commissariat. Libre à chacun de choisir ce que bon lui semble.

Simon fixe la petite assemblée et laisse le temps à ses paroles d’atteindre le cerveau de tous les présents.

—          Autre chose ?

Silence.

—          OK. On peut commencer.

Camille boucle l’affaire rapidement.

Parmi ceux qu’elle auditionne, aucun n’était dans le secteur à ce moment.

Elle en retient un élément intéressant.

À la question : « Avez-vous remarqué quelque chose de suspect ou surprenant dans le comportement d’un-une de vos collègues ce jour-là ? », une femme qui travaille sur la chaine d’embouteillage répond :

—          Alban était nerveux le jour que vous dites. Il a fait des erreurs qu’il n’a pas l’habitude de commettre.

—          Comme quoi par exemple ?

—          Comme oublier de remettre de la colle dans la machine à étiquette, comme disparaître plus longtemps que nécessaire.

—          S’est-il déplacé dans la matinée ?

—          Oui, il est allé acheter des bouchons de liège. On s’est retrouvé à court. La commande s’est perdue.

—          Il est rentré énervé de cette course ?

—          Oui, plutôt.

Camille jette un œil sur sa liste du personnel. Le dénommé Alban est l’un des deux ‘vrais’ barbus.

Quand ils en ont terminé avec les dépositions, Simon libère tout le monde.

Il explique au Propriétaire que la Police scientifique doit intervenir et que tous les véhicules sont immobilisés jusqu’à leur arrivée.

—          Mais mes employés ont besoin des voitures, comment on va faire ?

—          Vous êtes le patron, vous allez trouver une solution, j’en suis certain, lui répond Simon.

Puis il entraîne Camille à l’écart.

—          Alors ? demande-t-il.

—          Une femme a remarqué que l’un des barbus, Alban, est rentré énervé et préoccupé d’une course le matin même.

Simon fronce les sourcils.

Il a interrogé Alban. Il consulte ses notes.

—          Il ne m’a rien dit de particulier.

—          D’après sa collègue, il est allé acheter des bouchons de liège.

—          Il ne l’a pas mentionné.

—          On va pouvoir l’embarquer, conclut-elle.

—          J’attends la scientifique.

—          Tu es certain ?

—          Oui, je veux m’assurer qu’ils ne bougent pas les bagnoles. Et qu’Alban ne se fasse pas la malle.

Le téléphone Camille sonne. Louise. Elle lui parle rapidement.

—          Ils ont besoin de moi au Commissariat. Je peux te laisser ?

—          Pas de problème.

Elle ne parvient toujours pas à savoir pourquoi, mais elle est soulagée de quitter le Domaine.

Elle est inquiète.

On verra ce que va trouver la scientifique.

Louise l’attend dans son bureau.

—          OK, dit cette dernière. Je suis désolée de te faire revenir. Mais il faut que tu tranches.

—          Tu m’expliques ?

—          Suis-moi.

Dans une petite salle, cinq ados discutent tranquillement.

Camille regarde par la vitre sans teint.

Bien entendu, elle en reconnaît la plupart. Et notamment le garçon impliqué dans l’accident de moto sur le chantier du stade. Celui-là même qu’elle a croisé à l’institution hier soir.

—          C’est pourquoi cette fois-ci ? demande-t-elle d’une voix lasse.

—          Un graff sur le mur de la Halle du Marché.

—          Ils sont en garde à vue pour un graff ?

—          La Police municipale a voulu faire un exemple.

—          OK. Qu’est-ce que tu proposes ?

—          Comparution immédiate et travaux d’utilité publique.

—          C’est sévère.

—          Ça leur fera les pieds.

—          Si on veut…

J’en ai assez de toute cette répression.

Assez de punir des jeunes.

Ils ont bien le droit de s’exprimer.

Fait chier.

—          Je ne suis pas d’accord, on les relâche.

—          Quoi ?

—          Tu as bien entendu.

—          Mais…

—          Tu me demande de trancher, et bien je tranche : on les relâche.

—          Mais merde ! On passe pour quoi ?

—          Je m’en fiche.

Et Camille entre dans la salle. Les ados se taisent immédiatement, une lueur d’appréhension dans les yeux.

—          Rentrez chez vous, leur dit-elle.

Les cinq jeunes n’hésitent ps une seconde et débarrassent le plancher.

Un des garçons, David si elle se rappelle bien, lui lance un regard au passage. Un regard lumineux. Reconnaissant.

Merci.

Pas de quoi.

Essaie de te tenir à carreau.

Camille retrouve Louise, furieuse, qui fait les cent pas à l’accueil.

—          T’inquiète ! Ça va passer, lui envoie-t-elle.

Va te faire foutre.

Frauginolle, le Maire, entre alors dans le Commissariat.

Il a l’air tout excité.

—          Ils sont où ces jeunes ?

—          On vient de les relâcher.

—          Ah, dit le Maire, soudain déçu. Dommage.

—          Vous vouliez les voir ? demande Louise, reprenant espoir qu’on les punisse.

—          Oui, oui, absolument. Vous avez vu ce qu’ils ont fait ?

Louise, grimace maléfique sur le visage, attrape sa veste, prête à aller les récupérer.

—          C’est génial ! Quel talent ! Je les veux absolument ! exulte le Maire.

Louise n’en croit pas ses oreilles.

—          La place des femmes dans la ville !C’est sur ce thème que je souhaite articuler la seconde partie de mon mandat. Il me faut ces jeunes !

Deux à zéro !

Camille sourit, soulagée un moment, dans cette journée qu’elle pressent tragique.

Se retranchant dans son bureau, elle boit un café en regardant dehors.

Le ciel est voilé, laissant passer les rayons d’un pâle soleil. Elle aime cette luminosité tamisée. Elle respire tranquillement. Profite de cette courte pause. Pense à sa fille. Et à ce garçon.

Qu’il est beau.

Et terriblement séduisant.

Simon appelle un peu plus tard.

C’est reparti.

—          Alors ?

—          C’est la merde, dit-il.

Elle inspire profondément. Se préparant à entendre le pire.

—          Ils ont trouvé du sang dans une camionnette. Celle qu’Alban a utilisée pour aller chercher les bouchons.

—          Mon Dieu, soupire-t-elle.

—          On vient de le serrer.

—          Qu’est-ce qu’il dit ?

—          D’après toi ?

Elle ne répond rien.

Putain de journée.

—          Un sanglier. Il a ramassé un sanglier renversé. Et l’a planqué pour le bouffer.

C’est tellement nul comme excuse.

—          Bon boulot Simon. Bon boulot. Merci.

Elle raccroche.

Impossible de finir son café.

Il va repleuvoir.

—VINGT-DEUX—

Il appelle Milla.

—          Je suis en bas de chez toi.

La jeune fille descend rapidement.

Elle le regarde.

—          Ça n’a pas l’air d’aller.

Elle n’ose pas s’approcher de lui, n’ose pas le toucher.

—          Tu viens faire un tour ?

—          Je ne peux pas, mes parents.

—          OK.

Et comme il enforche sur sa moto, elle lui propose :

—          Tu veux monter cinq minutes ?

Il la suit jusque dans sa chambre.

Quelque chose ne va pas.

Elle le sent perdu.

David s’approche d’elle, pose ses deux mains sur son visage et l’embrasse. Un long baiser. Un peu violent. Un peu brutal. Milla aime ça. Elle adore ça. Elle lui rend son baiser, fougueux.

David cherche ses seins, elle le retient. Mais pas vraiment. Pour que ce moment se prolonge. Il les trouve, elle capitule, c’est génial. Elle se serre contre lui, puis s’écarte pour le laisser passer et se serre encore.

Elle ne sait pas ce qu’il a. Elle sent que c’est profond. Qu’il a besoin d’aide. Et qu’elle est heureuse de pouvoir lui en donner.

Elle le laisse progresser, debout, appuyée contre le mur, elle le laisse descendre le long de ses seins, de son ventre, de ses cuisses. Puis elle s’accroupit elle aussi, l’embrasse encore et le laisse venir en elle.

—          Merci, dit-il simplement, après un long silence.

Ce n’est pas son genre de remercier.

Milla y est sensible.

—          Il faut que tu partes, lui murmure-t-elle à l’oreille.

—          OK.

Il embrasse encore ses lèvres. Sa bouche a l’odeur de l’amour.

—          On se retrouve à une heure ? demande-t-elle ;

—           Je t’attends en bas.

—          Il est que neuf heures !

—          Pas grave.

—          Je te rejoins dès que mes parents se couchent.

Un peu plus tard, Milla jette un œil par la fenêtre. Et éteint la lumière.

David est là, appuyé contre un mur.

Immobile.

Tranquille.

Ce garçon est incroyable.

Vraiment incroyable.

David ne voit pas le temps passer.

Les minutes puis les heures défilent.

Il ne compte pas.

Il s’aperçoit la lumière s’éteindre dans la chambre de Milla.

La rue est calme.

Quelques voitures.

Puis plus rien.

Tempête dans sa tête.

Putain de famille.

Qu’est-ce qui cloche ?

Il aurait voulu prendre Héloïse dans ses bras.

Il n’a pas pu.

Trop violent.

Trop rapide.

Trop fragile.

Tout ce temps sans elle.

Elle sans moi, moi sans elle.

La seule qu’il a pu serrer contre lui était Milla.

Héloïse.

Héloïse.

Héloïse.

Il hait son père. Ce sale égoïste. Cet infecte lâche.

Il plaint sa mère. Qu’est-ce qu’elle fout encore avec ce connard ?

Il ne comprend pas.

Ne comprend rien.

Pourtant les choses sont simples.

On est une famille.

Quelle famille ?

Quels liens ?

Putain de famille.

Allez tous vous faire foutre.

La colère remonte.

Sourde.

D’abord rampante.

Puis douloureuse.

Battante contre sa poitrine, prisonnière de ses côtes.

Un instant calmée par le corps de Milla.

Mais toujours intacte.

Son MONSTRE.

Les heures défilent.

Et quand Milla réapparait, il ne s’est pas aperçu du temps passé.

—          Je suis là !

Elle l’embrasse rapidement.

La nuit a eu raison de ses tensions.

Il émerge.

—          On y va ? propose-t-elle.

Elle porte un sac à dos et s’est vêtue chaudement.

—          On a rendez-vous à la Grande Halle du Marché.

Il leur faut à peine dix minutes pour atteindre la Halle. Noah et Thomas sont déjà arrivés. Les lieux sont déserts. Noah saute partout, au comble de l’excitation.

Des gouttes de pluie commencent à tomber.

Noah s’en moque :

—          Cool, vous êtes là. Vous allez voir, ça va déchirer.

—VINGT-ET-UN—

—          Tu connais cette fille ?

Élaine entre dans la cuisine. Son frère lui saute dessus. Visiblement, il l’attendait de pied ferme. Il n’a pas touché à son petit déjeuner. Une photo est posée sur la table.

La photo trouvée sur le bureau de sa mère.

David l’a imprimée hier soir. Il a aussi passé du temps à la regarder. Il a vaguement le sentiment que cette personne pourrait être source de mauvaises nouvelles ou d’un grand chambardement.

Pourtant sa décision est prise.

Il veut savoir.

Élaine observe rapidement la photo puis se sert un verre de jus d’orange. Elle ne répond rien, visiblement gênée.

—          Alors ? dit-il.

—          Tu l’a trouvée où ?

—          Sur le bureau de Maman. À son assos.

—          OK.

—          C’est une de ses jeunes réinsérées ?

—          Tu es sérieux ? lui demande-t-elle.

Elle le regarde comme s’il était demeuré.

—          Quoi ?

—          Tu ne sais rien ? Vraiment rien ?

—          Mais qu’est-ce que tu racontes ?

Elle prend un air navré, grimace, se mord les lèvres :

—          Tu n’a jamais cherché à savoir depuis toutes ces années ?

—          Savoir quoi ? s’emporte-t-il.

—          Tu crois tout connaître David, tu crois être le plus malin, mais tu es à côté de la plaque.

Il serre les poings. La situation lui échappe. Et il n’aime pas ça.

—          Tu ne t’intéresse qu’à toi. Tu penses être le seul à avoir des problèmes. Monsieur David LeTailleur Centre du Monde. Alors forcément, tu ne vois rien.

Le visage du jeune homme est sombre et soucieux.

—          Par exemple, qu’est-ce que tu sais d’Adèle ?

Rien. Il ne sait rien.

—          Sa mère est gravement malade. Elle est à l’hôpital. Tu le savais ?

Il ne répond rien.

—          Et moi. Qu’est-ce que tu sais de moi ?

Les yeux de sa sœur se font minces et perçants.

—          Tu ne sais rien, mon pauvre frère.

Et elle part d’un grand rire. Un rire de folle. Terriblement mal à l’aise, David quitte la cuisine.

—          Si tu veux en savoir plus, attends-moi ce soir après les cours, lui lance-t-elle.

Il monte dans sa chambre, il ne peut pas en entendre davantage.

Qu’est-ce qu’elle sait que je ne sais pas ?

Il n’aime pas ça.

—          Merde !

La moto est le seul remède à l’état dans lequel il est plongé.

Il démarre et part rouler.

Pas la peine de penser au lycée.

Il a besoin d’air, de grand air et il sort de la ville par une petite route sinueuse.

Ivre de vitesse, il fonce vers la côte rocheuse et les falaises.

Là-haut, une forêt d’éolienne indique l’horizon et la limite de la crête.

David réduit son allure et emprunte un chemin escarpé qui grimpe vers les hautes machines.

Le vent est fort et le cueille de plein fouet sur le sommet des falaises.

Il arrête sa moto et s’avance à pied.

Un sentier conduit vers le précipice.

Il sait que les conditions sont dangereuses pour s’approcher, mais c’est précisément ce qu’il recherche. Il dépasse le mat de la dernière éolienne et progresse entre les ajoncs fouettés par les rafales qui viennent du large.

Le ressac lui parvient, vacarme des vagues qui se fracassent sur les rochers plusieurs dizaines de mètres plus bas.

Il aime se tenir en équilibre au bord du vide.

Le vent furieux le pousse, l’inonde d’humidité, le saoule d’iode, le submerge de puissance.

Il se sent vivant.

Tu ne sais rien frérot, rien du tout.

David ferme les yeux.

Pour un peu il sauterait.

Pour voir.

Pour voler.

Pour savoir.

Pour en finir.

Quand il se sent calmé par le bruit des vagues et le sifflement du vent, il recule de quelques pas. La mer, plus bas, est déchaînée.

Il rejoint sa moto et se faufile dans un passage qui descend entre les pans de roches pour atteindre la plage. Plage qui n’est, en ce jour de tempête, qu’écume et grondement de l’eau sur les rochers.

Merveilleux spectacle que la furie de l’océan contre la terre, la rage des vagues à éclater contre les rochers saillants, la persévérance des assauts marins impuissants à briser la falaise, mais qui la ronge millimètre par millimètre.

C’est le froid et la faim qui le pousse à rentrer.

La maison est vide.

Comme toujours.

Élaine est au lycée, son père au bureau et sa mère vit sa double vie.

Un peu avant l’heure de la sortie, David reprend sa moto.

Sa sœur est appuyée à une barrière.

Elle lui fait un salut de la main.

—          Tu montes avec moi ? lui demande David.

Pour une fois, elle accepte.

—          Il va neiger !

—          Démarre avant que je change d’avis.

Il roule lentement. Sa sœur se tient serrée contre lui. Depuis quand ça n’est pas arrivé ? Elle lui donne les indications à suivre. Il ne pose aucune question et se laisse guider. Jusqu’à ce grand bâtiment blanc.

Il descendent de moto.

—          Tu as une idée de ce qu’on va faire ? lui demande-t-elle.

—          Pas du tout.

Ils croisent l’infirmière.

—          Bonsoir Élaine.

—          Bonsoir. Je vous présente mon frère David.

—          Enchantée. Bienvenue à vous !

David se sent brutalement mal à l’aise.

Avec une imprécise et tenace envie de faire demi-tour.

Mais il sait bien qu’Élaine ne l’envisage pas.

—          Tu viens ici souvent ? lui demande-t-il.

—          Deux à trois par semaine.

Elle le conduit à une chambre occupée par une jeune fille assise dans un fauteuil roulant.

Il reconnait aussitôt la personne de la photo sur le bureau de sa mère.

C’est donc bien ça. Sa mère et Élaine prennet soin d’une jeune fille handicapée.

Encore leurs bons sentiments à la con.

—          Tu veux pousser le fauteuil ? propose Élaine.

Il n’aime pas trop ça, mais attrape les poignées du fauteuil et manœuvre pour sortir.

—          On va où ?

—          Faire un tour dans le parc avant de dîner.

Il fait bon dehors, malgré le vent encore soutenu, et la jeune fille sourit au contact de l’air du soir.

Elle n’est pas bavarde, constate David. Pas bavarde ni très tonique.

Ses yeux, ternes, restent fixes devant elle. En revanche, son visage satisfait montre qu’elle apprécie la promenade.

Le parc est spacieux et agréable.

De nombreuses personnes profitent de ce moment pour se balader.

Ils flânent tous les trois en attendant l’heure de passer à table et déambulent dans les allées, silencieusement.

Ils croisent une femme qui pousse elle aussi un enfant en fauteuil.

La femme fixe David et ses yeux s’illuminent.

Elle le reconnait, il le sent.

Ils se sourient.

—          Tu sais qui c’est ? demande David à sa sœur quand ils se sont un peu éloignés.

—          Elle vient presque tous les soirs.

—          C’est la flic qui m’a interrogé après l’accident avec Mathias.

—          Je sais.

La flic produit un effet tout à fait inexplicable sur David. Imbroglio de grâce, de bienveillance, d’altruisme mêlé au souvenir terrible de la chute de Mathias, à l’effroi en découvrant sa mort, au froid humide du box d’interrogatoire et à son rejet de tout ce qui touche à la Police.

Une cloche retentit et les petits groupes convergent vers le réfectoire.

—          Tu lui donnes à manger ? demande David.

—          Oui, c’est un moment de partage et ça soulage le personnel.

Ils s’installent et Élaine trempe une cuillère dans un bol de soupe. David ose enfin poser le regard sur elle et la détaille plus précisément. Elle mange avec appétit, joyeusement. Elle n’a toujours pas prononcé une parole.

De quel type de handicap souffre-t-elle ?

Elle ne semble pas avoir l’usage de ses bras ni de ses jambes, elle affiche une maigreur qu’il ne pouvait pas imaginer possible, se tient voutée et tordue sur le côté droit, mais son visage est clair et limpide.

Elle n’a pas l’air du tout déprimée par sa condition.

Impressionnant.

Peut-être ne s’en aperçoit-elle pas ?

—          Tu veux lui donner le plat ? demande Elaine.

Pas vraiment.

—          OK, se force-t-il à dire.

La jeune fille ne le regarde pas. Elle ouvre la bouche, mâche distraitement. C’est tout.

Il en est presque gêné.

Elle avale le dessert de la même manière.

Du coin de l’œil, il surveille Elaine, certain de ce qu’elle pense en ce moment.

Qu’il est mignon !

Il se retient de lui faire un doigt.

La flic est installée un peu plus loin et termine elle aussi le repas.

David se demande si c’est sa fille ou si tous ces personnes sont des bénévoles qui donnent de leur temps pour ces jeunes enfants handicapés. Il sent un brin d’admiration pour Elaine. Venir le soir pour rendre service.

Toutes ces choses qu’on n’imagine pas sur les gens, même sur nos proches.

Et puis arrive le moment de remonter dans les étages.

Un dernier regard à la flic et David pousse le fauteuil dans les couloirs.

Une fois revenu dans la chambre, David s’assied sur le lit. Et ne quitte plus des yeux Élaine :

—          Alors, dit-il finalement, tu m’expliques ce qu’on fait ici ?

—          Tu n’as pas compris ?

Elle recommence.

—          Non, répond-il calmement, je n’ai pas compris.

—          C’est Héloïse.

David reste impassible. Il a perdu ses couleurs.

—          Héloïse, ta sœur !

Il est blême.

Se reprend.

Se lève.

Sort.

Va rouler sur sa moto.

Le soir tombe.

Sa sœur !

Mais de quoi elle parle ?

De quelle sœur ?

Sa sœur est morte !

Sa GRANDE sœur est morte !

Il ne l’a jamais connue !

Qu’est-ce que c’est que ces conneries !

D’où elle sort cette gamine ?

Qu’est-ce que c’est que cette saloperie d’institution ?

Comment ça se fait qu’il ne soit pas au courant ?

Rien, tu ne sais rien, rien du tout !

Les paroles d’Élaine résonnent dans sa tête en boucles.

Sans fin.

Spirales d’enfer.

Qui l’aspirent sous terre.

—VINGT—

David ne croise pas Élaine.

Il aurait voulu lui montrer la photo qu’il a découverte sur le bureau de sa mère la veille.

Peut-être sa sœur jumelle pourrait lui en dire un peu plus sur cette personne.

Une énigme de plus.

Il arrive tôt au lycée.

Les discussions tournent autour des préparatifs du graff de Noah, Solenn et Thomas. Noah a commencé à acheter les bombes. Ça va être énorme.

David observe Julie.

Elle a le visage sombre.

Où en est-elle de son article ?

Il revoit les photos et passe sa langue sur ses lèvres, gourmand.

La matinée débute par un cours d’histoire. C’est un remplaçant, la prof à la voie perchée est absente pour plusieurs mois. Le remplaçant est très sympa et curieusement, David se laisse entraîner dans l’exposé Médias et opinion publique.

—          La première des choses est de définir qu’est-ce qu’un média, dit le remplaçant. Tout le monde sait à peu près ?

Internet, la télé, les journaux.

—          OK. Qui parmi vous lit un journal de temps en temps ?

Julie.

—          Les autres ?

Personne d’autre.

—          Vous savez que vous êtes en terminale. Et que c’est le moment de vous ouvrir sur le monde. Pourquoi ?

—          C’est dépassé dit un élève.

—          C’est trop long.

—          Trop cher, dit un autre.

—          Et chez vous, il n’y a pas de journal ?

—          Non.

—          Qui regarde le journal télévisé ?

Quelques mains.

—          Qui s’informe sur internet ?

Tous les élèves lèvent la main.

—          C’est au moins ça, constate le remplaçant. Quelle est la différence entre l’information sur internet, celle diffusée par la télévision et celle traitée par les journaux ?

—          Il y a tout sur internet. C’est cent fois mieux.

—          Bien entendu. Mais quel est le risque d’une information gratuite et facilement accessible ?

—          Qu’elle soit fausse ou manipulée, dit Julie.

—          Exactement. Tout le monde peut écrire sur internet. C’est un formidable outil de communication. Mais il est difficile de s’y retrouver. Et d’identifier un site qui vérifie ses informations.

Le remplaçant projette un texte au tableau.

Médias et opinion publique : qu’est-ce qu’un média ? Il s’agit fondamentalement d’un outil servant à transmettre des informations, visant certaines tranches de la population en fonction de sa nature. Quel rapport avec l’opinion publique ? Si l’on reprend la définition du média, ce n’est pas l’opinion publique qui doit influencer le média, mais plutôt l’inverse. Ainsi, un enjeu principal est d’ores et déjà saisi : comment les médias ont-ils influencé/influencent-ils l’opinion publique ? Dans quelle mesure ? Méritent-ils le surnom de « quatrième pouvoir » d’un point de vue historique ?

—          Qui peut me dire ce qu’il a compris?

Julie lève la main.

—          J’ai l’impression que ce sont les médias qui font l’opinion publique. Et qu’ils sont financés par les plus puissants. Ce sont donc les puissants qui font l’opinion publique.

—          C’est assez vraisemblable, malheureusement. Les autres, qu’est-ce que vous en pensez ?

Haussements d’épaules.

—          Il ne faut pas voir des complots partout, dit un élève.

—          Il ne s’agit pas de complot. Mais si vous investissez dans un média, vous vous attendez à y retrouver votre investissement. Si le média est gratuit, vous pensez que l’argent vient d’où ?

—          La publicité, dit Julie.

—          Oui, la publicité. Donc, est-ce que vous allez vous sentir libre de parler du marché pétrolier si c’est l’industrie du pétrole qui finance votre média ?

Le remplaçant leur montre ensuite un bouquin, le ‘Manuel d’autodéfense intellectuelle’ de Sophie MAZET.

—          Ce livre explique le fonctionnement des médias, leurs codes, pourquoi ils ont tendance à favoriser le sensationnel, apprendre à se méfier d’une information, la recouper, recenser les sites d’information sérieux, critiquer la théorie du complot. Nous allons l’étudier en classe.

Et quand la cloche sonne, David est surpris d’avoir écouté un cours en entier.

—          C’était très intéressant, dit David en sortant.

—          Merci, répond le remplaçant.

Pendant la récréation, David s’approche de Julie.

—          Tes photos sont géniales, lui glisse-t-il.

Les yeux de Julie sourient.

—          Les tiennes ne sont pas mal non plus.

Noah et Thomas les rejoignent. On voit bien qu’ils ne pensent qu’à leur graff.

—           C’est pour demain soir.

Quand Solenn arrive à son tour, on voit qu’elle aussi est au taquet. Mais également assez stressée.

—          Je peux faire la couverture photo, propose Milla.

—          Ça peut être cool, lui répond Noah.

—          Génial, s’exclame Milla.

David ne dit rien. Il est passé à autre chose.

Il pense à son rendez-vous.

Son rendez-vous avec la prof de philo.

À treize heures, il est installé discrètement à une table du Café Central. Il commande un déca et attend. Viendra ? Viendra pas ? Il est curieux de savoir.

—          Monsieur LeTailleur ?

David sursaute.

Le barman s’est penché sur lui.

—          On vous demande au téléphone, précise-t-il.

—          Vous m’avez fait peur !

—          J’en suis désolé. Suivez-moi.

Le téléphone est sur le comptoir.

—          Allo ?

—          David ? C’est Madame Ophélie.

—          Ça va ? Vous êtes perdue ?

—          Non, je vous remercie. Je ne peux pas venir à votre rendez-vous. Ce n’est pas raisonnable de prendre un café avec vous dans un endroit si fréquenté.

—          Je comprends. Vous êtes où ?

—          Dans ma voiture.

—          À quel endroit ?

—          Devant le Central.

—          Je vous rejoins.

Le jeune homme sort et repère facilement la voiture de la prof. Il monte côté passager.

Elle le regarde deux minutes, les joues un peu rouges et les yeux brillants.

—          On peut dire que vous n’êtes pas timide, dit-elle.

—          C’est parce que je suis motivé. Et que dans la vie, il faut tenter…

—          Vous êtes motivé ? À quoi au juste ?

—          On roule un peu ?

Elle démarre et empriente des rues au hasard.

Il l’observe. Elle est très jolie. Timide, discrète. Mais très jolie. Son nez légèrement retroussé, ses lèvres bien dessinées, ses cheveux au carré, son cou gracieux, ses épaules féminines. L’ensemble forme une personnalité sérieuse, mais espiègle. C’est ce côté qu’il souhaite saisir.

—          Je vous remercie d’être venue, commence-t-il.

—          Vous m’avez parlé d’un projet.

—          Oui. Je fais des photos. Et j’aimerais en faire quelques-unes de vous.

—          Vous voulez rire, j’espère !

—          Pas du tout.

—          Vous réalisez ce que vous me demandez ?

—          Tout à fait. Trois photos. Pas une de plus. Je vous les montre. Vous les détruisez si elles ne vous plaisent pas.

—          Vous n’êtes pas sérieux. Des photos ! Est-ce qu’on propose ça à son professeur ?

—          Pourquoi pas ? Et puis ce n’est pas au professeur que je le demande, mais à la femme !

—          David !

—          J’aime photographier la face cachée des gens. La face qu’on ne connaît pas. Que vous n’avez peut-être pas rencontré. Pour voir. C’est très excitant !

—          Même pas en rêve !

—          Dommage.

—          Il n’y a rien de dommage. Vous êtes mon élève, David ! Mon élève ! Qu’est-ce que vous vous imaginez ? Que je vais accepter, que vous avez me photographier et qu’ensuite je vais retrouver mes photos sur internet ?

—          Vous me vexez ! Vous présumez que je vous propose une séance de shoot pour les publier sur internet. Vous vous trompez de personne.

—          Et bien vous aussi David, vous vous trompez de personne.

—          OK, OK ! Pas de malaise ! Tout va bien.

—          Bonne journée David.

Et elle s’arrête pour le laisser descendre.

David regarde la voiture s’éloigner.

Il est content. Elle est venue à son rendez-vous ! C’est déjà tellement incroyable.

Il retourne au lycée à pied, flânant tranquillement. La première moitié de l’après-midi passe ainsi à rêvasser à la prof de philo, à son nez et ses yeux. Il sait comment il la ferait poser. Il sait ce qu’il veut attraper, mettre en valeur en elle. Il ne désespère pas. La seconde moitié s’éternise en ennui mortel.

—DIX-NEUF—

Les apparences sont-elles toujours trompeuses ?

C’est le sujet sur lequel la prof de philo leur demande de plancher.

—          Vous listerez vos arguments sans les rédiger, vous avez une heure.

David regarde les branches du grand platane de la cour se balancer avec le vent.

La salle de classe est silencieuse.

Chaque élève est appliqué et concentré sur sa feuille.

Il aime ce calme.

Il n’a rien écrit.

Les apparences.

Les apparences.

La prof de philo. Les apparences. Jeune, timide, sympa, rigolote, cheveux au carré, petite mèche discrètement rebelle. Probablement très cultivée. Parfois un peu emmêlée dans ses explications. Trompeuses. Comment est-elle chez elle ? Avec ses proches ? Qu’est-ce qu’elle dirait s’il lui proposait une séance de photo ?

Il sourit pour lui-même.

Il croise le regard de la prof. Posé sur lui.

Interrogateur. Tu ne travailles pas ? Pas de reproche. Elle est plus intelligente que ça.

Il jurerait y voir quelques lueurs.

Les apparences.

Julie. Totalement perdue dans ses pensées.  Ses longs cheveux blonds ramenés sur ses épaules en une natte improvisée. Sérieuse. Consciencieuse. Vive. Ses réactions et son cynisme inspirent la crainte de la majorité des élèves. Joyeuse. Intransigeante. Déterminée. Beauté sauvage des paysages de montagne en automne. Heureuse et triste en même temps. J’adore.

La part d’ombre de Julie. Son père. Apprécié dans le monde politique et médiatique, reconnu dans le milieu médical comme un des meilleurs spécialistes, défenseur de l’avortement, charmant et charmeur en privé, en apparence. Un pervers violent qui terrorise sa mère. La séquestre, l’humilie, lève la main parfois quand elle ose s’opposer à ses colères. Et Julie au milieu. Qui défend sa mère. David est persuadé qu’un jour elle le tuera. Si elle ne le fait pas, il s’en chargera.

Il pense à Élaine. Sa sœur jumelle. Et tous ses efforts pour paraître normale. Comme peut-on avoir partagé le même utérus et être aussi différents. En apparence. Parce que finalement, qu’est-ce qui les distingue. Élaine est mystérieuse, solitaire, en proie à de nombreuses croyances. N’est-ce pas aussi son cas ? La fuite dans les défis sportifs, la recherche d’adrénaline ne sont-ils pas équivalent de la fuite dans l’imaginaire et l’ésotérisme ?

Les apparences. Élaine la meilleure élève que le lycée ait connue. David l’élève le plus effronté, le plus scandaleusement gaspilleur de capacité.

Il s’en tape.

David veut faire du cinéma. Réalisateur. Des films chocs. Coups de poing. Frappes non contrôlées. On va entendre parler de lui. Le monde va entendre par le lui.

Il ferme la main en signe de victoire.

Et sa mère ? Trompeuse. La plus belle imposture. Du grand art. Il n’y a vu que du feu.

Et depuis qu’il l’a surprise, il n’attend qu’une chose. L’heure d’aller la retrouver. Cette femme libérée du carcan de sa famille, affranchie de son mari, débarrassée de l’ennui d’une vie vide et sans couleur.

Respect.

Il a envie de rencontrer cette femme. De lui montrer ses photos, de lui parler de ses projets de film. De parler de lui. Peut-être le comprendrait-elle ?

La prof de philo ramasse les copies.

Marque une pause au niveau de David, plonge son regard dans le sien, tu es certain que je ramasse ton travail ? Oui.Elle tend la main et prend la double feuille.

Il a glissé un message dans la feuille vierge. Qui ne risque rien n’a rien.

Etes-vous disponible demain 14h pour aller boire un café ? J’aimerais vous parler d’un projet. Je vous attendrai au Central.

Il se lève le premier et attend Julie un peu à l’écart, appuyé contre le mur.

—          Hey, lui fait la jeune fille.

—          Hey.

Elle lui fait face en souriant. Elle le connaît. Il veut lui dire quelque chose.

—          Toujours OK pour me montrer une de tes photos ? demande-t-il finalement.

—          C’est toujours non.

Elle adore le faire languir. Ses yeux se font plus sombres.

David lui tend son smartphone.

—          Même contre ça ?

Julie marque une pause. Puis relève les yeux vers lui.

—          Qu’est-ce que tu en penses ? sourit David.

—          Je…

Un éclair rapide parcourt son visage.

—          Pas mal.

Menteuse !

Tu es incroyable ! Je n’ai jamais vu une photo comme ça.

—          Alors ?

—          Je vais réfléchir.

Ils se dirigent vers la sortie, font quelques pas sur l’esplanade.

—          J’ai plein d’idées. Tu verras, ajoute-t-il avec un clin d’œil.

Elle lui saisit le bras.

—          Moi aussi j’ai besoin de ton avis, lui glisse-t-elle.

—          Tu sais que tu peux tout me demander !

—          Tu peux lire ça ? Et me dire ?

Elle lui tend un texte.

Lui pose une bise sur la joue et disparaît avec un petit signe de la main.

—          A plus.

—          Ap’.

Il la regarde s’éloigner.

Puis grimpe sur sa moto et file en ville. Il se place à son coin d’observation habituel.

Après un petit moment à attendre, sa mère sort du bâtiment. Elle est seule. Elle allume une cigarette et fume tranquillement. Paisible. Puis elle rentre.

Alors David se décide.

Il traverse la place, escalade les trois marches qui mènent au perron et franchit les portes du bâtiment. Il entre. Un jeune homme mince le reçoit à l’accueil avec un sourire.

—          Je viens voir Madame LeTailleur, annonce David.

—          Marie ?

—          Oui, Marie.

Il indique un bureau un peu plus loin. La porte est ouverte. David s’avance. Sur la pointe des pieds. Finalement pas certain de vouloir continuer. Ne ferait-il pas mieux de faire demi-tour ? Est-il certain de vouloir savoir ?

Trop tard ! Elle l’aperçoit.

—          Entre David, je t’attendais.

Sa mère s’est levée et vient vers lui, un grand sourire aux lèvres.

—          Tu en as mis du temps, dit-elle joyeusement.

Elle est resplendissante.

—          J’avais envie de…, commence David.

Elle lui laisse le temps de poursuivre, les yeux brillants.

Mais il ne dit rien. Alors c’est elle qui parle.

—          La première fois que je t’ai vu, je me suis demandé comment tu allais réagir. Tu as fait comme si de rien n’était à la maison. Et comme tu es revenu, je me suis dit que quelque chose pouvait se passer. Je suis heureuse que tu sois là.

Son visage est doux et bienveillant.

—          Depuis quand ? demande David.

—          Depuis quand je travaille ici ?

—          Non, depuis quand…

—          Suis-moi.

Elle l’emmène dans un bureau voisin.

—          Je te présente Max.

Un homme au visage lumineux se lève et vient lui serrer la main. Il est grand, habillé d’un jean et d’une chemise blanche, décontracté, barbe de trois jours, fines lunettes. Sa poignée de main est ferme et son regard franc.

—          Hello David.

Accent anglais.

—          Max est notre chef de projet en Afrique. C’est lui qui pilote les missions de réinsertion là-bas.

—          Tu connais l’Afrique ? lui demande Max.

—          J’aimerais bien y aller.

—          It’s amazing ! Mais très différent de Black Panther !

De retour dans le bureau de sa mère, David fixe sa mère.

—          Je ne me serais jamais imaginé…, commence-t-il.

—          C’est la vie.

—          Je sais. Mais je ne me serais jamais imaginé…

—          Que cela m’arrive à moi ?

Les apparences sont parfois trompeuses.

—          Ce n’est pas si grave, tu sais, dit-elle.

—          Papa sait ?

—          Je n’en ai as la moindre idée. S’il est au courant, il n’en montre rien.

—          Ça ne m’étonne pas.

—          Qu’il ne montre rien ?

—          Que tu le trompes. Il est tellement nul.

—          Ce n’est pas une vengeance. Ton père est comme il est. Il t’aime, tu sais.

—          Je m’en passerais bien.

—          Tu veux qu’on aille boire un verre ?

—          Oui, je veux bien.

En fait, il est ravi. Passer un moment avec sa new Mam.

—          Attends-moi une seconde.

David s’assied dans le fauteuil qu’occupe sa mère et il imagine ce que sont ses journées derrière ce grand bureau. Dans un cadre, des photos. David et Élaine. Mais aussi une fille un peu plus âgée.

Qui ça peut-être ?

Il photographie le visage avec sn téléphone.

Puis, comme sa mère tarde un peu, il lit le texte que lui a donné Julie.

Coup de poing dans le ventre. Julie accuse le Proviseur de harcèlement sexuel. Carrément. Sur la personne d’une élève dont le nom reste secret. Il envoie un message.

David    Bien joué Ju ! T’as intérêt à être sacrément bien renseignée.

Julie n’est jamais bien loin de son téléphone.

Elle répond aussitôt.

Julie      Je le suis

David    Alors fonce !

C’est ce que Julie aime en lui.

Il n’a pas peur. De rien. S’il pense que quelque chose est juste, il le fait, sans tenir compte des qu’en-dira-t-on ni des risques de représailles. Le Proviseur est un sale porc, qu’il saute. Les choses sont simples.

Julie      Merci

David    Je vais faire un film là-dessus

Julie      Tu vas le faire ? Vraiment ?

David    Je te jure

Sa mère l’emmène dans un café tout proche. Il commande un Perrier. Et elle, un verre de vin blanc.

—          À ta santé, dit-elle, tandis qu’il la regarde d’un air étrange porter le verre à ses lèvres.

—          À la maison, tu ne bois pas.

—          À la maison, c’est à la maison.

—          J’aime bien la femme que tu es ici.

—          Merci !

—          Tu es tellement différente. Pourquoi ?

Elle sourit de manière énigmatique. De la tristesse voile son regard.

Il préfère changer de sujet.

—          Julie publie demain matin un article sur le Proviseur du Lycée l’accusant de harcèlement sexuel sur une élève. Qu’est-ce que tu en penses ?

—          C’est grave comme accusation. Ce n’est pas à elle de faire ça. L’élève doit aller porter plainte à la police.

—          Tu connais Julie.

—          Elle peut avoir de gros ennuis.

—          Elle est remontée à bloc.

—          Il faut parfois savoir être patient…

—          C’est bien un truc d’adulte, ça, être patient. Et si Mylène se suicide ?

—          Je sais que ça peut paraitre difficile, mais Julie a un avenir à assurer.

—          Papa arrangera ça, qu’il serve au moins à quelque chose.

—          C’est ce que tu penses de ton père ?

David ne veut pas répondre.

—          On reviendra boire un verre tous les deux ?

—          À chaque fois que tu le voudras, je te le promets.

—          C’est cool.

Et il se lève, quitte le café et va retrouver sa moto.

Un peu plus tard, au moment d’éteindre la lumière pour dormir, son téléphone signale l’arrivée d’un nouveau message.

C’est une photo de Julie. Série Tempête. Noir et Blanc. Elle se tient assise de trois quart, les yeux noirs, les lèvres noirs, perruque noire. Elle se tient droite, torse nu, les mains posées sur ses seins, doigts écartés, ongles noirs.

Magnifique.

David    J’adore

Julie      Merci

David    J’ai déjà des idées pour en avoir d’autres !

Julie      Ne sois pas trop gourmand

—DIX-HUIT—

Élaine est stupéfaite.

Elle sait qu’elle n’a pas beaucoup de temps.

Elle ne peut pas détacher ses yeux des photos. Son frère. Couvert de poussière et de sang.

Quelque chose s’est ouvert en elle. Une plaie ? Un univers ?

Si tu savais. Mais tu ne sais rien. Rien du tout, petit frère.

Elle fait défiler les photos.

De pire en pire. De mieux en mieux. Il ne sait rien, mais il assure.

Elle regarde maintenant la série de Milla au Lycée.

Perd le contrôle.

Elle va se faire griller, David va sortir de la douche.

Le voilà.

Il entre dans sa chambre. Aperçoit sa sœur. Plusieurs cicatrices lézardent son torse.

Curieusement, il ne dit rien.

Il s’assied sur son lit.

—          Qu’est-ce que tu en penses ?

—          Qu’est-ce que tu vas en faire ?

—          Rien. Bien entendu. C’est pour se marrer.

Se marrer ?

—          Mais tu ne peux pas te marrer de ça !

Il ne comprend pas.

—          C’est sacré !

Ça m’échappe.

Il va me prendre pour une folle.

Comme toujours.

—          Non, Élaine, ce n’est pas sacré. C’est comme ça, pour rien. On s’est éclaté avec Milla. C’était cool.

Pourquoi tout lui réussit ?

—          Et Milla ? l’interroge Élaine.

—          Quoi Milla ?

—          Comment elle réagit ? Qu’est-ce qu’elle veut faire de ses photos ?

David sourit.

—          Et si tu lui demandais ?

—          Tu me permets une chose ?

Élaine prend des cotons de démaquillage et de la chlorhexidine et entreprend de désinfecter les plaies de son frère.

—          C’est plus prudent.

—          Merci.

Élaine quitte ensuite David pour se réfugier dans sa chambre.

Elle fixe un moment le grand mobile qui se déplace doucement et fait des ombres sur le mur. La lenteur la calme et lui permet de reprendre pied dans le monde réel.

Puis, elle jette un œil à sa montre et se décide.

À sortir.

Elle prend son vélo et traverse la ville.

L’air du soir est agréable.

Arrivée à un bâtiment au toit plat, elle attache son vélo et entre.

—          Bonsoir Élaine, lui dit une infirmière.

Elle lui fait la bise.

—          Elle est dans sa chambre, précise-t-elle.

—          Merci.

Élaine emprunte l’escalier pour se rendre à l’étage supérieur et ouvre la porte d’une pièce éclairée par le soleil couchant. Une jeune fille est assise sur un fauteuil roulant et regarde dehors.

Élaine l’embrasse et s’installe à côté d’elle.

La jeune fille se détend à son contact. Un large sourire illumine son visage.

Élaine lui raconte l’air doux du soir, les dernières nouvelles du Lycée. Et puis le moment de dîner arrive et elle pousse le fauteuil dans les couloirs en direction du réfectoire. Comme il fait bon, elles passent par le parc, font le tour des grands arbres. Un merle siffle sa mélodie mélancolique et elles s’arrêtent pour l’écouter l’espace d’un instant.

Elles croisent une belle femme qui accompagne elle aussi une jeune fille handicapée à travers les allées . Elles se rencontrent souvent. Élaine sait que la femme est flic, elle était là le soir où Mathias s’est tué. Elle a entendu plusieurs fois l’infirmière l’appeler Camille.

Elles se sourient.

Puis Élaine se rend à la salle à manger. Elle installe la jeune fille à une table ronde, face aux fenêtres qui s’ouvrent sur le parc. Toujours à la même place. Puis elle lui donne à manger. Lentement. Avec une petite cuillère. Attendant avec beaucoup de douceur qu’elle ait finie avant de lui proposer une nouvelle portion.

La jeune fille est d’une grande pâleur. Ses yeux n’expriment pas grand-chose, mais elle est heureuse de manger. Élaine le sait. Elle apprécie la soupe, les légumes. Et surtout les desserts. Les flancs, les yaourts, les pâtes de fruits. Et les glaces.

Après le dîner, Élaine l’emmène refaire le tour du parc, profitant des derniers rayons de soleil. Puis elle remonte avec elle, aide l’infirmière à la coucher, l’embrasse sur le front et rentre.

Cela lui a pris deux heures.

Élaine a besoin de ces moments. Peut-être les seuls moments où je ne me noie pas, où je me sens utile, où je ne me consume pas.

Ils dînent tard.

David est sorti lui aussi.

Mais il ne revient pas pour manger.

Les parents ne font aucun commentaire. Des parents normaux auraient protestés : « la maison n’était pas un hôtel, on n’est pas à votre service ! »

Mais chez eux, rien.

Rien.

R i e n !

—DIX-SEPT—

Milla se sent tendue.

Elle ne sait pas pourquoi.

Elle a passé la soirée avec sa mère. Son père est en déplacement à l’étranger. Elles ont préparé le repas en discutant de tout et de rien. Puis elles ont dîné devant le journal télévisé.

La vision du monde à travers la lucarne de la télévision la navre.

—          Ça ne te saoule pas cette manière de traiter l’information ? s’écrie-t-elle, écœurée.

—          Non, j’aime bien savoir ce qu’il se passe, répond sa mère sur un ton calme.

—          Mais ce n’est qu’une minuscule partie de ce qu’il se passe.

—          Ils ne peuvent pas tout dire.

—          Je suis d’accord, mais ils ne parlent que du pire ! Il n’y a rien de positivf dans leur discours ! On a envie de se tirer une balle après leur journal du soir ! Comment tu veux dormir après ça ?

Sa mère sourit.

—          La seule chose qui intéresse les journalistes est le sensationnel, poursuit la jeune fille. Et ce qui fait peur. C’est de la manipulation. Pas étonnant que les petits vieux dans les campagnes votent extrême-droite. On ne leur sert que des faits divers sanglants et des images de guerre.

Sa mère pose un regard doux plein de tendresse sur sa fille.

—          Ne me regarde pas comme ça, je ne suis pas débile, s’écrie Milla.

—          Bien au contraire, Milla. Je ne te regarde pas comme une débile. Mais comme une femme qui se bat pour que demain soit un jour meilleur.

—          Bon, en attendant, je vais dans ma chambre.

Elle s’allonge sur son lit, branche ses écouteurs, allume son ordi portable, relit des notes.

Milla écrit un roman.

Personne n’est au courant.

Personne.

C’est de la science-fiction. Dans un monde imaginaire. Une planète devenue ville tant elle est surpeuplée. Il n’y a plus de nature, ou quelques fragments pollués et saccagés. Les habitants étouffent. La violence est à son comble. La drogue seule permet de s’accrocher. Le gouvernement tente de contenir la population sans y parvenir. La dernière solution est de porter au pouvoir un régime totalitaire et les élections approchent. Dans la ville-monde, un groupe de jeunes gens ne se résignent pas.

Elle adore cette histoire et la publie sur internet par chapitre.

Elle y met tout ce qui lui tient à cœur.

Et ça marche. Elle est suivie par un millier de lecteur.trices et les commentaires sont très encourageants.

Tous les soirs, elle prend la peine de répondre à chacun, très touchée des remarques qu’on lui fait, consciente de la richesse que cela représente.

Elle pense aussi à David.

Qu’est-ce que tu fais en ce moment ?

Milla     Salut 😉

David    Salut

Milla     Qu’est-ce que tu fais ?

David    Je réfléchis

Milla     ?

David    Comment coincer ce Judas

Milla     Tu as une idée ?

Pas de réponse.

Milla     J’ai bien aimé faire des photos avec toi

David    Moi aussi

Milla     On remet ça demain ?

David    Si tu veux

Milla     Après les cours ?

David    OK

Milla     Tu passes me prendre en moto ? Je connais un endroit qui devrait te plaire.

David    Ça marche. À demain.

* * * *

La journée passe lentement. Trop lentement. Jusqu’à ce que la cloche sonne 17 heures. Enfin. Enfin le moment de retrouver David.

Elle remarque Solenn qui n’a pas l’air de se sentir bien, mais ne prend pas le temps de venir lui parler.

Dommage, cela lui aurait peut-être évité bien des déboires dans les jours à venir.

Milla file en courant dans les couloirs, vole dans les escaliers, fonce vers ce qu’elle qualifie d’expérience la plus excitante qu’il lui ait été donné de vivre jusqu’à maintenant.

David est là, sur sa moto, à discuter. Elle reconnait des garçons et des filles d’une autre terminale. Elle s’approche, fait quelques bises puis grimpe derrière David et lui glisse :

—          Tu es prêt ?

—          Oui.

David démarre la moto et s’élance, décrivant une large courbe sur l’esplanade, slalomant entre les bancs, les poubelles et les poteaux métalliques.

Mila jubile.

Elle guide son pilote vers la périphérie de la ville, dans la friche industrielle. Ils dépassent des entrepôts vides, des hangars déserts, des terrains vagues et arrivent sur une vaste dalle en béton clôturée par un grillage rouillé. Des bidons en fer jonchent le sol. Ambiance de fin du monde.

—          C’est là, annonce Milla.

—          Excellent ! Tu es déjà venue ?

—          Non, j’ai repéré cet endroit avec Google street cette nuit.

—          Bien vu.

Ils s’approchent du grillage.

—          Le lieu te plait ? demande Milla.

—          Ça va bien donner, répond David.

—          C’est parfait. Parce que c’est moi qui fais les photos !

David sourit. Tu es sérieuse ?

—          Tu vas faire un modèle d’enfer. Toutes les minettes vont s’arracher tes photos.

Elle ne sait pas à quel point effectivement les photos qu’elle s’apprête à faire vont devenir célèbres.

Pourquoi pas ? David tient peut-être la monnaie d’échange pour voir les images de Julie.

Alors David lui tend l’appareil photo.

—          À toi de jouer.

—          Mets-toi torse nu.

David s’exécute. Il quitte son blouson, son pull et son tee-shirt, découvrant ses épaules puissantes, son torse musclé et ses abdos ciselés.

—          Pas mal, pas mal ! s’exclame Milla.

Elle ne peut s’empêcher de sourire.

—          Approche-toi du grillage et attrape-le à pleines mains. Parfait. Maintenant, scrutel l’horizon d’un air mystérieux.

Milla prend plusieurs photos. La lumière est belle, les ombres et lumières accentuent les courbes puissantes du corps de David. Ses doigts crochetés dans les mailles en fer, les muscles du torse bandés, le front soucieux, le regard sombre et pénétrant. Une série de photos qui inspire le mystère et l’envie. Touches de no man’s land, monde décadent en décrépitude, soleil brulant. Elles sont très réussies.

Milla est dans son roman.

Ses personnages libèrent un dealer pour infiltrer un cartel et remonter une piste.

—          Tourne-toi, maintenant.

Dos au grillage, les mains pendues au-dessus de sa tête, les bras tendus, le visage penché, regard ironique.

Christ moderne, charnel, érotique, envoutant.

—          Tu es incroyable !

Il se pend au grillage, tel un corps désarticulé, lâche une main, comme s’il venait d’être exécuté, marche à quatre pattes, s’accroche à un tonneau, mourant.

—          Classe !

David se relève, attrape un morceau de bois carbonisé et se raye le torse de trainées noires, se couvre le visage de poussière, ajoute des traits verticaux sous ses yeux. Il se métamorphose sous les yeux de Milla en guerrier de l’apocalypse.

Il saisit une barre, pose un pied sur une caisse et lève le bras, victorieux.

Milla ne perd pas une attitude, pas une expression.

Elle shoote son corps, immortalise sa silhouette sur le ciel couchant.

Et là, David prend son couteau et se taille la poitrine.

Milla se fige affolée. Le sang coule de ses plaies. C’est dingue. C’est fort. Elle vit un truc de malade.

David se barbouille les épaules, le visage, le ventre de terre et de sang et s’affale dans le grillage. Prisonnier agonisant. Si beau. Si attirant.

Les photos sont incroyables.

David reste immobile, les yeux fixés sur elle, demi-sourire. Demi-mort. Demi-Dieu.

Elle n’en peut plus.

Elle pose son appareil photo et se jette sur lui. L’embrasse. Se frotte à lui. Elle veut sentir sa peau contre elle. Elle veut son sang sur elle.

Elle passe ses lèvres sur ses blessures, quitte son tee-shirt et vient se plaque contre David, mêlant leurs humeurs, mêlant leurs bouches, mêlant leurs corps.

—SEIZE—

Camille sort du pavillon.

Un pâle soleil brille sur le lotissement.

Elle inspire profondément.

Elle déteste les disparitions d’enfant.

Surtout les petits.

Le chagrin des parents, les visites dans la chambre, les jeux de la disparue.

Les objets laissés tels quels parlent si fort.

Racontent qui était là, quelque temps auparavant.

Une ferme Playmobil bien rangée, une famille qui prend son repas dehors, des peluches dans le lit.

Trop dur.

Et les voisins qui rodent, passent devant la maison, où au contraire évitent cette maison maudite, lieu de malheur, trop peur que la malédiction les touche à leur tour.

Et puis les reproches.

Le père qui devait ramener sa fille de l’école.

Qui a oublié, perdu dans ses pensées.Pensées qui doivent lui paraître tellement futiles maintenant.

Et qui ne va jamais s’en remettre.

Désastre dans la famille.

Regards dévastés.

Les recherches, interminables. Le visage des hommes et des femmes qui ratissent les environs, expression de peur au début – qu’est-ce qu’on va trouver ? – puis de fatigue, de lassitude, de découragement.

Décision d’interrompre les recherches, cris des parents – si vous arrêtez, on ne va pas la retrouver !

Si on ne la retrouve pas dans les trois jours, c’est qu’on ne fait pas face à un simple accident. C’est plus complexe. Il y a eu autre chose.

Explications, les recherches continuent, mais autrement. Enquêtes de voisinage, de copains d’école, d’amis, de connaissance, appel à témoins, visionnage de milliers d’heures de caméra de surveillance.

Dur. Très dur.

Simon la rejoint.

—          Putain de métier, râle-t-il.

Lui aussi est miné par ce type d’affaires.

—          Les gens sont tarés. S’en prendre à des gosses.

Il allume une cigarette. En propose une à Camille. Pas le moment de s’y remettre. Elle refuse. Il hausse les épaules.

—          J’ai un tuyau. Un mineur, un vigneron, un garagiste.

Elle ne lui demande pas comment il a ses tuyaux. Il les a. C’est tout.

—          T’as vérifié ?

—          Oui. Pas de maçon, vigneron, mineur, garagiste dans les connaissances.

—          Il faut élargir.

—          On est parti pour une histoire longue…

—          Oui.

—          Saloperie.

Ils vont manger rapidement un sandwich avant de rentrer au commissariat.

—          Tu n’as pas l’air en forme toi non plus, constate Simon.

—          Pas terrible. C’est comme ça.

Elle le regarde tristement.

—          Merci pour le verre l’autre soir. C’était chouette, dit-il.

Elle sourit.

Pas trop à l’aise face à ce visage buriné.

Mal rasé.

Il n’est pas beau.

Et un peu louche.

Elle n’a pas le cran de l’informer pour l’enquête qu’il y a sur lui. Le patron lui en a glissé un mot la veille – il y a une requête sur Simon. Ça vient d’en haut. Stup et coups foireux avec des prostituées. Jette un œil sur lui. Dis-moi tout ce que tu remarques. – Je ne suis pas une balance. – Ce n’est pas ce que je te demande. Tu peux voir ça comme un service. Pour lui.

Simon est un bon élément. C’est vrai que ses méthodes ne sont pas toujours très catholiques et qu’on ne sait pas trop d’où sortent ces ‘tuyaux’. Mais il est efficace. C’est ce qu’elle veut.

Au commissariat, sur son bureau, un procès-verbal l’attend. Avec un post-it mentionnant ‘Pour info’.

Camille s’assied et prend le document.

« Plainte de l’Association SOS femmes enceintes contre Julie DeLaRochette ».

Qu’est-ce que c’est que ce nouveau merdier ?

Elle parcourt rapidement les quelques feuilles. L’association porte plainte pour calomnies, fausses informations, dégradation de matériel.

Elle appelle Anna son assistante.

—          Qu’est-ce qu’on a sur Julie DeLaRochette ?

Cette petite lui est sympathique. Pourvu qu’elle ne se soit pas fourrée dans une sale histoire. C’est quoi cette association ? Elle jette un œil sur internet. Information aux jeunes femmes enceintes au moment de l’avortement.

Ça pue, se dit-elle.

Anna entre avec un dossier.

–   Merci.

Deux mois de prison avec sursis pour utilisation illégale d’arts martiaux.

Fille du gynécologue DeLaRochette.

Ça, elle le savait déjà.

Anna a joint la brochure du lycée et Camille sourit.

La sympathie qu’elle avait pour Julie se renforce. Bien foutue, la publication est explicite et sans appel.

Bien joué.

Se voit-elle plus jeune ? Alors qu’elle n’osait pas assumer ses idées ?

Embourbée dans son éducation catho, elle sentait bien qu’autre chose était possible.

La seule chose qu’elle avait réussi à faire, c’est d’entrer dans la police au lieu de poursuivre des études brillantes d’avocat. Au grand dam de son père.

Elle réfléchit un moment.

Puis se décide à passer chez DeLaRochette père.

Le cabinet du gynécologue est luxueux, très bien situé, au troisième étage d’un immeuble neuf, parking, d’accès aisé. L’affluence est impressionnante à cette heure.

Camille s’annonce à l’accueil.

—          Ça ne va pas être facile, Le Dr DeLaRochette est très occupé.

—          Je n’ai besoin que de quelques minutes. Dites-lui qu’il s’agit de sa fille.

Histoire de voir si sa fille prime sur sa clientèle.

DeLaRochette se présente rapidement.

—          Suivez-moi.

Ils s’installent dans son bureau. Vaste pièce aux belles baies vitrées s’ouvrant sur le parc. Ambiance feutrée. Propice aux confidences.

—          Julie a des problèmes ?

DeLaRochette est un bel homme, aux allures attentionnées. Son visage souriant et son regard doux inspirent confiance. Il est de ces hommes capables de tout nous faire déballer en deux secondes, pense Camille.

Le charisme de DeLaRochette agit sur elle.

Elle est persuadée qu’il vaut mieux l’avoir avec soi que contre soi.

Et les mouvements anti-IVG ont de la chance de l’avoir dans leur camp.

Elle lui tend la brochure.

—          Les écrits de votre fille, explique-t-elle.

Il parcourt les quelques feuilles et sourit.

—          C’est bien foutu. Bien rédigé. Et tout à fait exact. Cette association fait partie de la nébuleuse anti-IVG qui se met en place dans la région. Avec la logistique et les moyens financiers des partis politiques d’extrême droite.

—          Vous êtes derrière ça ?

—          Non, ma fille est libre de ses pensées et de ses actes.

—          Elle peut avoir des ennuis avec ce genre d’attaque.

—          Tout à fait. Mais comme vous l’avez surement remarqué, nous vivons dans un monde violent. Il faut lutter si on croit à quelque chose. Ce ne sont pas les autres qui se battront à votre place. Je suis fière de ma fille.

DeLaRochette la regarde un moment.

Puis il sourit.

Son regard se plisse.

Il a compris.

Camille se lève, le remercie rapidement et sort.

Elle éprouve le besoin de marcher.

Elle déambule dans le parc, écoute le vent dans les arbres, profite d’un oiseau qui chante.

Les larmes emplissent ses yeux.

S’assied sur un banc sous un hêtre.

Elle sait qu’elle n’avait pas voulu avorter. C’était un choix libre. Pas influencé par ses idéaux catholiques. Elle avait gardé sa fille. Malgré son lourd handicap annoncé à l’échographie. Elle avait préféré la vie, préserver la vie en dépit de tout.

Et maintenant sa fille vivait en institution. Elle était incapable de s’en occuper et avait confié son enfant à d’autres personnes pour l’élever. Quel genre de mère était-elle ? Pourquoi garder des enfants en vie si on n’est pas capable de les assumer ?

Camille reste un long moment silencieuse.

Jusqu’à ce que le bruissement du vent dans les feuilles du hêtre finisse par l’apaiser.

Il est temps de repartir.

Elle doit retrouver la petite.

—QUINZE—

—          Voilà les filles !

Solenn met le point final à l’article.

Elle relit à haute voix.

Elaine et Julie l’écoutent.

—          OK, dit Julie.

—          C’est exactement ça, conclut Elaine.

—          Vous êtes toujours partantes ? demande Solenn.

—          Oui.

—          Vous savez qu’on risque de gros ennuis ?

—          Oui, dit Elaine.

—          C’est pour ça qu’on se bat, annonce Julie. C’est pour ça qu’on écrit. C’est pour ça qu’on bosse ensemble. Pour dénoncer les agissements de tous ces lobbys qui avancent dans l’ombre.

Elles se tapent dans les mains toutes les trois.

—          Je lutterai jusqu’à la mort contre ceux qui tentent de nous priver de notre liberté.

Solenn lève le doigt en l’air, se met en position d’appuyer sur LE bouton.

—          Vas-y !

—          Feu !

Elle enfonce la touche ENTRÉE.

—          Et voilà.

L’article est adressé à tous les réseaux sociaux et au blog du Lycée. Et sera publié dans une édition spéciale du Journal du Lycée. ‘L’avortement est un droit pour les femmes.’ Ne laissons pas certains groupes le remettre en cause.

Le journal reprend l’histoire de l’IVG, le combat de toutes les femmes pour avorter en toute sécurité, Simone Veil, de nombreux témoignage de femmes. Un long travail de rédaction. Et puis la méticuleuse recherche de celles et ceux qui luttent contre l’avortement. Les mouvements anti-IVG des États-Unis, leurs ramifications en France, le travail de sape organisé par les mouvements d’extrême droite et maintenant les associations cachées qui jouent de manipulation et de désinformation.

—          Bon boulot les filles.

Solenn s’étire.

Elle a passé une grosse partie de la nuit sur l’article. Elle est crevée.

-—             J’ai une autre info, sort alors Julie.

Solenn voit que son amie hésite.

—          Vas-y, dit Elaine.

—          C’est Mylène.

Solenn craint le pire.

—          Quoi Mylène ?

—          Elle m’a confié un sale truc. Je ne sais pas si vous allez me suivre sur ce coup.

—          C’est quoi ces mystères ?

—          Elle subit du harcèlement sexuel par le Proviseur, dit Julie.

—          Du harcèlement ?

—          Ce matin, pour la deuxième fois, elle est convoquée chez le Proviseur. Pour un motif foireux. Il l’a coincée contre le mur et a posé ses mains sur elle. Sur sa poitrine. Sur ces cuisses. Et les deux fois, il a essayé de l’embrasser.

—          C’est grave.

—          Et comment.

—          Mylène est fiable ?

-—         Rappelez-vous notre devise, dit Julie. Prendre au sérieux tous les témoignages de femmes. On les écoute, on les encourage à se confier. Et seulement dans un deuxième temps, on vérifie, on recoupe, on regarde si ça peut être crédible.

Malgré ça, elles pensent toutes la même chose. Mylène est petite et grassouillette, pas très sûre d’elle, effacée, plutôt complexée. On ne lui connait pas de petit copain. Elle a des notes moyennes. Rien qui la fasse sortir du lot. Alors pourquoi le Proviseur la harcèlerait.

—          C’est typique des pervers narcissiques, dit Julie. Trouver une victime fragile et jouer avec elle.

—          Et tu es spécialiste en pervers narcissiques ? demande Solenn.

Julie la carbonise du regard.

Elaine ne dit rien.

Solenn reprend aussitôt la parole :

—          La première question est donc : le Proviseur a-t-il le profil d’un pervers narcissique ?

—          Je m’en occupe, dit Elaine. Je n’aime pas trop ce terrain.

—          Moi non plus, ajoute Julie. Mais ce genre de harcèlement se termine en suicide. Qu’est-ce qu’on fait ?

Elles ne savent pas.

—          C’est super dangereux.

—          Oui, c’est l’action la plus risquée qu’on ait jamais faite. On n’est pas obligée de se décider tout de suite.

—          OK.

Solenn regarde sa montre.

C’est l’heure à laquelle Noah et Thomas sortent de leur colle.

—          On se tient au courant. Je file.

Et elle se dirige vers le Lycée.

Julie ne changera jamais. Elle a fond. Tout le temps. Pas de pause. Je me demande ce qui la pousse comme ça ? Qu’est-ce qu’elle a vécu pour être aussi à vif ?

Au moment où elle arrive sur l’esplanade, elle aperçoit David et Adèle qui s’éloignent. Noah et Thomas discutent.

—          Hey ! Solenn ! s’écrie Noah. Cool d’être venue.

—          Alors, ce coloriage de mur ?

—          Regarde.

Il lui montre une photo qu’il a prise avec son téléphone.

—          On ne voit pas très bien, mais on a mélangé de la terre avec la peinture blanche.

—          Bien joué, le doigt ! s’enflamme Solenn.

—           Keller ?

—          Ce gros nase n’y a vu que du feu.

Elle les attrape chacun par un bras et les attire à elle.

—          Qu’est-ce qu’on fait ? On va où ?

—          Mon père n’est pas là ce soir. Vous passez à la maison ?

—          OK.

Thomas habite une grande bâtisse moderne qui domine la ville. Ils s’y rendent à pied, tranquillement, Solenn solidement accrochée aux les deux garçons. Arrivés au milieu de la côte raide qui mène à la maison, ils reprennent leur souffle, regardent le fleuve un peu plus bas.

—          Tu montes souvent à pied ? demande la jeune fille.

—          Non, je prends le bus.

—          Flemmard !

Encore un virage en épingle à cheveux et ils atteignent le large portail en métal gris ferme l’entrée.

—          Attention !

Thomas pose sa main sur une plaque en verre. Une lumière bleue clignote et le portail s’ouvre.

—          Pas mal, dit Solenn, peu impressionnée par la technologie. J’ai une clef pour rentrer chez moi, ça marche aussi.

—          Oui, mais tu n’es pas comme Thomas qui perd sans cesse ses clefs.

Ils traversent un vaste jardin, longent la piscine et entrent. Thomas les emmène dans la cuisine.

—          Un goûter ?

Il leur sert du jus d’orange, coupe du pain brioché, sort de la pâte à tartiner.

—          Il y a aussi du lait et du fromage.

Noah choisit de la musique sur son smartphone et ils se rassasient joyeusement.

Ils passent ensuite au salon.

Noah connait bien la maison et s’assied directement au piano, chante sa nouvelle chanson. Solenn l’écoute, attentivement. Des frissons lui parcourent la peau quand il reprend le refrain. Thomas est venu contre elle et écoute lui aussi.

—          Alors ?

—          Elle est magnifique, j’adore !

Il reste au piano pendant que Thomas et Solenn attaquent une partie de billard. Thomas est très fort. Solenn, un peu moins.

—          Je t’assure, tu te débrouilles pas mal.

Il passe derrière elle et corrige sa position, une main sur son épaule et la seconde sur le creux de son dos.

—          Voilà, comme ça, constate-t-il, satisfait.

Noah les rejoint. On voit que Noah et Thomas jouent souvent ensemble. Ils anticipent les coups l’un de l’autre, se contrent, se congratulent et se cherchent.

La nuit tombe.

Noah leur montre une photo. C’est un mur blanc contre la Halle du marché.

—          Il vient d’être repeint. Très bien exposé. C’est l’endroit idéal.

Il prend une feuille de papier et un crayon.

—          On peut utiliser tout l’espace. Le mur, le sol, les poteaux, les dalles de pierre.

Il griffonne son idée et ajoute des couleurs. Un visage de femme défragmenté, qui explose en multitude de teintes, image de la femme dans la cité, dans la société, modèle, fantasme, dénigrée, humiliée, bâillonnée, mutilée, massacrée.

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—          Waouh ! C’est génial, s’exclame Solenn.

—          Ça a de la gueule, dit Thomas. Combien d’heures là-dessus ?

—          Si on s’y met à trois, j’ai compté au moins quatre heures. On peut s’y coller après-demain, vendredi dans la nuit de 2 à 6h. Partants ?

—          C’est risqué, mais ça me plait, annonce Thomas.

—          Moi aussi, ajoute Solenn.

—          Il y a du champagne au frigo, ça vous tente ?

Ils descendent la bouteille tranquillement, en écoutant du rap, en grignotant des chips, en préparant leur projet de graff, jouant aux cartes, bavardant gaiement. Puis, passablement ivre, Solenn va s’affaler sur le canapé. Les deux garçons viennent s’installer contre elle, chacun d’un côté.

Elle soupire d’aise et attrape ses deux amis par le cou.

Noah pose sa main sur le ventre de Solenn, le morceau de rap qui passe est son préféré.

Surtout dansez, dansez vos cheveux, dansez vos épaules

À faire trembler le sol, les barreaux, la porte de la cage

Sans jamais être esclaves des drogues ou des alcools

Que le chant, que la danse soit le vaccin de vos rages

Chantez, chantez, chantez, chantez!

Allez-y!
Dansez, dansez, dansez, dansez, dansez!

La soirée est tellement dense

La chance, la chance, la chance!

Ce sale temps qui passe

C’est la mentalité des souvenirs

Donc prenez le temps de rattraper ceux qui veulent fuir

N’oubliez pas combien certains regards nous ont tués sur le moment

Appréciez les minutes à réfléchir sur des bancs

Moi à chacun de mes réveils je donne tout, vraiment tout et le reste

Mon t-shirt, ma veste, mes sons, mes rimes

J’m’en donne la peine (1)

Solenn se tourne vers Thomas, le visage tendu vers lui, les yeux dans les siens et entrouvre la bouche. Thomas cherche ses lèvres, les trouve et ils échangent un long baiser. La main de Noah remonte sous son pull fin vers ses seins, il enfonce le nez dans son cou, respire son parfum et vient se caler contre son dos. Il sent le bassin de Solenn onduler, appel puissant au plaisir.  Il sent aussi la main de Solenn se poser sur sa tête et le pousser vers le bas, vers son ventre, vers ses cuisses.

Noah se laisse guider avec envie entre ses jambes. Elle ouvre alors son pantalon et le baisse, lui libérant l’accès vers elle. Noah la cherche, trouve ses lèvres secrètes et humides, les embrasse et y pose la langue. Solenn lui montre que c’est ce qu’elle veut et qu’il continue comme ça. Elle serre Thomas contre elle et descend la main le long de son torse, son ventre, vers son sexe tendu vers elle.

Les deux garçons se laissent guider, Solenn aime jouer avec eux, avec leurs sens, se réjouit de leurs mains, de leurs caresses. C’est la bouche de Noah qu’elle embrasse maintenant, en même temps qu’elle aiguille Thomas en elle. Thomas qui vient en elle alors qu’elle sourit à Noah. Puis c’est au tour de Noah. Elle l’accueille dans un profond soupir en souriant à Thomas, les yeux brillants.

Ils restent ensuite un long moment silencieux, essoufflés, à écouter le rap, entremêlés, heureux.

Et Thomas roule un joint qu’ils fument à tour de rôle. Surtout Thomas d’ailleurs. Et il s’endort.

Noah allume la télévision. Ils tombent sur ‘La vie d’Adèle’ et ses longues scènes d’amour. Léa Seydoux, les cheveux bleus, souriant sans cesse. Les yeux gourmands d’Adèle Exarchopoulos.

Solenn vient se lover contre Noah.

–   J’ai encore envie, lui murmure-t-elle à l’oreille.

(1) Ici-bas

Georgio-Hera

—QUATORZE—

Noah plonge son pinceau dans le pot de peinture blanche et relève la tête. On voit bien à son regard qu’il regrette déjà ce qu’il va faire.

—          Vous savez à quoi je pense ? À tous ces résistants qui ont osé dire NON ! Tous ces gens qui ont osé DÉSOBÉIR ! On va me forcer à effacer une de mes plus belles œuvres !

—          Les résistants se battaient contre un régime fasciste et des collabos. Ce n’est pas tout à fait pareil, précise Thomas.

—          Mon graff est un signe de combat contre une société qui exclue, qui exploite et qui isole.

David mélange la peinture.

—          Personne ne t’oblige.

—          Je sais, David.

Il regarde par terre.

—          Je sais, mais je n’ai pas envie de chercher la merde.

—          T’as qu’à te dire que tu bascules du côté des martyrs en effaçant toi-même l’objet de ta lutte sous la contrainte, dit Thomas.

—          Sers-toi de ta cervelle, dit David. Peins un nouveau dessin sur l’ancien. Sois malin. Montre-leur qui tu es vraiment.

Noah regarde la peinture couler du pinceau et décrire de petits graffitis arrondis au sol.

—          Je n’avais jamais imaginé la destruction d’une œuvre sous cet angle. Tu as raison, nous allons créer une nouvelle œuvre. Nous allons l’appeler AUTODESTRUCTION.

—          En avant pour Autodestruction.

En mélangeant du sable dans le blanc, ils obtiennent une sorte de beige. Et pendant que Thomas et David blanchissent le mur et l’ancien graff, Noah peint le nouveau dessin.

Keller, le CPE, passe vérifier si le travail avance.

Il est surpris de les voir au travail.

Le graff est quasiment entièrement recouvert.

Il ne remarque pas les motifs blancs.

Normal, il est trop con pour ça.

Quand il s’éloigne enfin, David pose son pinceau :

—          On avait dit qu’on monterait un plan pour coincer ce Judas.

—          Il ne faut lui laisser aucune chance, lui confirme Thomas.

—          On va l’anéantir, joute Noah.

—          Oui, mais comment ? se demande David.

—          C’est toi le général, objecte Thomas.

—          Nous, on est les soldats.

David grimace.

—          Je n’ai pas d’idée.

—          Pas d’idée ? Toi ?

—          Ou au contraire trop d’idées. Mais rien qui ne tienne vraiment.

—          Dis toujours, on verra.

—          Un défi, propose Thomas.

—          Oui, j’y ai songé. Mais je ne trouve pas lequel. Provoquer Judas ? Qui dit qu’il ait envie de se mesurer à l’un d’entre nous.

David serre les poings.

—          Je ne pense qu’à ça depuis la mort de Mathias. Comment le coincer ?

—          Il faut un piège, dit encore Thomas. Un piège qui se referme comme une toile d’araignée. Une fresque léthale.

—          Un dessin ? demande Noah, le visage lumineux.

—          Un labyrinthe. En plusieurs étapes. Qui se resserre.

David ne quitte plus Thomas des yeux. Son regard s’est intensifié, immobile, brulant.

—          Continue, l’encourage-t-il.

Thomas lève un doigt.

—          Première étape, on le ferre comme un poisson. On attise sa curiosité.

Il lève le second doigt.

—          Deuxième étape, il se renseigne, renifle, vient en reconnaissance.

Troisième doigt.

 —              Trois, on le pousse à prendre un risque pour se positionner. On l’oblige à se découvrir.

Il ferme la main.

—          C’est à ce moment que le piège se rabat.

—          Génial, conclut David. Il ne reste qu’à inventer le piège.

—          Oui. C’est le plus dur.

—          Cessez de bavarder les garçons, le job n’est pas terminé ! râle Keller de retour sur le chantier.

À la fin du temps de colle, le mur est clean.

Autodestruction est en place

Avec des ombres et la terre discrètement ajoutée au blanc, on devine un poing brandi, le troisième doigt dressé en signe de non-résignation, en signe de désobéissance, en signe de victoire.

Noah photographie le dessin.

—          Allez, filez ! leur ordonne Kleber.

Pour un peu, il leur balancerait un coup de pied au cul au passage.

Les trois garçons quittent le Lycée.

David aperçoit immédiatement Adèle au milieu de l’esplanade.

—          Salut les gars, dit-il et il les laisse pour s’approcher de la jeune fille.

Adèle a les traits tirés et de fines rides barrent son front pâle. Ce ton grave en ajoute encore à sa beauté. David la regarde un moment. Elle sourit, presque gênée.

—          On marche ? propose-t-elle.

—          OK.

C’est de cette manière qu’ils ont fait connaissance. Par de longues promenades à la sortie des cours. Des moments de silence où curieusement David s’apaisait, comme libéré de la présence de son monstre. Aux côtés d’Adèle, il se sentait comme assis sur le sable face à une mer calme, devant un ciel sans nuages.

Dès les premiers pas avec Adèle, il ressent le besoin de retourner voir sa mère. Pas l’ancienne mère. La nouvelle.

Ils prennent la direction de la Cathédrale.

—          Madelyse va mieux ? lui demande-t-il.

—          Pas trop, non. Elle a encore maigri, elle ne mange presque plus rien.

—          Ça va aller ?

—          Je ne sais pas.

—          Tu as un moment ?

—          Oui, je ne suis pas pressée.

—          J’aimerais que tu me donnes ton avis.

Ils remontent la rue piétonne encombrée de magasins et boutiques de luxe, continuent dans un quartier plus tranquille, traversent un parc où des enfants font du vélo et de la balançoire et arrivent à la petite place. Là, ils attendent, un peu en retrait.

—          C’est l’asso où travaille ta mère ? remarque Adèle.

—          Oui.

—          OK.

Et elle ne demande rien de plus.

C’est ce qu’il apprécie avec elle. Sa discrétion, son respect. Adèle est attentive et attentionnée.

—          Regarde, dit alors David.

Et comme l’autre jour, sa mère descend la place joyeusement, habillée en jean, tee-shirt coloré, veste légère ouverte. Et comme l’autre jour, elle allume une cigarette et fume et profitant de l’air de la fin d’après-midi.

Un homme la rejoint rapidement. Et ils s’enlacent. Ils discutent un moment gaiement puis rentrent dans les bureaux.

La scène a duré un quart d’heure.

David est resté silencieux. Adèle est restée discrète.

Un camion passe et semble tirer David de l’océan de ses pensées.

—          J’adore la voir comme ça, dit-il alors.

—          Elle est belle.

—          Elle a l’air rayonnante.

—          Tu viens ici souvent ?

—          Je l’ai découverte il y a trois jours. J’ai cru que je n’allais pas m’en remettre. Tu peux pas savoir ce que je lui en ai voulu.

—          D’être heureuse sans vous ?

—          Peut-être.

Il hésite.

—          J’ai eu l’impression que le monde s’effondrait. C’est comme si je ne l’avais jamais vu. Et hier soir, on était tous à table comme d’habitude. Maman était redevenue transparente et invisible.

David grimace.

—          La femme qui mange en silence, écoutant son mari qui parle sans cesse, posant un regard maternel sur ma sœur et sur moi.

Il prend une inspiration forte.

–   Je n’en ai pas dormi de la nuit. Je t’assure. Et aujourd’hui, j’avais trop envie de la revoir. Son vrai visage.

–   Tu vas lui dire ?

–   Je ne sais pas, qu’est-ce que tu en penses ?

–   C’est délicat. C’est sa vie secrète.

–   Tu as raison. Je viendrais la voir de temps en temps. C’est comme si je venais à la source de la vie. Tu vois ce que je veux dire ?

–   Oui.

Elle pose sa tête sur son épaule.

David, mon bel amour, je t’aime.

Elle sait qu’elle ne lui dira rien.

Pas ce soir.